‹ Retraites pascales (volume 4)Chapitre 12 sur 61 · I Cor., cap. XV · texte numérisé non relu

I Cor., cap. XV

de bienfaisance et de compassion ne vous mettent pas à l'abri des reproches du Père de famille, si vous ne les surnaturalisez par vos intentions, et ne les ordonnez au travail spirituel de cette vigne tant aimée dont le Seigneur attend des fruits de perfection et de sainteté. Quoi que vous fassiez pour mériter l'estime et l'admiration des hommes, Dieu aura toujours le droit de vous dire : « Pourquoi restez-vous oisifs tout le jour? Quid hic statis tota die otiosi ? »

Mais enfin, me direz-vous, qu'est-ce que Dieu demande de nous quand il nous dit d'aller à sa vigne ? Quel est le travail suréminent qui nous met à l'abri de tout reproche, prime tous les autres travaux, et dans lequel doit venir se résoudre, finalement, toute œuvre humaine ? — Si vous l'avez oublié, Messieurs, laissez-moi vous le rappeler. Le travail auquel nous appelle le divin Père de famille, c'est la purification de nos âmes par tous les moyens que le Christ rédempteur a mis à notre portée; c'est le soin jaloux de ne jamais nous souiller par aucune faute grave ; c'est l'application constante à 'mieux connaître et aimer, chaque jour,, Celui de qui nous tenons la vie et tous les biens ; c'est l'observation fidèle de ses commande-

ments et des commandements de son Église ; c'est l'active culture et la pratique généreuse des vertus chrétiennes ; c'est la lutte à outrance contre les ennemis de notre vie surnaturelle ; c'est la vigilance armée de prières contre leurs ruses, leurs séductions et leurs surprises ; c'est la tension habituelle de nos espérances et de nos désirs vers les choses d'en haut; c'est l'estime pratique de tout ce qui appartient au service de Dieu ; c'est le respectueux et fervent usage de toutes les grâces qui nous sont faites ; c'est la transformation de nos actions humaines, les plus nobles comme les plus vulgaires, par l'état de grâce dans lequel nous les faisons, et par l'union de nos intentions aux actions et aux mérites du Sauveur. Pour tout dire en un mot : le travail auquel nous sommes appelés, c'est le travail de la vie chrétienne. Qui l'accomplit n'est pas un oisif : Il prête un concours efficace à l'action de Dieu dans l'œuvre de son salut, et mérite la récompense promise dans l'Évangile aux ouvriers de toutes les heures.

Vous avez assisté, tout à l'heure, à la distribution de cette récompense, Messieurs. Elle provoque des murmures parce qu'elle semble offenser la justice. En effet, les ouvriers du soir, ceux qui ne s'engagent qu'à une heure tardive, sont traités sur le même pied que ceux qui ont porté le poids du jour et de la chaleur.

Quand Dieu révélera les secrets de sa miséricorde à ceux qui prendront possession de l'éternelle félicité, personne ne sera tenté de murmurer. Ceux qui murmurent sont les chrétiens imparfaits, toujours trop pressés d'appliquer à la justice divine la mesure de leur petite justice. Il leur paraît étrange que le souverain rémunérateur confonde dans une même récompense tant démérites divers; mais, ils oublient que Dieu est le maître absolu de ses dons ; qu'on pourrait lui reprocher de ne pas donner ce qu'il a promis, mais que personne n'a le droit de se plaindre s'il

ne donne pas ce qu'il ne doit pas1. Ils oublient qu'il n'y a pas de monnaie divisionnaire du bonheur éternel ; qu'il faut l'avoir tout entier ou ne pas l'avoir du tout. Ils oublient que, si ce bonheur éternel est le même pour tous quant à son objet et à sa durée, il peut différer à l'infini quant à la manière dont chacun jouit de cet objet-. Ils oublient qu'une âme ^tardivement appelée au travail de la vie chrétienne peut s'y livrer avec tant

1. Quia ipsa regni perceptio ejus est bonitas voluntatis, recte subjungitur : An non licet mihi quod volo facere? Stulta enim est querela hominis contra bonitatem Dei murinurantis. Conquerendum quippe esset, non si non dat quod non débet, sed si non daret quod deberet. (S. Greg., homil. XIX, in Matth. Catena aurea.)

2. Dico quod quantum ad aliquid erit par retributio, quantum ad aliquid non : Quia beatutido potest considérais quantum ab objectum, et sic est una omnium beatutido, vel quantum ad participationem objecti, et sic non omnes œque participabunt, quia non ita clare videbunt. In domo Patris mei mansiones multœ sunt, ut ait Joan., xiv. (S. Thom., Expositio in Matth., xx.)

Quia vero ipsa vita aeterna pariter erit omnibus sanctis œqualis, denarius omnibus est attributus. Quia vero in ipsa vita aeterna distincte fulgebunt lumina meritorum ; multae mansiones sunt apud Patrem : Ac in denario quidem non impari non vivet alius alio prolixius; in multis autem mansionibus honoratur alius alio clarius, (S. Aug., De sancto Virg., cap. xxvi. Catena aurea.)

d'ardeur qu'elle égale, et surpasse même, ceux qui se sont mis à l'ouvrage dès le matin de la vie, et n'ont fait que tout juste ce qu'il fallait pour n'être pas oisifs. Ils oublient que la diversité de nos mérites respectifs peut être comptée pour rien, si on la compare à l'immense récompense qui nous est accordée par un acte de bonté tout gratuit. Enfin, ils oublient que Dieu est souverainement maître de ses préférences et que, s'il y a beaucoup d'appelés, il y a peu d'élus : Multi autem sunt vocati, pauci vero electi.

Peu d'élus ! — C'est-à-dire , Messieurs, que les grâces extraordinaires, qui engendrent les vertus et les mérites exceptionnels, sont des raretés sur lesquelles personne n'a aucun droit. La généralité des chrétiens appelés à une vie ordinaire, par des grâces ordinaires, doit se contenter d'une récompense ordinaire. La prééminence dans la gloire, ainsi que les hommages de l'humanité chrétienne, sont les privilèges des grands travailleurs qu'on nomme saints. Dieu les prend où il veut, les suscite quand il veut, les récompense comme il veut ; nous n'avons à ce sujet à lui demander aucun compte. Il nous suffit de savoir que les saints sont peu nombreux, en comparaison des appelés qui

doivent pratiquer la vertu sans héroïsme, et recevoir uniformément le même denier de bonheur et de gloire: « Multi autem sunt vocati, pauci vero electl1. »

C'est ainsi, ce me semble, qu'il faut interpréter ici la conduite du Père de famille et les paroles du Sauveur. S'il y reste quelque mystère incompris, respectons-le, et, au lieu de murmurer, remercions Dieu de la tendre miséricorde avec laquelle il prévient tous les découragements. Pères, mères, frères, sœurs, enfants, amis, vous attendez, peut-être, depuis longtemps que ceux que vous aimez se décident à obéir à l'appel de Dieu. En voyant les heures passer, l'une après l'autre, sur

1. Nonnulli sic exponunt : Multi id est omnes sunt vocati ad gratiam et ad observationem mandatorum (et ideo ad denarium) sed pauci electi ad gratiam eximiam et observationem mandatorum (et ideo ad majus prsemium).

Les scolastiques ont distingué deux sortes d'élus : les uns qui sont destinés à la gloire en prévision de leurs mérites, les autres qui sont destinés à la gloire avant toute prévision des mérites : tels que la très sainte Vierge, les apôtres et autres grands saints. C'est à eux, disent-ils, que s'appliquent ces paroles : Pauci vero electi. (Cf. Cornélius a lapide, Comment, in Matth., cap. xx, 16.)

leur oisiveté spirituelle, et le soir de la vie s'avancer pour les surprendre, votre âme anxieuse est tentée de croire qu'il n'est plus temps. Eh bien, non. Priez toujours, importunez, rendez plus pressant l'appel de Dieu par les accents émus de votre charité. Tant que le dernier instant de la dernière heure n'aura pas sonné, le pécheur peut se mettre à l'ouvrage et être sauvé.

Et vous, pécheurs, vous que le souvenir de votre vie inutile et de vos forces profanées consterne et désespère ; vous qui, pressés par Dieu de revenir à lui, entendez au fond de vos consciences troublées une voix ennemie pousser ce cri funeste : Il est trop tard ; rassurez-vous. La voix qui parle ainsi est une voix menteuse. Non seulement les ouvriers de la neuvième et de la onzième heure peuvent réparertle temps perdu et gagner leur journée ; mais, à force de courage et d'amour, ils peuvent arriver les premiers à la récompense. Ainsi le veut notre bon et miséricordieux Père de famille1. A l'ouvrage! vieillards, vous venez d'entendre sa voix

1. Composita esthcec parabola ut eos avidiores redderet, qui in ultima senectute convertuntur; ne existimarent se minus aliquid accepturos. (S. Chryst.,homil.LXV, inMatth. Catena aurea.)

par ma bouche indigne. A l'ouvrage! hommes mûrs, jeunes gens, adolescents. C'est peut-être la dernière fois qu'il vous parle. Il n'a pas promis de revenir à ceux qui ont méprisé ses appels, et les heures que vous espérez longues peuvent se précipiter pour vous. A l'ouvrage ! Obéissez au commandement du Maître de vos âmes: Ite in ri- 7i e ara meam.

Je ne vous quitterai pas. Messieurs, sans avoir complété l'interprétation de notre parabole par une considération qui convient à nos jours d'épreuves et de persécution.

« La vigne, dit saint Grégoire, c'est l'Église du Seigneur l, » plantée par le Christ, arrosée de son sang, fécondée par sa grâce et mainte fois illustrée par les fruits glorieux qu'elle a produits. Nous en sommes, à la fois , les plants et les ouvriers ; sa

1. Pater familias habet vineam scilicet Ecclesiam. (Homil. XV, in Evang. Catena aurea.)

prospérité et sa gloire dépendent de notre travail. N'est-ce pas à cause de notre mollesse et de notre oisiveté spirituelles qu'elle est aujourd'hui dévastée par des mains impies, qui s'efforcent de briser ses ceps les plus vigoureux et les plus fertiles, et d'arracher ses jeunes pousses? Quel pillage et quelle désolation ! Les familles religieuses supprimées, l'enfance menacée d'un enseignement sans principes religieux, c'est plus qu'il ne faut pour alarmer des cœurs vraiment chrétiens.

Vous avez exprimé vos alarmes par d'énergiques protestations, je vous en remercie, Messieurs ; mais ne vous contentez pas, je vous prie, de cet acte platonique. Déjà, je vois s'apaiser dans bien des âmes l'émotion des jours critiques que nous avons traversés. Tels, qui se lamentaient comme pour un grand deuil, sont retournés aux frivolités et aux plaisirs de la vie mondaine, comme s'il n'était rien arrivé, comme s'il n'y avait plus rien à craindre. Les voilà tout prêts à prendre leur parti des faits accomplis, quitte à se lamenter encore pour se consoler de nouveau , s'il survient quelque catastrophe.

Certes, Messieurs, ce n'est point ainsi que le Maître de la vigne entend votre devoir d'hommes

chrétiens. Il n'a que faire de vos plaintes et de vos gémissements, mais il vous appelle à l'action.

« Allez à ma vigne, dit-il : Ite in vineam mescm. » Adolescents, jeunes gens, hommes mûrs, vieillards, travaillez au salut de mon Église avec plus d'ardeur que les impies ne travaillent à sa ruine. Travaillez par la prière, par la pénitence, par l'aumône, par le sacrifice, par le courageux exercice de vos droits de citoyens, par l'inébranlable constance de vos revendications, par la mise en œuvre de toutes vos influences. Faites triompher la sainteté de l'Église par la splendeur de vos vertus chrétiennes; couvrez du bouclier de votre protection ceux que l'on persécute et ceux que l'on menace; ne reculez ni devant la haine, ni devant la violence ; dénoncez les entreprises sacrilèges par l'unanimité et la vigueur de vos résistances, et mourez à votre noble tâche, si Dieu vous réserve cette gloire.

Quand Jésus-Christ, divin intendant du Père de famille, viendra couronner vos travaux, peutêtre trouvera-t-il votre conduite héroïque digne d'une récompense de choix et vous mettra- t-il au nombre de ces privilégiés dont il a dit : « Pauci

sunt electi : Il y a peu d'élus. » C'est la grâce que je vous souhaite en demandant pour vous le courage et la persévérance dans le religieux et saint travail qui vous attend.

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