Psalm. VIII
i LE SOUVENIR DES MORTS.
Il est impossible, en effet, de se mettre en face des conclusions de la vie humaine, si honteuses et si terribles d'un côté, et d'un autre si glorieuses et si désirables, sans se replier sur soimême, et sans se demander à laquelle de ces conclusions on se prépare.
Je voudrais, Messieurs, accentuer davantage, s'il est possible, ce mouvement de retour sur nous-mêmes , en méditant avec vous , pendant cette retraite, les avertissements qui nous viennent des lieux que nous avons visités et des mystères que nous avons étudiés.
Le premier avertissement nous vient du purgatoire. L'Eglise nous le transmet en empruntant à l'apôtre saint Paul ces paroles : — « Ayez la charité des frères... Souvenez-vous de ceux qui sont enchaînés comme étant enchaînés vous-mêmes.» — Nous savons que le plus grand nombre de ceux qui nous quittent traversent, avant d'arriver à l'éternelle béatitude, des abîmes où l'âme endure d'inénarrables souffrances. Souvenons-nous de ces malheureux pour leur être utiles et pour servir nos propres intérêts : « Mementote vinctorum, tanquam simul vincti. »
La mort est impitoyable et cruelle à nos affections. Quand elle a frappé ceux que nous aimons : pères, mères, époux, épouses, enfants, frères, sœurs, amis, il semble qu'elle nous a arraché la moitié de notre âme. Nous la maudissons ; et, en entendant nos gémissements, en voyant couler nos larmes, on dirait que nous sommes pour jamais inconsolables. Mais les plus belles douleurs se fatiguent de leurs excès. Nous nous habituons aux séparations, nous laissons profaner par la main du temps les reliques sur lesquelles s'est déversé notre deuil, nous les abandonnons, nous les oublions, et, il se fait, petit à petit, dans nos cœurs, un néant plus triste et plus cruel que celui de la tombe. Qu'il y a peu d'âmes tenaces dans l'amour des absents, et fidèles au souvenir des chers morts !
L'Eglise, qui connaît notre inconstance, ne veut pas que ses enfants en pâtissent dans l'autre monde. Elle ne cesse de rappeler à notre mémoire
ceux qui ont disparu de cette terre. Le soin qu'elle prenait jadis de grouper leurs dépouilles dans l'enceinte et autour de ses temples, les graves et touchantes cérémonies de leurs funérailles, les solennités funèbres qui les ramènent périodiquement, tous ensemble et dans tout le monde catholique, auprès de nos autels, la place qu'elle leur a réservée dans le saint sacrifice et dans les prières qu'elle nous fait réciter tous les jours : autant de pieuses industries par lesquelles elle nous invite au souvenir, et nous dit : Mementote. Il nous suffit d'être chrétiens pour comprendre ces invitations de notre mère commune; notre indifférence et nos oublis seraient une injure à sa sollicitude et aux droits sacrés que Jésus-Christ lui a donnés sur la direction de nos actes religieux.
Mais, entendez-le bien, Messieurs, le souvenir que l'Église demande de nous n'est pas un souvenir larmoyant et de pure affliction : c'est un souvenir eflicace, un souvenir d'action et d'assistance, car il s'agit des membres souffrants d'une société à laquelle les trépassés n'ont pas cessé d'appartenir. — Cette assistance est en notre pouvoir quoi qu'en dise une hérésie inintelligente et barbare dont j'ai réfuté les erreurs à l'endroit du
purgatoire1. Jamais elle ne nous persuadera que notre assistance humaine puisse faire tort à la plénitude et à la souveraine efficacité des mérites de Jésus-Christ, puisque nous avons la conviction de ne pouvoir rien faire sans lui, et que, en travaillant à la délivrance de ceux qui nous sont chers, nous lui assurons la gloire de faire des sauveurs en même temps que des sauvés.
Nous pouvons donc assister les âmes du purgatoire; et ce pouvoir a ses premières et profondes racines dans la similitude de nature qui établit entre tous les hommes une vaste communion. Munis des mêmes moyens de mériter devant Dieu, pourquoi ne pourrions-nous pas nous prêter secours et assistance dans l'ordre spirituel aussi bien que dans l'ordre temporel ? Il ne se peut pas que notre misérable corps soit Tunique instrument et Tunique objet de notre charité, et que nous nous bornions à des témoignages vulgaires de la fraternité qui unit entre eux les enfants d'un même père. Un homme riche peut payer les dettes des malheureux auxquels son bon cœur s'intéresse,
1. Cf. Exposition du dogme catholique. Quatre-vingtdix-septième conférence : Le purgatoire, deuxième partie.
et les délivrer de l'oppression et de la captivité; pourquoi celui qui est riche de vertus, de bonnes œuvres et de mérites ne pourrait-il pas se servir de ces trésors spirituels pour secourir des âmes captives qui attendent de lui leur délivrance ? Il ne me semble pas que Dieu veuille interdire ces fraternelles communications entre les sources mêmes de la vie humaine, puisque la plus grande œuvre de son amour, la rédemption, est fondée sur la similitude de nature et la réversibilité des mérites.
Nous comprendrons mieux cette loi, Messieurs, et l'application que nous en pouvons faire, si nous considérons que nos rapports spirituels ont été anoblis et rendus plus intimes par la grâce. La nature fait de nous une société fraternelle, la grâce fait de nous un corps mystique, si merveilleusement constitué et ordonné qu'aucune unité sociale ne peut donner une idée de sa parfaite unité. — «Le sang du Christ, dit P Apôtre, a rapproché ceux qui étaient éloignés les uns des autres1. — Il a saisi, pénétré, ramassé en un seul
1. Qui eratislonge,factiestis propc iti sanguine Christi (Ephes., cap. n, 13.)
corps tous les hommes et tous les peuples afin qu'ils puissent participer aux mômes biens1. — Oui, nous qui sommes beaucoup, nous ne sommes pourtant qu'un seul corps : Multi unum corpus sumus*. — Dans ce corps, les membres agissent les uns pour les autres ; chaque membre appartient aux autres membres3 — et l'abondance des uns supplée à l'indigence des autres4. » Comprenez bien, Messieurs, ce mystère de physiologie sacrée : n'étant qu'un seul corps, nous avons tous une môme vie, et, dans la communication universelle de cette même vie, chaque membre peut dire : Particeps ego sum omnium*. Sans doute dans le corps mystique auquel nous appartenons, ainsi que dans notre corps naturel, la vie ne peut pas se communiquer aux membres morts que Dieu a été obligé de séparer des membres vivants, mais les membres souffrants, qui tiennent encore
i. Gentes esse cohreredes, et concorporales et comparticipes. (Ephes.,cap. HT, 6.)