QUATRIÈME INSTRUCTION
aimer l'église de tout son coeur et de toutes ses forces
Messieurs,
Après avoir déduit de la sainte maternité de l'Église ses droits à votre amour filial, je vous ai demandé des preuves de cet amour dans le parfait acquiescement de votre esprit à l'enseignement de votre mère, et dans la soumission plénière de votre volonté à ses commandements. Ces preuves vous ne me les refuserez pas, et vous y ajouterez, je l'espère, les actes de générosité et de dévouement que je viens vous demander aujourd'hui, en faisant appel à vos cœurs.
Je ne vous ai point dit encore tout ce que doit être votre amour pour l'Église. « Aimer, dit saint Thomas, c'est vouloir du bien à ceux qu'on aime : Âmare est celle bonum alicujus*. » Or, si je ne me trompe, c'est déjà vouloir du bien à votre sainte mère que d'assurer, par vos respects et votre obéissance, le triomphe de son autorité doctrinale et législative. Mais vous pouvez et devez faire davantage. Il est clans notre âme un sanctuaire mystérieux et vénérable où l'amour se forme, réside, se passionne, prend l'empire de tous nos sentiments et vouloirs, se gonfle de désirs impatients, tout prêts à se traduire par de nobles et généreuses actions : c'est le cœur.
Vous devez, Messieurs, aimer l'Eglise de tout votre cœur; et parce que le cœur serait impuissant s'il n'avait à son service les forces qui le mettent à même de réaliser ce qu'il désire, vous devez aimer l'Eglise de toutes vos forces. J'espère vous faire comprendre l'importance et retendue de ce devoir, en vous montrant que l'amour de tout votre cœur et de toutes vos forces doit être un amour consolateur, un amour vengeur, un amour conquérant,
L Surnm. Theol., I p., quéest. *20, a. i etî,
Le prophète Jérémie, personnifiant son infortunée patrie, s'écriait : « 0 vous qui passez, regardez et voyez s'il est une douleur semblable à la mienne1. » Jérusalem c'est l'Église, mère désolée, qui se plaint de la guerre opiniâtre et déloyale que lui font ses enfants, et nous montre les meurtrissures et les plaies qu'elle reçoit de leurs blasphèmes, de leurs injustices et de leurs violences.
Ce n'est pas la lutte qui l'afflige. Elle n'ignore pas qu'elle est née pour combattre, et a prouvé plus d'une fois au monde qu'elle savait porter avec gloire son beau nom de militante. Persécutée par les infidèles, elle présentait à leurs coups sa noble et vaillante poitrine, et, ivre d'une sainte joie, leur disait : — Frappez ! les blessures que vous ferez à mon corps n'en chasseront pas la vie divine qui
1. 0 vos omnes, qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor sicut dolor meus. (Jerem., Thren., cap. i, 12.)
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l'anime, et le sang que vous répandrez deviendra une semence de chrétiens. — Mais, quand ce sont des chrétiens qui, après avoir renié leur mère, méconnu ses bienfaits, oublié ses tendresses, se substituent à l'odieuse phalange des persécuteurs, l'Église peut-elle triompher encore? Hélas! son cœur maternel est navré jusqu a mourir s'il n'était immortel, et je comprends, sur ses lèvres plaintives, cette exclamation du prophète : « 0 vous qui passez, regardez et voyez s'il est une douleur semblable à la mienne !
C'est à nous, Messieurs, que l'Église s'adresse, parce qu'elle compte sur notre amour fidèle pour être consolée. Empressons-nous donc autour d'elle, comme, au foyer domestique, s'empressent autour de leur mère les enfants qui veulent lui faire oublier quelque grande ingratitude et quelque grand crime, et disons-lui : — Mère, nous voici ! détournez un instant vos regards des fils coupables qui ont outragé votre amour et blessé votre cœur, et ne voyez que notre sympathique tristesse, nos efforts pour vous plaire, notre union, nos espérances et nos prières !
L'indifférence est cruelle à ceux qui souffrent ; leur douleur, au contraire, se soulage de la part
qu'en prend notre cœur. Une sincère et pieuse compassion est la première consolation des affligés : celle que l'Église demande à notre amour. Vous entendez bien, Messieurs, je dis une sincère et pieuse compassion, et non pas ces émotions passagères, cette tristesse de commande que prodiguent, en certaines occasions, les gens bien élevés à l'affliction de leurs amis et connaissances. Comédie de quelques heures, réglée par les convenances, à laquelle succède bientôt l'oubli, et, peut-être, les joies insolentes de notre légèreté. Je crains que quelques-uns d'entre vous n'aient à se reprocher cette comédie ; je crains que ceux qui se sont émus des derniers coups portés à l'Eglise, et ont fait montre de sympathie et de douloureuse indignation, à l'endroit des persécutés, n'aient trop promptement oublié qu'ils étaient chrétiens, pour se souvenir qu'ils étaient mondains. Cette observation délicate, et peut-être blessante pour certains amour-propre, vous a déjà été faite ; les vérités que je traite présentement me donnent le droit et m'imposent le devoir d'y insister. Eh bien oui, notre sainte mère l'Église a eu la douleur, ajoutée aux douleurs de la persécution, de voir les enfants qui semblaient compatir à ses maux
passer, comme en un clin d'oeil, d'une affliction qui n'était qu'à la surface de leur vie chrétienne aux plaisirs bruyants et aux joies intempérantes de la vie mondaine. Quelques rares familles ont compris la réserve qui leur était imposée par les événements; mais le reste a-t-il moins festiné, moins chanté, moins ri, moins joué, moins couru, moins dansé ? — Non. — Les ennemis narquois, qui surveillent de près l'attitude des catholiques en ces tristes temps, ont remarqué cela, et n'ont pas manqué de nous accuser d'avoir exploité une situation douloureuse, pour faire au nom de la religion des démonstrations de partis. Je ne crois pas à cette hypocrisie, Messieurs, mais je crois à la légèreté de vos cœurs, et je ne puis m'empêcher de vous dire : Ce n'est pas ainsi qu'on aime.
Vous avez entendu parler de ces grands deuils de vêtements que prennent certains peuples pour pleurer les désastres et l'oppression de leur patrie. Je ne vous demande point cela, mais plus de modération clans vos plaisirs, plus de gravité dans vos relations et dans votre vie extérieure, tout un ensemble de privations et de religieuse retenue, qui témoigne du deuil de votre cœur, et console votre mère l'Église- en lui montrant que vous savez com-
pâtir sincèrement et pieusement à ses tristesses et à ses souffrances.
Sa consolation sera plus profonde et plus douce, si vous ajoutez aux témoignages de votre compassion de généreux efforts pour compenser, par la perfection de votre vie chrétienne, les défections qui affligent son cœur maternel ; si elle vous voit plus fermes dans la foi, parce qu'on blasphème avec plus d'audace les vérités qu'elle enseigne; plus soumis à ses commandements, parce qu'on méprise son autorité souveraine ; plus empressés à lui demander le secours delà grâce, parce qu'on invoque contre elle l'affranchissement de la nature ; plus humbles, plus tempérants, plus chastes, plus désintéressés, plus charitables, plus dévoués, parce que l'orgueil, l'ambition, la sensualité, la luxure, la cupidité et la haine, obéissant à des excitations impies, étendent dans les âmes leurs envahissements; plus spirituels, parce que le siècle devient chaque jour plus charnel; plus unis, parce que l'ennemi cherche à nous diviser.
L'union, Messieurs, est en tout temps la force des familles etdes sociétés, mais c'est dans l'épreuve qu'elles en ressentent plus vivement le besoin. Mère éprouvée de la famille chrétienne, l'Église
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apprécie plus que qui que ce soit le grand bien de l'union. Notre compassion et nos efforts pour lui plaire ne la consoleront pas de ses peines, si nous ne sommes tous, comme aux débuts de sa vie publique, « cor unum et anima una, * : un seul cœur et une seule âme, » mus par la même pensée, la même affection, le même désir de faire triompher la sainte cause du Christ contre les entreprises haineuses de l'impiété. Gardons-nous, grand Dieu, de ces préoccupations, de ces ambitions, de ces entêtements d'opinion et de partis qui désagrègent les forces et paralysent l'action des mieux intentionnés. Ces dispositions, si funestes aux intérêts conservateurs des sociétés humaines, seraient le fléau de notre divine famille et ne feraient qu'ajouter aux épreuves et aux tristesses de TÉglise. Il faut que l'amour filial étouffe en nos cœurs toute passion trop humaine, et que nous puissions nous lever tous comme un seul homme, lorsque l'Église nous crie : A moi mes enfants !
Comme la mère se sent plus forte et plus vaillante, lorsque tous les enfants qui lui sont restés fidèles se pressent autour d'elle ! Mais encore faut-il
\. Act., cap. iv, 32.
que ce soit pour lui prêter leur appui, et non pour faire peser sur son cœur leur découragement. Une compassion craintive, s'exprimant par un concert de lamentations, n'est point le fait de l'amour consolateur que nous devons à notre sainte mère. Je sais bien que l'Église est prémunie par l'esprit de Dieu contre cette horrible défaillance d'âme qu'on appelle le désespoir. Quoi qu'il arrive, elle a confiance en celui qui lui a promis d'être avec elle jusqu'à la consommation des siècles. Jamais nous ne troublerons cette confiance, mais nous blesserions le cœur maternel qu'elle réconforte, si nous nous laissions abattre, jusqu'à croire que tout est perdu, parce que Dieu permet aux forces insolentes de l'enfer de triompher un instant. Donc, point de ces terreurs exagérées qui naissent parfois d'oracles sans autorité, point de ces sombres prévisions qui donnent au mal une puissance absolue qu'il ne peut avoir, point de ces cris de détresse qui énervent les courages, point de ces affaissements qui nous exposent à l'odieuse tentation de laisser tout faire sans résistance, et peut-être de devenir, par des concessions imprudentes, les complices de l'iniquité. C'est bien assez que l'Église
souffre de la guerre qu'on lui fait, sans qu'elle ait
encore à se préoccuper et à gémir de nos lâchetés. Nous ne serons ses dignes enfants qu'à la condition de partager ses indéfectibles espérances et de dire avec elle : « J'attends le Seigneur. » Nous ne la soutiendrons efficacement dans la lutte qu'en sommant Dieu par la prière de faire honneur à sa parole.
La prière ! c'est la suprême et toute-puissante ressource de notre amour filial, pour consoler l'Eglise. Elle attend de Dieu qui l'éprouve la victoire sur ses ennemis et la lui demande chaque jour dans les admirables oraisons de sa liturgie. Mais ses supplications, plus énergiques et plus pressantes, hâteront l'heure de son triomphe et de sa délivrance, si toute la famille chrétienne unit ses voix à la sienne. Un peuple en prières est plus fort qu'un peuple en armes. Prions donc, Messieurs, et que ce grand acte de la communion des saints, dont je vous exposais dernièrement les lois et les merveilles1, émeuve le ciel, et détermine l'écoulement de ses grâces. Prions avec un cœur pur et fervent, prions sans relâche, et faisons prier avec nous les élus que l'Église a sauvés, les saints qu'elle
1. Cf. Exposition du Dogme catholique, soixantième Conférence, la Communion des Saints..
a glorifiés, la très pure Vierge qu'elle a exaltée, les plaies, le sang, le cœur adorable du Sauveur qui l'a enfantée et épousée dans la douleur. Mêlés à cette foule d'illustres intercesseurs, allons avec confiance jusqu'au trône de Dieu et disons-lui : « Seigneur, que votre cœur apaisé daigne recevoir avec bonté les prières de l'Église, épouse bénie de votre fils et notre chère mère. Mettez fin à la guerre qu'on lui fait et à toutes les erreurs qui l'affligent, afin qu'elle vous serve avec cette douce tranquillité que donne la liberté. Avec la liberté, accordez votre paix à nos malheureux temps1, » Le concert de nos suppliantes clameurs étouffera le bruit des blasphèmes, des injures et des menaces qui affligent notre mère. Fortifiée par le concours de notre piété, elle bénira Dieu de ses maux, chantant avec le Psalmiste : « Virga tua et baculus tuus ipsà me consolata sunt'2. Seigneur, tes saintes rigueurs me consolent, » puisqu'elles me révèlent le cœur de mes enfants.
1. Ecclesias tuse quœsumus, Domine, preces placatus admitte, ut, destructis adver>itatibus et erroribus universis, secura tibi serviat libertate, et pacem tuam nostris concède temporibus. (Oraison liturgique ,1