‹ Retraites pascales (volume 2)Chapitre 53 sur 92 · Luc, cap. xv · texte numérisé non relu

Luc, cap. xv

Quand une loi ne fait valoir que des droits, quand elle n'a pour but que de circonscrire notre liberté et de limiter nos avantages, on peut ne tenir compte que de la lettre. Mais, lorsque le législateur ne nous impose une obligation que pour notre plus grand bien, il faut avoir égard à ses intentions, qui sont l'esprit de la loi.

Or, quelles sont les intentions de l'Eglise, lorsqu'elle prescrit à ses enfants la communion pascale? Est-ce de réglementer l'appétit des âmes pieuses, qui ont faim de l'Eucharistie et désirent s'approcher souvent de la sainte table, afin d'établir entre tous les fidèles une religieuse égalité ? — Nullement, Messieurs. — L'Eglise, en usant du commandement, se propose de stimuler les âmes paresseuses, de les mettre eu demeure de profiter d'un bienfait, de nous rappeler à tous que le Sauveur nous a ordonné de manger sa chair, de nous faire comprendre que la communion est une nécessité de notre vie chrétienne, d'établir, enfin, un minimum de réfection spirituelle dont on ne peut se passer sans

compromettre gravement son salut. Mais elle ne préjuge ni des circonstances ni des états dans lesquels la communion peut devenir accidentellement obligatoire.

Que certaines âmes puissent se soutenir, pendant une année, par la vertu d'une communion faite à Pâques, je l'accorde. Si elles n'arrivent pas à une haute perfection, elles se maintiendront dans-la ligne du devoir. J'ai vu cela, Messieurs; des gens du peuple, des paysans, m'ouvrir d'année en année leurs âmes naïves, sans que j'y puisse découvrir autre chose que des fautes légères. Mais ces âmes étaient protégées par un milieu honnête, un tempérament tranquille, un régime sobre jusqu'à l'austérité, un rude labeur de chaque jour où se dépensait l'exubérance de la chair. Ce n'est malheureusement pas votre cas. Dans le milieu agité, frivole, corrompu, où vous vivez, par suite des excitations que vous subissez, si vous ne les recherchez pas, il doit se faire nécessairement dans votre vie chrétienne une déperdition plus prompte des forces acquises par la vertu du sacrement que vous recevez une fois l'an. Aussi qu'arrive-t-il ? — Que vos communions annuelles sont suivies de près par le

retour de votre âme à ses mauvaises habitudes et à la mort du péché. Vous vous tramez pendant de longs mois dans cet état, l'aggravant par de nouvelles fautes, débilitant, comme à plaisir, votre tempérament spirituel, et le rendant incapable de recevoir de l'Eucharistie tout le réconfort dont il aurait besoin, lorsqu'à l'époque réglementaire vous vous approchez de la sainte table. Plaise à Dieu que votre affaiblissement n'aboutisse pas au dégoût du pain de vie et à l'impossibilité absolue d'en retirer aucune vertu !

Faudra-t-il, pour cela, accuser l'Eglise d'être complice de vos défaillances et des funestes accidents auxquels elles vous exposent, parce qu'elle n'a exigé de vous que la communion pascale ? — Ce serait aussi déraisonnable qu'injuste, Messieurs ; car l'Église vous enseigne que, là où sa loi n'a plus d'action directe, vous pouvez être saisis par une loi supérieure, qui vous oblige à prendre les moyens les plus propres à assurer votre salut ; l'Eglise vous enseigne que la communion est, par excellence, l'acte vital du chrétien : l' Eglise vous enseigne que la force qui vous est communiquée dans l'Eucharistie, ayant la

propriété de résister aux envahissements de la mort spirituelle, vous devez y recourir chaque fois qu'il est certain que vous ne pou\ezpas conserver autrement la vie de la grâce ; l'Église vous enseigne qu'après avoir satisfait à la lettre de la loi, l'esprit de la loi demeure la règle de votre con. duite. Donc, lorsque la vertu d'une communion s'épuise, il faut la renouveler; donc, lorsqu'après l'accomplissement de votre devoir pascal, vous sentez se révolter les passions et revenir les tentations qui vous menacent de retour aux péchés contre lesquels vous vous êtes fortifiés en corn, muniant, vous devez vous fortifier encore. Sans doute, parla prière, vous pouvez appeler Dieu à votre secours ; aux pieds de ses ministres, vous pouvez confesser vos faiblesses et vos tourments et recevoir de salutaires conseils; mais combien le secours sera plus prompt et plus énergique, le conseil plus lumineux et plus efficace, si vous vous unissez à la toute-puissance et à l'infinie sagesse de votre Dieu, par la sainte Eucharistie. Combien les tentations seront plus vite et plus sûrement vaincues, si votre âme va boire à la source même de toute grâce et de toute vertu, si vous faites entrer en maître dans votre cœur, troublé par les

suggestions du mortel enuemi de votre vie sur naturelle, le vainqueur du péché, de la mort et de l'enfer. N'attendez donc pas des rechutes qui peuvent vous être fatales : mais, fidèles à l'esprit de la loi. lorsque la lettre n'a plus de force, accomplissez en vous la volonté du Sauveur, qui a fait de la manducation de sa chair la condition de notre vie. Et. quand bien même il vous arriverait de choir avant que vous ayez pu vous munir du pain des forts, ne retardez pas jusqu'au jour du festin légal le renouvellement des grâces qui seules empêcheront vos fautes de se multiplier, le démon de vous tyranniser. Communiez,pour vous guérir, de peur que l'invétération du péché ne rende votre âme incurable. Il comprenait cela, notre cher et illustre Père Lacordaire. lorsque, pressé de retourner vers les âmes qu'il dirigeait, il répondait à ceux qui voulaient le retenir : « Vous ne savez donc pas ce que c'est qu'une communion de moins dans la vie d'un jeune homme?» Une communion de moins, c'est peut- être le triomphe d'une passion qui deviendra le cancer dont une âme périra.

Bien loin de vouloir restreindre, par sa loi, notre alimentation spirituelle, l'Eglise ne demande

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qu'à la multiplier; ses intentions à cet égard sont manifestes. Elle les a exprimées dans ses premières constitutions et ses premiers synodes, qui faisaient un devoir aux fidèles de compléter par la communion la célébration des saints mystères1, par la facilité avec laquelle elle mettait l'Eucharistie à leur disposition pendant les jours néfastes des grandes persécutions, par la voix de ses docteurs qui nous enseignent que l'Eucharistie est le vrai pain quotidien. « Si c'est le pain quotidien, dit saint Ambroise, pourquoi ne le manger qu'une fois l'an? Mangez quotidiennement ce qui peut chaque jour vous profiter2. » Enfin, dans le concile même où elle confirmait la lettre de la loi, l'Eglise nous en faisait connaître l'esprit, en émettant ce vœu : « Optaret sacrosancta synodus ut in singulis rmissis fidèles adstantes, non solum spiritali ajfectu, sed sacramentali etiam eucJtaristiœ fierceptione communi-

1. Dans les Constitutions apostoliques, un canon prononce des censures contre quiconque ne commuDie pas à la messe qu'il entend. Un concile d'Antioche, tenu sous le pape Jules, rend le même décret. (Dalgairns, op. cit.)

2. Quotidianus panis est; cur illum post annum sumis ? accipe quotidie quod quotidie tibi prosit. (S. Amb., Dj Sacramentis. lib. v. cap. 4.)

carent* : Le saint concile désirerait que les fidèles qui assistent à la messe communiassent, non seulement en esprit et en désir, mais sacramentellement. »

Messieurs, j'ai la confiance que vous tiendrez compte des intentions de l'Église, et que. pour vous y conformer, vous voudrez communier chaque fois qu'il faudra vous préserver des péchés contre le retour desquels la communion annuelle est inefficace, et entretenir en vos âmes la vie de la grâce, sans laquelle le chrétien n'est qu'un être incomplet. Mais, plus souvent encore, vous communierez, si vous avez le noble désir du progrès spirituel el de la perfection. Le progrès spirituel, c'est l'augmentation de la vie de Dieu en nous; la perfection, c'est la surabondance de cette vie. Or, Jésus-Christ ne se donne à nous dans l'Eucharistie que pour que nous ayons la vie divine jusqu'à la surabondance :« Ego vem iU vitam habeant, et abundantius kabeant* . » Que ceux d'entre vous qui ont horreur de la vulgarité dans le service de Dieu, qui se sentent disposés à

1. Conc. Tïid.. sess. xxn, cap. G. De missa in qua solus tacerdos corn m un ko. t.

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