‹ Retraites pascales (volume 4)Chapitre 18 sur 61 · Thren.; cap. ni · texte numérisé non relu

Thren.; cap. ni

lui n'est pas lassé : serviteur fidèle et fiancé persévérant, il attend la troisième. Plus le maître retarde, plus il est attentif. La respectueuse crainte des premières veilles se transforme, peu à peu, en une généreuse et sainte impatience, et avec l'amoureux saint Bernard, le chrétien s'écrie :

Desidero te millies Mi Jesu, quando venies?

Me lœtum quando faciès?

Me de te quando saties?

Mille fois je te désire. 0, mon Jésus, quand viendras-tu? Quand viendras-tu réjouir mon cœur? Quand viendras-tu me rassasier de toi ? »

Le Seigneur vient. On entend le bruit lointain de ses pas : ce sont les défaillances et les infirmités d'une nature qui s'épuise et d'une vie qui s'use. Il frappe à la porte : c'est une dernière maladie qui nous annonce les approches delà mort1. Le chrétien ne se méprend pas sur cet avertissement ; il 'ouvre aussitôt, et, dans une attitude droite et ferme, inondé de la lumière de ses vertus et de ses bonnes œuvres, il se présente au Maître qui entre.

1. Venit Dominus cum ad judicium properat; puisât vero cum per œgritudinis molestias esse mortem vicinam désignât. (Greg., homil. XIII, in Luc.)

<c Maître, dit-il, je suis prêt. Ma conscience où vous avez inscrit vos saintes volontés, je l'ai toujours respectée autant que le peut la faiblesse humaine ; la foi que vous m'avez donnée, je ne l'ai jamais trahie ni laissée languir; vos préceptes saints, j'ai fait tous mes efforts pour les accomplir; les grâces que vous m'avez accordées, en réponse à mes prières, je les ai transformées en œuvres de justice ; les péchés que j'ai eu le. malheur de commettre, je les ai pleures et expiés, et je ne demande qu'à les expier encore, si c'est votre bon plaisir. Prenez-moi donc, emmenez-moi avec vous, et faites-moi passer, des laborieuses veillées de ce monde obscur, au jour sans déclin qui éclaire les noces de vos élus. »

« Beati servi Mi quos cum venerit Dominus invenerit vigilantes : Bienheureux les serviteurs que le Maître, à son arrivée, trouve ainsi vigilants. » Oui, bienheureux! car, s'ils sont prêts à recevoir la récompense de leurs veilles, le Maître est prêt à la leur donner : « Amen dico vobis quod'pvcecinget se. » Il se fait serviteur à son tour et invite au repos ceux qui l'ont si vaillamment attendu : « Etfaciet illos discumbere. »

La vie du chrétien n'a été qu'une longue fatigue

pour son âme toujours en alerte, pour son corps toujours soumis à une rigoureuse et implacable contrainte. Mais, après la visite du Maître, semblable aux joyeux convives qui s'étendent sur les lits d'un festin, il repose son âme dégagée de toute sollicitude et de toute crainte, en attendant la résurrection de son corps délivré par la gloire des appétits grossiers qu'il fallait contenir et châtier1. Repos délicieux, dit le grand saint Denis, où la vie est en sûreté et découle d'une source divine, pleine de lumière et de saintes voluptés ; repos où abondent tous les biens, et avec tous les biens toutes les joies. Et ce repos, cette vie, cette lumière, ces voluptés, ces biens, ces joies, c'est le Seigneur Jésus qui les donne, en faisant passer dans les âmes justes les effluves de sa divine vertu, éternellement mise au service de ses élus2 : « Et transiens ministrabit Mis. »

1. Sicut enim discumbens totum corpus facit pausare; sic in future- adventu sancti totaliter requiescent : hic enim non habuerunt requiem corporis, illic vero cum animabus spiritualia corpora incorruptionem sortita plena gaudebunt quiète. (Theophylact., in Cat. aur.)

2. Accubationem requiem esse censemus multorum laborum, vitam tutam, divinumque vivendi genus in lumine et regione vivorum, plénum omnis 3anctse vo-

Messieurs, je voudrais pouvoir arrêter ici l'explication de la parabole du Sauveur et vous dire à tous : — Le chrétien dont les reins sont assujettis par la mortification, la patience et la force de Dieu ; le chrétien qui marche, travaille et combat dans la lumière de la raison, de la conscience, de la foi, des préceptes divins et de la prière; le chrétien qui veille en attendant son Maître ; le chrétien que la suprême visite de Dieu ne peut surprendre ; le chrétien qui doit passer du labeur de cette vie au doux repos de l'éternité, c'est vous. Mais ne me tromperais-je pas? N'y a-t-ïl pas dans cette grande assemblée bon nombre de serviteurs négligents plongés dans le sommeil du péché?

Les uns ne se réveillent que de temps en temps, pour se rendormir aussitôt, comme si Tannée était

luptatis : largamque omnis generis et beatorum bonorura suppeditationem, per quam omni gaudio complentur : atque id Jesu eos et exhilarante, et asternam quietem largiente, et perfecte bona tribuente et infundente. (Epist. IX, ad Titum.)

trop courte pour qu'ils puissent craindre une soudaine visite de la mort ; comme s'il suffisait de pouvoir dire d'un homme, facile à la récidive, qu'il a fait ses pâques pour être complètement rassuré, en cas d'accident, sur son sort éternel. Que ces dormeurs à l'année méditent sérieusement la parole du Sauveur : « Le Fils de l'homme viendra à l'heure où vous n'y penserez pas, » et qu'ils prennent dans ce que je vais dire la part qui leur revient.

Je m'adresse particulièrement à ces dormeurs déterminés, qui ont pris le parti de laisser passer toutes les veilles de notre nuit terrestre, et de ne se réveiller qu'au dernier moment. Renoncer complètement à leur salut, comme ces êtres abjects pour qui Dieu ne compte plus, ils ne le veulent pas ; mais une vie de marche, de travail et de combat, une attente laborieuse de la visite du Maître les rebutent, et, pour s'assure^ sans trop de remords, de longs jours de mollesse et d'abandon, ils se font eux-mêmes des promesses de pénitence et de retour à la vie chrétienne, promesses dont ils reculent l'accomplissement aussi loin que possible. Pour le moment, leur âme et leur corps sont débarrassés de toute gêne et de toute contrainte ;

leurs appétits triomphent; leurs passions satisfaites se transforment en habitudes vicieuses ; leurs péchés se multiplient ; leur conscience assoupie n'a plus la force de protester ; leur foi, qu'ils n'osent renier, ne jette plus qu'une lueur mourante ; la loi de Dieu, chaque jour transgressée, n'a plus d'autorité pour régler leur conduite ; la prière, s'ils ne l'ont pas supprimée comme une habitude importune, n'est plus sur leurs lèvres menteuses qu'un acte routinier : Bref, couchés et endormis dans le péché, ils n'attendent personne. A toutes les voix amies qui leur crient : « Levez- vous, d'un moment à l'autre le Maître peut venir, » ils répondent languissamment : Plus tard! Plus tard! Plus tard! Mais qui donc leur a appris à compter sur ce plus tard, comme s'il était certain? Quels calculs ontils faits, pour s'autoriser à différer leur conversion et à croupir dans l'impénitence ?

Messieurs, le pécheur est ingénieux à se tromper lui-même, quand il s'agit de s'affranchir, au bénéfice de ses passions, du labeur de la vigilance chrétienne.

Il arrange l'avenir comme si l'avenir était à lui. Aujourd'hui, il est jeune, mais il vieillira; et la vieillesse, âge du repos, du désenchantement et de

l'apaisement , lui paraît propice aux graves et saintes pensées qui rapprochent l'homme de Dieu.

Un vieillard n'a plus cette force et cette activité qu'il faut dépenser dans le fiévreux mouvement des affaires privées ou publiques. Il abandonne à d'autres, plus vigoureux et plus alertes, les sollicitudes et les tourments qui ont agité sa jeunesse et son âge mûr, et, retiré loin du tourbillon sur lequel il ne jette plus qu'un regard dédaigneux, il se laisse doucement envahir par les hautes et calmes réflexions qui emportent son âme vers le monde inconnu où il va bientôt entrer.

Un vieillard, instruit par l'expérience, sait ce que valent les biens fragiles qui ont le don de séduire les jeunes cœurs. Tant de fois il a été déçu, là où il croyait trouver le bonheur ; ses jouissances d'un moment ont été payées de si amers regrets, qu'il n'est plus assez fou pour voler, comme il faisait autrefois, d'un plaisir qui s'affadit à un plaisir plein de promesses. Désenchanté de tout ce qui l'entoure, il sent le besoin de se fixer à des biens plus solides. Il les cherche dans ce monde supérieur qu'il a trop oublié, et où il entre, l'âme d'autant plus avide qu'elle a été plus longtemps sevrée des choses divines.

Un 'vieillard n'a plus ces ardeurs passionnées qui égarent la jeunesse et troublent encore la gravité de l'âge mûr. L'hiver a endormi les appétits turbulents, et les sens, affaiblis par l'âge, sont devenus réfractaires aux tyranniques jouissances dont ils ne pouvaient naguère se passer. L'âme, plus lumineuse et plus libre, peut s'appliquer aux méditations austères et aux œuvres saintes, et marcher, enfin, sans craindre d'en être détournée dans cet étroit chemin de la vie chrétienne qui meneau seuil de l'éternelle félicité.

Voilà. Messieurs, ce que pense, ou plutôt ce que rêve le pécheur endormi. Je dis bien : c'est un rêve, car rien de plus problématique que ce repos, ce désenchantement, cet apaisement qu'on promet à la vieillesse.

Saisi par le tourbillon des affaires, l'homme n'y échappe pas aussi facilement qu'il l'espère. L'insuccès ne corrige pas toujours ses avidités et ses ambitions, la réussite ne fait que les accroître. Dans la vie privée, il veut jusqu'au dernier instant augmenter sa fortune et grandir sa position, ne serait-ce que pour les siens. Dans la vie publique, il se cramponne aux honneurs et au pouvoir, tant il a peur que ceux qui viendront à sa place ne le

fassent oublier. Nous avons vu, Messieurs, et nous voyons encore s'agiter sous nos yeux une foule d'ambitions séniles. Leur âpreté ne ressemble guère à ce désintéressement tranquille et serein dont nous faisons, dans nos rêves, un apanage du dernier âge. Si le vieillard, fatigué par les agitations d'une vie d'affaire, cherche le repos, c'est le repos égoïste d'un bien-être qu'il n'aura garde de troubler parles sévères préoccupations d'un retour à Dieu. Plus il a attendu, plus il veut attendre. Le déclin de ses jours ne lui paraît pas encore le dernier moment.

Est-il bien vrai que ses déceptions l'ont instruit et qu'il est désenchanté de tout ce qui l'entoure ? — Hélas ! l'homme facile aux illusions se laisse duper à tout âge. Quand elles s'évanouissent, c'est pour faire place à un septicisme dédaigneux et chagrin dans lequel l'âme s'absorbe, et devient impuissante à désirer des biens meilleurs que ceux qui l'ont trompée.

Ne comptez pas plus sur l'apaisement des passions que sur le désenchantement. Les habitudes contractées par une fréquente répétition des mêmes actes désordonnés ne cèdent pas toujours à la lourde pression des années. Il en est que de Ion-

gués satisfactions enracinent davantage dans une longue vie: comme l'orgueil et l'avarice. Il en est que l'impuissance des sens prive de certains actes, sans les affaiblir. Les vieillards lubriques ne sont pas, vous le savez bien, de rares phénomènes. Ce qu'ils ne peuvent plus faire ils le désirent ; et, s'ils deviennent réfractaires aux basses jouissances dont ils ont abusé, ils n'en sont que plus avides de repaître leur imagination de rêves et leurs yeux de spectacles honteux.

Du reste, l'affaiblissement des sens retentit d'ordinaire dans les facultés intellectuelles et morales du vieillard. C'est une folie d'espérer que son âme, alanguie et parfois imbécile, puisse s'appliquer sérieusement à la méditation des choses d'en haut, et à l'énergique travail d'un changement de vie.

Et quand je vous accorderais une vieillesse telle que vous la rêvez : une vieillesse affranchie des sollicitudes et des tourments par lesquels vous vous laissez absorber présentement ; une vieillesse instruite par l'expérience et disposée par le désenchantement à se mettre en quête des vrais biens ; une vieillesse que n'agitent plus les orages des passions; une vieillesse semblable à ces beaux

soirs de la nature, dont les mystérieuses lueurs et le silence invitent rameau recueillement; croyezvous que cela suffise pour déterminer efficacement le généreux mouvement qui doit vous remettre debout, vous appliquer aux œuvres de la vie chrétienne, et vous préparer à recevoir la prochaine et dernière visite de Celui que vous avez volontairement oublié, pendant de si longues années? Ignorez-vous cette vérité élémentaire que l'homme, quelles que soient les bonnes dispositions de la nature, ne peut se convertir si Dieu ne l'y aide par sa grâce.

Cette grâce, si nécessaire, vous la traitez peutêtre comme une quantité négligeable dans vos calculs insensés. Ou bien, si vous en tenez compte, vous faites aujourd'hui votre possible pour ne la point recevoir à l'heure où vous en aurez le plus grand besoin. Un Dieu impitoyable obtiendrait de vous une prompte pénitence. Vous le savez bon et patient, et vous spéculez sur sa bonté et sa patience , pour prolonger votre coupable sommeil et multiplier vos péchés. Volontairement et délibérément, vous vous servez de ses perfections pour l'outrager. Par vos retards calculés, vous le faites, en quelque sorte, complice de votre criminelle folie.

Et vous osez espérer, après cela, qu'il vous accor-» dera sa grâce, quand vous trouverez bon de vous en servir ? Ah î je ne veux pas douter de sa grande miséricorde. Il est possible qu'elle visite, pendant la dernière veille, le pécheur endormi ; mais il est possible aussi, il est même plus probable que, lassé par vos mépris obstinés, Dieu dédaigne ces restes d'une vie souillée que vous comptez lui offrir, et vous laisse sous le coup de cette malédiction prophétique : « Malheur à vous qui méprisez, ne serez-vous pas méprisés à votre tour? Vse qui spernis; nonne et ipse sperneris1? » Il est possible, il est même plus probable que, « par votre dureté et votre impénitence vous aurez amassé contre vous un trésor de colère : Secundum duritiam tuam et impœnitens cor, thesaurizas tibi iram'2. » Et alors, cette belle vieillesse que vous avez rêvée, cette belle vieillesse, qui devait être honorée et rajeunie par un renouveau de la vie chrétienne, s'écoulera flétrie et attristée parles incertitudes et les hésitations d'une âme sans vigueur, qui répondra à ceux qui la

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