Prov., cap. vin
I, Matth., cap. xr, 28.
une œuvre de mort. Jésus-Christ est immolé sur l'autel à notre place ; l'amoureuse substitution du Calvaire se renouvelle chaque matin. Chaque matin, quand nous devrions mourir nous-mêmes, Jésus meurt mystiquement, pour adorer la très haute majesté de son Père, pour rendre grâces à sa bonté, mais surtout pour apaiser sa justice et couvrir de son sang la multitude de nos péchés.
Jésus se donne à nous « comme nourriture de notre mortalité : In cibum nostrse mortalitatis. » ■ — Le complément des sacrifices anciens, c'était la communion du prêtre et du peuple mangeant la chair de la victime, et s'incorporant ainsi la bénédiction qu'elle avait reçue de Dieu. Ce complément ne pouvait avoir lieu sur le Calvaire, car Jésus voulait nous épargner l'acte cruel et répugnant de la communion à sa chair sanglante. Et puis le genre humain n'était pas là, et le genre humain devait manger la chair de la sainte victime. Voilà pourquoi le Sauveur nous dit en nous léguant son Eucharistie : « Mangez, ceci est mon corps ; buvez, ceci est mon sang, » c'est-à-dire, « achevez votre perfection, consommez votre amour et le mien. La mort est dans vos entrailles par le péché, elle tue à la fois et vos âmes et vos corps ;
unissez-vous à moi, je suis la vie, la vie qui éelaire l'esprit, la vie qui dilate le cœur, la vie qui fortifie la volonté, la vie qui étouffe les passions, la vie qui fait germer la pureté dans les sens, la vie qui prépare la chair à la glorieuse résurrection. » La communion eucharistique est le mariage sacré de l'humanité avec son Dieu, l'extension de l'Incarnation, et le suprême accomplissement de cette parole prophétique : « L'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à son épouse et ils seront deux dans une seule chair1. » Adam, qui a prononcé cet oracle, parlait au nom du Verbe incarné descendu du sein de son Père, blessant le cœur de sa très sainte Mère, pour se donner à son Eglise, afin de la nourrir de sa chair immolée, en attendant son éternelle communion à l'essence divine elle-même.
1. Quamobrem relinquct homo patrem suum, et matrem, et adhserebit uxori suce: et erunt duo in carne una.
Le Christ s'est donné par testament; nous le possédons : c'est assez, Messieurs, pour remplir notre cœur d'amour et de gratitude. Mais nous aimerons davantage et nous serons plus reconnaissants si nous considérons, dans le legs du Sauveur, la manière dont il se donne.
Je vous l'ai dit en commençant : — Il se donne sans réserve, — c'est-à-dire que, en aucune circonstance, il ne retire du sacrement où il réside sa présence adorable. Il eût pu, à l'approche du péché, rendre au pain sa substance et ne laisser aux indignes qu'un aliment vulgaire. Mais il eût rempli d'angoisses la vie de ses enfants trop craintifs, et tourmenté les consciences les plus délicates. Il y a des âmes qui se troublent chaque fois qu'un acte grave et solennel doit les mettre en rapport avec Dieu. Je ne sais quelle puissance ennemie abuse de leur humilité pour décourager leur faiblesse. Que deviendraient - elles , grand Dieu ! si elles pouvaient craindre un changement
clans la nourriture mystérieuse où elles vont chercher la consolation et la force? Au lieu de jouir de la présence du Sauveur, ne seraient-elles pas uniquement préoccupées de son absence? Jésus n'a pas voulu qu'elles fussent exposées à de pareils tourments. Il est dans l'Eucharistie et, quoi qu'il arrive, il y demeure.
Jésus se donne sans réserve, — c'est-à-dire que, en aucun temps, il ne se refuse à ceux qui le demandent et ont besoin de lui. Il attend l'affligé qui vient frapper à la porte de son tabernacle ; il court au malade qui ne peut plus venir le chercher. Aucune misère ne rebute son amour, ni n'offense sa douce et clémente majesté. Sous les lambris dorés d'un palais où sous un toit de chaume, pour un roi ou pour un mendiant, c'est le même Dieu et le même ami. Les hommes les plus généreux se réservent des jours ou des heures libres qu'ils consacrent à leur famille et à leurs amis ; Jésus n'en a pas : tous les jours et à toute heure il est prêt à nous entendre, prêt à se donner. Il se donne sans réserve, — c'est-à-dire, qu'il ne mesure pas sa vertu et sa grâce. Il y a dans toute affection humaine je ne sais quelle défiance, quelle terreur de l'inconnu qui fait qu'en se don^
nant on retient au fond de son être quelque chose de soi-même. Le pauvre cœur qu'on livre où tombe- t-il, dans quel abîme va-t-il se perdre ? — Mystérieuses questions auxquelles on ne peut répondre que par la crainte et la réserve. Mais Jésus se donne tel qu'il est; c'est nous-mêmes qui le mesurons par la capacité de notre âme. Si, par impossible, nous pouvions nous faire une âme infinie, sa vertu infinie, ses mérites infinis, rien n'échapperait à l'avidité de notre amour.
Encore, si le legs du Sauveur ne rencontrait que des hommages ! mais l'humiliation et l'injure viennent trop souvent au-devant de son amour; et il se donne malgré tout ce qui offense sa gloire.
N'est-elle pas plus obscurcie dans son état sacramentel que lorsqu'il vivait et conversait au milieu des enfants des hommes ? Dans son incarnation Jésus est abaissé jusqu'à l'anéantissement, dit l'Apôtre : Exinanivit semetipsum, mais combien plus dans l'Eucharistie ! 0 humanité sainte qui remplissiez le monde de miracles ! 0 toute-puissante vertu qui vous faisiez sentir par la frange d'un vêtement! 0 parole qui ressuscitiez les morts ! 0 face adorable qui renversiez dans la poussière les émissaires de la synagogue ! 0 corps
glorieux qui traversiez la pierre du sépulcre, remplissiez les soldats d'effroi, et les apôtres de ravissement! Où êtes-vous? Que reste-t-il de tant de gloire ? — Rien, absolument rien. C'est à nous que vous empruntez votre magnificence. Si nous supprimions l'éclat extérieur dont nous vous entourons dans l'Eucharistie, il n'y resterait plus que des espèces fragiles et misérables. Mais vous l'avez voulu ainsi, ô Jésus ! pour ne pas effrayer vos timides enfants. Votre redoutable majesté nous eût tenus à distance et privés de cette douce et sainte familiarité à laquelle votre amour a bien voulu consentir.
Jésus se donne, malgré l'indignité de ceux qui consacrent son corps et son sang. Tous les prêtres sont hommes, hélas! et, parmi ces hommes, il y a des misérables. Cependant, ils auront l'étrange pouvoir d'appeler entre leurs mains la suprême majesté de Dieu. Quelle différence dans la manière dont l'incarnation a été préparée ! Dieu a\ait tiré d'un sang royal les gouttes les plus pures pour former le corps d'une Vierge. Cette Vierge, préservée de tout péché, consacrée au Seigneur, était prête à renoncer aux honneurs de la maternité
divine si Dieu ne lui eût promis d'être seul l'époux
de sa virginité respectée. Enfin, Messieurs, il a fallu la pureté d'une Vierge et l'opération de l' Esprit-Saint pour former le corps adorable du Sauveur. Mais, ô prodige ! à la parole et dans les mains d'un homme pécheur, le même mystère s'opère sur une vulgaire substance, et Jésus consent à cette incompréhensible humiliation! Aussi, quand je tiens dans mes mains l'hostie que je dois consacrer, et quand je pense à ce que je suis et au Dieu qui va venir, ma langue hésite parfois et je voudrais répandre des larmes de sang pour y noyer mon indignité.
Cette indignité n'est pas moindre du côté de ceux qui reçoivent l'Eucharistie. Ecoutez le pieux auteur que j'ai cité tout à l'heure1. — « C'est une grande chose, dit-il, de faire de grands dons à ses amis : Magnum est magna dare amicis. » Or, Jésus se donne aux âmes qui l'ont choisi pour leur partage et qui lui appartiennent tout entières. Il sait bien qu'elles sont indignes par nature de le recevoir, mais il ne tient compte que de leur amour et du désir ardent qu'elles ont de le servir et il veut bien les traiter en amies.