AVERTISSEMENT XJ
aises d'avoir un livre dont la seule lecture, avec quelques retours sur eux-mêmes, puisse utilement les occuper pendant tout le temps de l'oraison.
De plus, comme le P. Bourdaloue étoit fait aux manières de la chaire, il a mis au commencement de chaque méditation un texte de l'Ecriture, qui en exprime le sujet. Enfin, s'il conserve toujours son esprit de prédicateur, et qu'il s'exprime avec toute la liberté de l'Evangile sur les manquemens et les imperfections ordinaires dans les communautés religieuses, les gens du monde ne peuvent raisonnablement s'en prévaloir contre l'état religieux. On se porte partout soi-même et l'on a partout ses foiblesses ; mais avec cette différence entre le religieux et l'homme du siècle, que les foiblesses de l'un ne vont point à beaucoup près aux désordres et aux excès de l'autre. Ce qui paroît répréhensible chez un religieux, seroit à peine remarqué dans un séculier. On lui en feroit même quelquefois une vertu ; et tel passeroit dans le monde pour un saint, s'il vouloit seulement s'assujeilir à vivre dans sa condition, autant qu'elle le fui permet, comme vit dans le cloître le religieux e moins fervent.
MEDITATION
Ducam eam in soHtudinem, et loquar ad cor ejus.
Je la conduirai dans la solitude, et là je lui parlerai au cœur. Osée, chap. 2.
PREMIER POIjNT.
C'est Dieu qui m'appelle à cette retraite ; c'est lui qui m'en a inspiré le dessein ; et la résolution que j'ai prise de m'éloigner pour quelque temps de tout commerce, et de me tenir dans la solitude, n'a pu être qu'un effet de sa grâce. Je dois donc' suivre le mouvement de cette grâce, et en faire tout l'usage que Dieu veut que j'en fasse pour ma conversion.
C'est une grâce de prédilection par rapport à moi ; car Dieu ne la fait pas à tout le monde. Combien de mondains et de mondaines vivent dans le désordre du péché, et dans un profond oubli de Dieu, sans penser jamais à rentrer sérieusement en eux-mêmes : ce qui seroit néanmoins le souverain remède de leurs maux, et peut-être l'unique ressource de leur salut ! Dieu use envers moi d'une miséricorde toute spéciale. Avec quelle attention et quel soin dois-je ménager une grâce si précieuse I
2 MËDIiATïOW
C'est peut-être la dernière retraite de ma vie, que e vais commencer. Si je le savois, quel zèle, quelle ierveur y apporterois-je ! Combien en ai-je fait d'inutiles, et qui n'ont produit en moi aucun changement ! Mais il faut que celle-ci répare les défauts de toutes les autres, et qu'elle achève dans mon âme l'œuvre de Dieu. Enfin c'est Dieu lui-même qui m'y conduit, et qui veut m'y servir de guide. Jésus- Christ, qui étoit le Saint des saints, fut conduit par l'Esprit de Dieu dans le désert : voilà le modèle que je dois me proposer dans ma retraite, si je veux que ce soit pour moi une retraite salutaire, une retraite dont le succès réponde au "besoin que j'en ai, et à ce que Dieu attend de moi. La faire par coutume, la faire parce que c'est dans mon état un devoir commun dont je ne puis me dispenser, c'est ce qui m'est arrivé plus d'une fois, et de là vient que j'en ai si peu profité. Il faut que j'y entre par le même esprit, et dans le même esprit que Jésus- Christ y entra.
SECOND POINT
Dieu qui veut me sanctifier, m'appelle à la solitude intérieure, encore plus qu'à la solitude extérieure. Car l'extérieure sans l'intérieure n'est de nul effet. Ainsi je dois, pendant ces saints jours, me séparer absolument, d'esprit et de cœur, de tout ce qui pourroit me distraire et me détourner de Dieu. Je dois me comporter comme s'il n'y avoit dans le monde que Dieu et moi ; en sorte que je m'occupe uniquement de lui, et que je puisse m'écrier avec l'Epouse des cantiques : Mon bien-aimé est à moi2 et je suis à lui (1). Loin de moi -toute autre pensée, quelque
bonne qu'elle fût d'ailleurs, et quelque apparence de bien que je crusse y apercevoir. Le bien qui me partageroit, cesseroit pour moi d'être bien.
Dieu veut être seul avec moi, parce qu'il veut me parler au cœur ; et par conséquent il faut que mon cœur soit vide du monde ; non pas seulement de ce grand monde qui est hors de moi, et avec lequel je n'ai presque nul rapport, car à peine le connois-je depuis que je l'ai quitté, et à peine me connoît-il ; mais de ce petit monde qui m'environne, et qui se trouve même dans la religion ; de ce petit monde qui est en moi, et qui fait partie de moi-même ; de ce petit monde qui sont mes passions, mes inquiétudes, mes curiosités, mes attaches. Tant que mon cœur sera plein de ce petit monde, ni Dieu ne me parlera point, ni je ne serai point dans la disposition de l'écouter.
Malheur à moi si je portois ce petit monde jusque dans le sanctuaire de la solitude ; c'est-à-dire, si j'entrois dans la retraite avec un esprit dissipé ou un cœur immortifié ! Or il ne faut pour cela qu'un vain désir, qu'un chagrin, qu'une aversion, qu'une jalousie secrète, qu'une amitié trop humaine. Malheur à moi, si ,oar là je me rendois incapable des communications et des entretiens que je dois avoir avec mon divin Époux ! Lar dès là, quelque édifiante que parût ma retraite, je l'y trouverois pas Dieu, parce que Dieu ne m'y trou- \eroit pas dans ce parfait recueillement où doit être une âme qui veut converser avec lui. Puisqu'il se dispose à me parler, et à me parler au cœur, je dois de ma part me mettre en état de lui pouvoir dire, ou, comme David, J'écoulerai, mais avec réflexion et avec
(1) Cantic. %.
4 MÉDITATION
respect, ce que le Seigneur me dira (i\ ce qu'il m'inspirera, ce qu'il me reprocher" ; ou, comme Samuel, Parlez, Seigneur, parce que mon âme est attentive à vous écouter (2). Je dois, a l'exemple de Marie, sa sainte Mère, recueillir et conserver dans mon cœur toutes les paroles par où il me fera entendre intérieurement ses volontés.
TROISIÈME POINT-
La fin de ma retraite ne doit pas être de goûter le repos de la solitude. Ce repos est saint ; mais ce n'est pas assez, il y a un avantage plus solide qu'il y faut chercher. Il m'est permis de dire dans le même sentiment que le Prophète royal : Qui me donnera des ailes comme celles de la colombe, afin que je prenne mon vol, et que je me repose dans le sein de Dieu (3) ? Mais il ne m'est pas permis de borner là mes vues et mes désirs. Je dois envisager dans ce repos quelque chose de meilleur et de plus nécessaire que ce repos même. La fin de ma retraite ne doit pas non plus être d'y employer plus de temps à l'oraison, d'y faire plus de communions, plus de lectures, plus d'austérités. Tout cela, ce sont d'excellens moyens, dont je puis et dont je dois me servir ; mais ce n'est pas la fin que je me dois proposer. Mon erreur a souvent été de confondre en ceci les moyens avec la fin, et de m'imaginer que j'avois fait une bonne retraite, parce que je m'étois régulièrement acquitté de ces exercices.
Mais la fin de ma retraite doit être de réformer ma vie, de me bien connoître moi-même, et les desseins de Dieu sur moi ; de découvrir une bonne fois le fond
(1) Ps. 84. — (2) i Reg. 3. — (3) Ps. 54.
de mes dispositions, de mes imperfections, de mes mauvaises habitudes ; de régler toute ma conduite, toutes mes actions, tous mes devoirs ; de me renouveler dans l'esprit de ma vocation ; en un mot, de me changer, et de devenir, comme dit saint Paul, une nouvelle créature en Jésus-Christ (1). Car si la retraite que j'entreprends n'aboutit là, et si j'en sors sans avoir rien corrigé de mes défauts ordinaires, en vain y aurois-je eu tous les sentimens de la dévotion la plus affectueuse, ce ne seroit qu'une illusion pure. Il s'agit de me convertir, et non de raisonner ni de contempler. Cependant cette fin conçue de la sorte, est encore trop générale et trop vague. Il faut, afin qu'elle soit plus efficace, qu'elle soit déterminée à quelque chose de plus marqué : et c'est à moi d'examiner devant Dieu, quelle doit être pour moi la fin particulière de cette retraite : par exemple, de me réformer dans l'observation de mes règles, de me réformer en ce qui regarde la charité, l'humilité, la mortification ; ainsi du reste.
CONCLUSION
Eclairez-moi, mon Dieu, dans le choix que je dois faire de cette fin, et donnez-moi tous les secours nécessaires pour y parvenir. Puisque c'est vous qui m'attirez dans la solitude, faites-moi connoître la perfection où vous m'appelez, et les voies que j'ai à prendre pour y arriver. Ne permettez pas que cette retraite, qui a été pour tant de pécheurs un moyen de conversion, devienne pour moi, si je n'en retirois aucun fruit, un sujet de condamnation.
Que voulez-vous que je fasse, ô mon Dieu ? car c'est à vous de me prescrire à quoi je dois spécialement tra
(1 ) 2 Cor. 5.
6 MÉDITATION POUR LA VEILLE DE jua RETRAITE
vailler durant ces jours de retraite, qui sont des jours de salut ; et c'est à moi, quoi qu'il m'en coûte, de retrancher tous les obstacles qui pourroient m'empêcher d'accomplir vos ordres et de seconder vos adorables desseins, quand je les aurai connus. Il me semble, Seigneur, que mon cœur y est disposé, et qu'en commençant cette retraite, je pourrai avec une humble confiance me rendre devant vous le même témoignage que votre Prophète : Mon cœur est prêt, mon Dieu, mon cœur est prêt (1). Mais peut-être que ie me flatte, et qu'il y a encore dans mon cœur de secrets replis d'amour-propre et d'attachement à moi-même. Aidezmoi, Seigneur, à les développer. Achevez de préparer ce cœur qui veut vous être soumis, et qui ne se sépare aujourd'hui du commerce des créatures, que pour mieux recevoir les impressions de votre grâce et de votre esprit.
(i)Ps. S6.