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DU RETOUR DE JESUS-CHRIST AU CIEL DANS SON ASCENSION

Quse sursum sunt quœrite, ubi Christus est in dextera Dei sedens; quaB sursum sunt sapite, non quœ super terram. »

Cherchez les choses du Ciel, où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu ; goûtez les choses du Ciel, et non point celles de la terre. Coloss., chap, 3.

PREMIER POINT

J'ai commencé ma retraite par la méditation de la fin dernière pour laquelle j'ai été créé, et l'ascension de Jésus-Christ me donne lieu de méditer encore aujourd'hui le même sujet. Car dans cette ascension glorieuse, ce que le Fils de Dieu nous fait d'abord connoître, c'est le terme où nous devons aspirer, qui est le Ciel. Depuis sa résurrection il ne s'étoit fait voir à ses disciples que de temps en temps ; tantôt aux uns, tantôt aux autres. Mais en ce dernier jour, où il avoit enfin résolu de quitter la terre, il les assembla tous, et il voulut qu'ils le vissent tous sortir de ce monde et remonter à son Père. Que prétendoit-il leur faire entendre par là ? Sa principale vue fut de les convaincre sensiblement de cette grande vérité, qu'après avoir passé dans cette vie mortelle un certain nombre d'années, c'est au Ciel

que doit se terminer notre course ; et que dès le temps présent nous y devons tourner toutes nos pensées et toutes nos espérances.

Il leur avoit fait là-dessus de fréquentes leçons ; mais ils n'en paroissoient néanmoins encore que foiblement persuadés. Il leur falloit donc une dernière leçon plus courte, plus persuasive que tous les discours, et ce fut de les rendre eux-mêmes témoins de son ascension, et de s'élever en leur présence à cette demeure céleste où il les appeloit. A ce spectacle ,% tous leurs doutes s'évanouirent. Tout ce qu'il leur avoit dit du royaume de Dieu, se retraça vivement dans leur souvenir : savoir, que ce royaume étoit leur véritable patrie; qu'il y avoit des places pour chacun d'eux, et qu'il les alloit préparer ; qu'il devoit les précéder comme leur chef, et qu'étant ses membres, ils dévoient un jour le suivre ; par conséquent, qu'il ne les laissoit sur la terre que comme dans un lieu de passage, et qu'ils ne devoieni s'y regarder que comme des étrangers et des voyageurs. Toutes ces pensées se réveillèrent, et les touchèrent de telle sorte, qu'ils en conçurent un parfait mépris du monde, et n'eurent plus désormais de prétentions ni de vues que pour cette autre vie, dont ils avoient dans la personne de leur maître un gage si assuré.

Or,tout cela ne m'est pas moins propre qu'à eux, et toutes les assurances que leur donna Jésus-Christ, il me les donna dès lors à moi-même. Il est donc vrai que le Ciel doit être toute mon attente, et que je n'ai point d'autre terme à me proposer. Je le crois, car c'est un point de foi; mais comment est-ce que je le crois? Kn ai-je une certaine conviction qui se fait sentir à l'àme, qui la saisit et la possède tout entière ?

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Si je suis bien attaché à ce grand principe de religion, et si j'en suis bien prévenu, pourquoi est-ce que j'en tire si peu de conséquences lorsqu'il a des conséquences qui s'étendent si loin ?

Car la vérité de ce principe une fois reconnue, je ne dois plus tendre que vers le Ciel; je ne dois plus en toutes choses et par préférence à toutes choses, envisager que le Ciel; je ne dois plus, aussi bien que l'Apôtre, avoir de conversation que dans le Ciel (1). Tout ce qui se fait sur la terre, quelque part d'ailleurs que j'y puisse avoir, me doit être indifférent ou plutôt ne doit rien être pour moi. Et en effet, dès que la terre n'est qu'un passage, quel intérêt dois-je prendre ; à tout ce que j'y aperçois? J'y vois bien des mouvemens j'y vois des grandeurs et des pompes humaines, des fortunes et des prospérités dont l'éclat éblouit les yeux. Dans mon état même et dans la profession religieuse, je vois des degrés, des places, des distinctions, une diversité d'emplois, qui tout obscurs qu'ils sont selon le monde, ne laissent pas quelquefois d'exciter des sentimens tout mondains et de former divers intérêts tout naturels. Mais là-dessus qu'ai-je à dire que ce que disoit un grand saint '.Tout cela n'est point mon Dieu: tout cela n'est point le Ciel, ni mon terme? Ainsi je dois être insensible à tout cela, je n'en dois tenir nul compte. En quelle innocence et en quel dégagement de cœur m'entretiendroit une telle disposition ! Je vivrois en vrai religieux, parce que je vivrois en homme vraiment mort au monde, et comme ces solitaires de l'ancienne loi, dont le monde n'étoit pas digne (2). Quelle étoit leur continuelle occupation ? de considérer le Ciel et d'y adresser tous leurs vœux. Yoilà ce qu'ils

(i) Philip. 3. — (2) Hebr. .n

faisoient dans leurs déserts et dans leurs cavernes, qu'ai-je à faire autre chose dans ma solitude et dans la maison de Dieu ?

SECOND POINT

Ce ne seroit point assez que le Ciel fût notre terme, si le bonheur qui nous y est promis, n'avoit pas de quoi combler tous nos désirs. Mais c'est un bonheur pariait, puisqu'il consiste dans la possession même du souverain bien, qui est Dieu. Aussi quel empressement témoigna le Sauveur du monde et quelle ardeur de retourner dans son royaume? Quelles idées en donnoitil à ses apôtres, en les disposant à son départ, et les consolant de la perte qu'ils alloient faire de sa présence visible? Il v leur représentoit cette béatitude céleste comme un repos inaltérable, où- ils seroient exempts de tous les troubles et de tous les maux de cette vie, comme une gloire éternelle, que nul événement, ni nul changement ne leur pourroit jamais enlever; comme l'assemblage de tous les biens, «où rien ne leur manquerait et où ils seroient pleinement rassasiés. Il y a lieu de croire que le jour même qu'il se sépara d'eux, il leur retraça toutes ces pensées et leur confirma ces grandes promesses. De sorte qu'après qu'une nuée l'eut dérobé à leur vue, ils ne laissèrent pas de rester sur la montagne, ne pouvant plus retirer du Ciel leurs regards ni les abaisser vers la terre, tant ils étoient épris des beautés de ce bienheureux séjour, qu'ils ne voyoient pas encore, mais dont ils avoient néanmoins l'esprit tout rempli, et qui seul leur sembloit digne de leur attention.

C'est le même royaume qui m'est destiné, c'est la même gloire. Je n'en puis avoir maintenant qu'une

eonnoissance imparfaite ; car nul homme en ce monde n'a vu, ni entendu, ni compris ce que Dieu prépare à ses élus. Mais la foi m'en apprend assez. Cette seule vue même de la foi et ces hautes espérances qu'elle me donne, ont eu déjà assez de vertu sur moi, pour me faire renoncer au monde et à tous ses biens. J'ai cédé aux mondains tous les héritages temporels dans l'attente de l'héritage éternel, et en cela j'ai choisi la meilleure part (1), comme Magdeleine. Mais après un tel choix qui m'a coûté tout ce que je possédois sur la terre, ou tout ce que j'y pouvois un jour posséder, ne suis-je pas bien à plaindre, si ne m'étant réservé que le Ciel, je m'occupe de quelqu'autre chose, et si je suis sensible à quelqu'autre chose?

Or, voilà toutefois ce que je suis dans la pratique, et ce que je fais : car, en vérité, n'ai-je pas encore l'esprit et le cœur tout terrestres ? Où se portent plus communément mes réflexions, mes affections, toutes mes prétentions? Les anges reprochèrent aux apôtres qu'ils s'arrétoient trop à contempler le Ciel; et il fallut qu'ils leur lissent une espèce de violence pour les tirer de cette profonde contemplation où ils demeuroient. Hélas ! j'ai bien un autre reproche a me faire, et je puis bien me dire, tout au contraire: Pourquoi taul d'attention à de vains objets, indignes de m 'attacher, comme il- sont incapables de me contenter f 11 faut à mon âme un bonheur solide et un plein repos: mais où est-il ? où l'ai-je cherché jusqu'à présent ? l'y ai-je trouve ? puis-je compter de l'y trouver jamais? Touie ma vie se passe donc et se passera, si je n'y prends garde, en de frivoles amusemons; car puis-je autrement appeler tout ce qu'on regarde, surtout dans la

(1) Luc. 10.

religion, comme de petites fortunes et de prétendus avantages? Encore si ce n'étoiont que de simples amusemens; mais n'a-ce pas été souvent pour moi, et n'est-ce pas pour bien d'autres, par les inquiétudes et les embarras que tout cela cause, de vrais tourmens ? Qu'heureuse dès ce monde est lame qui, détachée de tout bonheur humain et présent, ne soupire qu'après le bonheur à venir, et se met en état d'en goûter par avance la divine onction et les saintes douceurs !

TROISIÈME POINT

Après nous avoir donné à connoître, et le terme où nous sommes appelés, et le bonheur qui nous y est proposé, il restoit de nous apprendre à quelle condition cette souveraine félicité nous est promise et par quelle voie nous y pouvons parvenir. Or, c'est enfin ce que nous enseigne le Fils de Dieu dans ce mystère. Il monte au Ciel, et il y entre comme dans une place de conquête. Pour l'emporter, il a fallu qu'il versât son sang et qu'il donnât sa vie. Vérité que nous déclarent bien sensiblement les cicatrices de ses plaies, qu'il conserve toujours sur son sacré corps, tout glorieux qu'il est, et au milieu même de son triomphe. En nous les montrant, il nous dit : Voilà le prix que m'a coûté le royaume que je vais posséder, et voilà comment vous devez l'acheter, et à quel titre vous le devez posséder vous-mêmes, car vous ne l'aurez point autrement que moi.

Qui peut se plaindre d'une loi si raisonnable, et qui peut aspirer à la même couronne que Jésus-Christ, sans vouloir la mériter comme lui ? Cependant que fais-je pour cette éternité bienheureuse? Ce n'est pas que je ne mène une vie assez contraire aux sens et assez dure ; car toute vie religieuse est par elle-même

une croix. Mais si ce n'étoit pas purement pour Dieu, ni en vue de la récompense qu'il m'a préparée que je porte cette croix, quoi que j'aie à souffrir, c'est, par rapport au Ciel, comme si je ne souffrois rien, et quoi que je fasse, c'est comme si je ne faisois rien. Je ne marche point proprement après Jésus-Christ, et la malédiction de saint Bernard tombe sur moi : Malheur à l'âme qui porte la croix de Jésus-Christ, et qui néanmoins ne suit pas Jésus-Christ (1) ! Or, dans tous mes devoirs et dans les exercices de mon état, quel esprit me fait agir ? Est-ce un vrai dessein d'accomplir les volontés de Dieu et d'obtenir sa gloire ? Sans cela il seroit bien à craindre que la vie religieuse ne fût point pour moi la voie du Ciel.

Mais pour qui l'est-elle ? pour une âme fervente, plus religieuse encore d'esprit et de cœur que d'habit et de nom. C'est pour la vie éternelle qu'elle a embrassé la pauvreté de Jésus-Christ, son obéissance, ses humiliations, sa mortification; et cette espérance qu'elle n'oublie jamais, lui fait soutenir avec constance toute l'austérité et toute la sainteté de sa profession. Et est-il en effet une pensée plus touchante et plus capable de l'animer que celle-ci : Je tiens la même route que Jésus- Christ pour arriver au même terme. Autant d'observances que je pratique religieusement et constamment, ce sont autant de pas pour m'avancer vers ce saint héritage, et autant de degrés pour m'y élever. Dans cette vue, à quoi ne se résout-on pas, et que trouvet-on dans la religion de trop rigoureux et de trop pénible? Quelle estime conçoit-on pour un état qu'on regarde comme ]a porte du royaume de Dieu? Seroisje moi-même si tiède et si négligent, si j'avois toujours

(1) Bërn.

cette réflexion bien imprimée dans ]e souvenir? 0 quel comble de consolation pour un religieux, quand, après s'être revêtu dès livrées de son Sauveur pauvre et souffrant, il entrera en partage de la même béatitude et de la même immortalité que son Sauveur glorieux et triomphant !

CONCLUSION

Qu'est-ce que l'homme, Seigneur, et qui suis-je pour avoir part à votre gloire, et pour régner éternellement avec vous dans l'assemblée de vos élus ? Vous êtes un Dieu vraiment magnifique dans vos dons, et non moins fidèle dans toutes vos paroles. Ce n'est pas seulement pour vous-même que vous êtes rentré dans le sein de votre Père; c'est pour moi, et pour m'y recevoir au temps et au jour marqués par votre providence. Vous me l'avez ainsi annoncé, et c'est sur votre promesse si authentique et si infaillible, que j'attends ce suprême bonheur. Mais, dans une telle attente, comment puisje, Seigneur, rester sur la terre? Qu'y a-t-il dans le monde qui puisse me retenir? Ou si, jusqu'à la fin de ma course, je demeure encore nécessairement selon le corps dans cette vie mortelle, tout mon cœur n'est-il pas déjà avec vous dans le Ciel, et n'y doit-il pas être ?

Ah ! mon Dieu, voilà ma confusion et ma condamnation. Malgré les divines espérances que vous me donnez, mon cœur est encore tout humain : car, ce n'est pas seulement aux gens du monde, dissipés par le bruit du monde, et enivrés de ses douceurs, mais c'est à moi-même que convient le reproche de votre Prophète, lorsqu'en votre nom et inspiré de votre Esprit, il s'écrioit : Enfans des hommes, jusques à quand votre cœur sera-t-il dans un si profond appesantisse-

ment? Jusques à quand vous attacherez-vous à la vanité qui passe, et au mensonge qui vous séduit (1)? Je ne puis trop le reconnoître, ni trop m'en humilier : l'état religieux, quoique saint d'ailleurs, et très-saint, n'est pas néanmoins exempt de vanités et d'illusions à quoi l'on se laisse surprendre. Vous m'en détromperez, Seigneur, et vous m'en détacherez : je vous le demande. Vous me ferez comprendre ces trois points essentiels, qui ne doivent jamais partir de mon esprit : l'un, qu'il n'y a que le bonheur du Ciel que je puisse compter pour un bonheur véritable; l'autre, que ce bonheur ne doit point être seulement un don de votre miséricorde, mais la récompense de mes œuvres ; enfin, que ce n'est point précisément le mériter que d'être religieux, mais d'agir en religieux. Suivant ces maximes je réglerai toute ma conduite, et je trouverai bien à y changer. [i) Ps. 4.

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