Joai., cap. xv
pas de ce monde.» On estimera qu'ils sont petits : qu'importe ! Leur conscience leur rend témoignage qu'ils sont grands. On les méprisera : qu'importe ! Leur maître a été méprisé. On se moquera d'eux : qu'importe ! Ils aiment mieux cela que d'entendre un jour les suprêmes railleries que Dieu fera pleuvoir sur la tète humiliée des esclaves de l'opinion et de la coutume. Ce n'est pas l'opinion, ce n'est pas la coutume qui les jugera, mais Celui qui a dit : « Quiconque rougira de moi et de ma doctrine, le Fils de l'homme rougira de lui devant son Père1; quiconque me confessera devant les hommes, je le reconnaîtrai devant mon Père2. » Voyez-les, ces braves, comme ils marchent la tête haute et le cœur ferme au-devant des faux jugements et des fausses maximes qui font trembler les pusillanimes! La tyrannie de l'opinion se brise sur l'inviolable airain de leur conscience ; pour tous les blasphèmes et pour tous les sophisme^ ils ont des répliques vigoureuses et triomphantes, et l'im-
1. Qui me embuerit,et meos serruones, hune Filius hominis erubescet. (Luc., cap. ix, 26.)
2. Qui confitebitur me corani hominibus, confitebor et ego eum coram Pâtre meo, qui in cœlis est. (Matth., cap. x, 32.)
LA LIBERTÉ CHRÉTIENNE. ol
muable régularité de leurs pratiques chrétiennes résiste invinciblement aux pressions de la coutume qui prétend tout soumettre à ses lois. Toutefois, leur noble attitude n'est point celle d'un pharisaïsme hautain, dédaigneux et intolérant. Ils ne refusent point d'accorder au monde ce qui n'offense ni la foi ni les mœurs chrétiennes. Ils ne méprisent point ceux qui défaillent, parce qu'ils ont la conviction qu'ils feraient comme eux, si la grâce de Dieu ne les fortifiait. Ils aiment mieux croire à la bonne foi de l'ignorance qu'à la perversité de l'erreur. Ils ne résistent à l'esprit du monde que pour faire prévaloir contre lui l'autorité du sens chrétien. Enfin, possédés par l'Esprit de Dieu, ils veulent être libres et ils le sont : « Ubi Spiritus, ibi libertas. »
Cependant, la liberté chrétienne n'est point encore définitivement assurée quand elle s'est affirmée contre les ennemis du dehors : ceux du dedans sont plus à craindre et font plus d'esclaves, parce qu'il nous est impossible de nous dérober à leur violence et à leur tyrannie. Dussions-nous vivre sous l'empire d'un pouvoir ami et d'une opinion chrétienne, notre liberté serait encore menacée par la corruption et les exi-
gences de la nature. Qui ne sait que notre chair est pleine d'appétits redoutables, dont les trop fréquentes satisfactions engendrent l'habitude et, dans l'habitude, le plus honteux des esclavages? Qui ne sait que nos intérêts et nos affections sont souvent en lutte avec les devoirs supérieurs que nous impose la foi? Je n'aurais pas de peine, Messieurs, à trouver parmi vous bon nombre de chrétiens qui se feraient un point d'honneur de résistera la violence des pouvoirs et de braver la tyrannie de l'opinion, et qui cependant sont enchaînés par la corruption et les exigences de la nature. Si l'esprit chrétien s'est affaibli dans vos âmes, s'il y a de l'obscurcissement et des mutilations dans vos croyances, n'est-ce pas parce que le péché auquel vous vous êtes habiiués est ami des ténèbres, et qu'une foi trop claire et trop vive contrarierait des penchants qu'il vous plaît de satisfaire ? Si vous vous sentez obligés à un silence honteux qui étouffe la confession de votre fui. n'est-ce pas parce que cette couiession serait la condamnation de vos mœurs déréglées? Si vous avez supprimé des pratiques religieuses nécessaires à la vie libre du chrétien, n'est-ce pas parce qu'elles sont incompatibles avec les
liens criminels que vous ne voulez pas rompre, ou parce que vous avez subi, plus qu'il ne fallait. l'entraînement des affaires et des plaisirs qui dévorent votre activité, au détriment des œuvres saintes que Dieu demande de vous? Finalement, vous n'êtes plus libres.
Apprenez donc, du vrai chrétien, comment on affirme sa liberté en face des contradictions de la nature. Il est pétri du même limon que vous; il a reçu, comme vous, cette blessure originelle où fermente le levain de nos basses passions; il sent, comme vous, la violente poussée des appétits dont la chair est tourmentée ; mais il est fermement résolu à faire prévaloir, contre ces forces d'esclavage, la sainte liberté des enfants de Dieu. Il ne craint rien tant que l'habitude, il la voit venir, il l'arrête au moment où elle va s'établir. xA.-t-il commis une faute? il ne veut pas qu'elle soit le premier anneau d'une chaîne qui l'enlace ; vite, il s'en débarrasse par le repentir et la purification de son âme. Autant de fois il tombe, autant de fois il se relève avec vigueur. La confession hardie de sa foi et la fidélité aux pratiques chrétiennes lui semblent le meilleur moven de parer aux désordres qui le condamne-
raient à se taire et à s'abstenir. Il donne à ses intérêts le temps et les soins qu'ils exigent; mais, dans sa vie sagement ordonnée, il sait faire à Dieu une part que rien ne peut lui ravir. Il livre généreusement son cœur à toutes les affections Légitimes ; mais il en reste le maître et sait les sacrifier aux devoirs que lui impose le plus grand des amours, l'amour de son Dieu. Il a contre luimême de saintes audaces; mais, dans ces audaces, rien de présomptueux ni de téméraire. Lui qui ne craint rien des puissances du dehors, il a toujours peur d'être surpris par celles du dedans, et cette sage défiance de lui-même est le principe d'une vigilance incessante qui tient à l'écart tout ce qui pourrait nuire à sa liberté.
Donc, point de joug de la nature corrompue, point de joug de l'opinion tyrann/nie, point de joug des pouvoirs oppresseurs sur ce vaillant homme. Encore une fois, il est libre. Il Test à ce point, Messieurs, que les plus extrêmes violences servent au triomphe de sa liberté. Les persécuteurs s'imaginent parfois qu'ils pourront étouffer dans la mort sa pensée, sa parole, sa vie indépendante ; mais, précisément, la mort est pour lui le témoignage suprême de sa foi, l'application
héroïque des principes qu'il veut croire et confesser, l'affirmation obstinée du droit qu'il veut faire prévaloir, la plus évidente preuve qu'il ne veut se soumettre à aucune force d'esclavage. L'Apôtre a dit: «C'est quand je souffre que je suis puissant : Cum infirmer, tune potens sum l. » — Il ajoute : « C'est quand je meurs que je suis libre : Cum morior, tune liber sum. » La mort, en effet, est la délivrance de tout ce qui pourrait l'asservir ici-bas, et la porte triomphale par où son âme affranchie va prendre possession de l'éternelle liberté des enfants de Dieu : « Liberabitur... in libertatem filiorum Dei. »
Et l'on dit que le chrétien est esclave! Esclave de l'ignorance, de la superstition, de lois abrutissantes et d'institutions rétrogrades! Ceux qui disent cela ont-ils bien fait leur examen de conscience? Et, parmi eux, les plus bruyants insultcurs de la liberté chrétienne ne sont-ils pas les esclaves assermentés des impitoyables sectes dans lesquelles ils se sont enrôlés, et dont le joug pèse sur eux, jusque dans la mort?En agitant l'esprit public, en répandant partout, sous le nom de