SATNT JOUR DE PAQUES ALLOCUTION
In te, Domine, speravi, non confundar in seternum.
Messieurs,
Vous savez ce qui arrive quand des amis vont se séparer pour une longue absence : Ils se disent adieu, s'embrassent, font quelques pas pour s'en aller, reviennent, s'embrassent encore, s'en vont, reviennent de nouveau, ils ont peine à se quitter. — Voilà ce que je fais depuis huit jours : j'ai peine à clore, par un dernier adieu, les vingt années de mon apostolat près de vous. Et pourtant, il faut bien se séparer, c'est aujourd'hui notre dernière entrevue. Disons-nous adieu sur le cœur ami de Celui qui vient d'entrer dans vos âmes, et
dont la sainte vérité a été le lien de notre mutuelle affection.
« Quinze ans, disait Tacite, c'est un grand morceau du siècle : Quindecim annos, grande revi spatium. » Dieu l'a allongé pour vous, Messieurs ; nous avons fait ensemble presque un jubilé. Laissez-moi vous dire, dans mes derniers épanchements, ce qui m'a soutenu pendant cette lonorue carrière. Vous venez de chanter vousmêmes, en finissant votre cantique d'action de grâces, le doux, profond et efficace sentiment dont mon âme a été remplie : « In te, Domine, speravi : Seigneur, j'ai espéré en vous. »
Sans doute, Messieurs, j'ai compté sur votre intelligence, votre bonne foi, votre bonne volonté et, j'ose le dire, sur votre fidèle affection. Mais vous, avec vos excellentes dispositions, moi, avec mes seules ressources, nous n'aurions pas été loin, sans l'intervention bénie de Celui qui éclaire les esprits, touche les cœurs, et complète par les opérations de sa grâce l'action de la parole humaine.
« In te. Domine, speravi :J'ai espéré en vous, Seigneur. » Je sentais mon insuffisance et ma faiblesse pour la grande tâche qui m'était confiée,
et j'ai demandé votre lumière et votre force. Vous avez ouvert les yeux de mon intelligence sur votre sainte doctrine; vous m'avez attaché, par un respectueux, fidèle et tendre amour, à votre Église, mère des âmes et organe infaillible de vos révélations, au docteur admirable que les siècles ont vénéré comme le maître de la science sacrée; vous m'avez donné le goût et les joies de la vérité, vous m'avez préservé du désir de plaire par la recherche de ce qui flatte la vaine curiosité de l'esprit humain; vous avez nourri dans mon cœur le pur et saint amour des âmes ; vous m'avez rendu insensible aux contradictions et aux critiques qui tendent à décourager le zèle de l'apôtre ; vous avez entretenu dans mon corps, parfois défaillant, la sève de santé dont j'avais besoin pour servir, jusqu'au bout, d'instrument à vos miséricordes. Je vous remercie, mon Dieu, votre œuvre est achevée; prenez-moi, maintenant, si c'est votre bon plaisir.
( In to} Domine, speravi : J'ai espéré en vous, Seigneur, » pour les chères âmes que je devais évangéliser. La légèreté du siècle, la mobilité de l'opinion, le goût des nouveautés et des choses
étranges pouvaient les détourner d'entendre cette
longue suite de vérités, souvent ardues, toujours austères, que j'avais entrepris de leur exposer; mais vous les avez faites grandes, nobles et fortes. En obéissant à votre grâce, elles sont demeurées fidèles à ma parole; fidèles jusqu'à rendre les armes de l'erreur et du péché après de longues résistances; fidèles, jusqu'à me donner la joie de ces conversions attardées qui font tressaillir les anges de Dieu dans le cieL
J'ai espéré et j'espère encore en vous disant adieu, Messieurs.
J'espère que les échos de ma parole iront plus loin que cette enceinte, plus loin que ce jour qui termine ma carrière, et que l'autorité divine et les splendeurs du dogme catholique arracheront à d'autres âmes que les vôtres le Credo et VAmen qui ont retenti sous les voûtes de ce temple.
J'espère qu'en me quittant vous serez plus attachés à votre foi, et plus résolus que jamais à la faire triompher, en donnant au monde le spectacle d'une vie vraiment chrétienne.
J'espère que vous n'oublierez pas votre apôtre, votre ami, et que, loin de vous, il sentira l'efficace des prières que vous ferez pour la paix de ses vieux jours et son heureux voyage pour lo ciel.
C'est là, mes amis (pour la plupart d'entre vous, je puis bien dire mes enfants), c'est là que nous nous reverrons, dans un temple plus vaste et plus glorieux que cette belle Notre-Dame, en présence d'un Dieu qui ne se cachera plus à nos regards; là, que nous contemplerons, dans leur source même, les vérités que nous aurons méditées ensemble pendant notre vie de passage ; là, que nous chanterons l'amour et la joie dont nos cœurs déborderont; là, que nous dirons sans fin : Frères, amis, aimons-nous, aimons-nous, nous ne serons plus jamais séparés.
Voilà ce que j'espère, ô mon Dieu, dites-moi que je ne serai pas confondu : « In te, Domine, speravi, non confundar in œternum, »