DE LA FIN DE L'HOMME
Notum fac mihi, Domine, finem meum.
Seigneur, faites-moi connoître ma fin. Psaume 38.
PREMIER POINT
Pourquoi Dieu m'a-t-il créé ? pour le connoître, pour l'aimer, pour le glorifier en cette vie, et pour le posséder en l'autre : voilà ma fin. Je ne suis point dans le monde pour y établir une fortune temporelle ; je n'y suis point pour y acquérir de la réputation et de l'estime ; je n'y suis point pour y vivre agréablement et à mon aise ; tout cela n'est Doint ma fin, ni ne le peut ê re : j'y suis pour v cnercner Dieu, pour y servir Dieu, pour y accomplir les volontés de Dieu. En cela, dit le sage, consiste l'homme, et tout Vhomme (1).
Grande vérité, sur laquelle roulent toutes les autres vérités ! C'est néanmoins cette vérité que je n'ai pas connue jusqu'à présent, ou du moins que je n'ai jamais bien approfondie. Tellement que j'ai vécu comme si îe ne la connoissois pas. Car au lieu que j'étois créé pour Dieu, par un abus énorme de ma raison, je n'ai
(1) ICcclcs. 12.
vécu que pour moi-même, je n'ai pensé qu'à moimême, je n'ai été occupé que de moi-même, j'ai rapporté tout à moi-même ; en un mot, je me suis regardé comme si j'eusse été moi-même ma fin. Ne suis-je pas obligé d'en convenir? Tel est donc l'affreux aveuglement dans lequel j'ai passé ma vie, ou la meilleure partie de ma vie. Si j'avois bien connu ma fin, et si je l'avois toujours eue devant les yeux, toute ma vie auroit été sainte. D'où sont venus mes égaremens, mes rèlâchemens, mes déréglemens ? de ce que j'ai oublié cette fin ; de ce que mille fois , et dans des occasions essentielles, j'ai négligé de faire cette réflexion si salutaire : Quelle est ma fin ? de ce que dans des affaires capitales, où la sagesse chrétienne me devait conduire, je n'ai pas envisagé ma fin. C'est là ce qui m'a perdu.
. Non seulement Dieu est la fin de ma création et de mon être en général, mais de toutes mes actions en particulier: car il n'y en a pas -une qui, par la raison que j'ai été créé pour Dieu, ne doive aussi être pour Dieu. Saint Paul n'en a pas excepté les actions mêmes les plus indifférentes et les plus basses. Soit que vous mangiez, dit-il, soit que vous buviez, faites tout pov.r Dieu (1). Que s'ensuit-il de là? que tout ce que j'ai f'eit dans ma vie pour une autre fin que pour Dieu, sans parler du désordre et du péché qui s'y rencontroient, n'a été pour moi devant Dieu de nul mérite. Quand j'aurois fait les actions les plus éclatantes, quand j'aurois fait des miracles, Dieu n'en ayant point été la fin, tout cela n'est que vanité, et que vanité des vanités. Ils se sont détournés de leur fin, disoit le prophète,
(1) i Cor. 10.