‹ Retraites pascales (volume 4)Chapitre 46 sur 61 · Matth., cap, iv · texte numérisé non relu

Matth., cap, iv

Les jeûnes et les abstinences qu'elle nous impose nous mettent en mesure d'accomplir la loi évangélique, de payer nos redevances expiatoires, et de faire honneur à notre condition de disciples d'un Dieu pénitent.

Vous le voyez, Messieurs, notre mère l'Eglise est d'accord, par tous les chapitres de sa législation, avec le divin chef de la famille chrétienne. C'est à l'exécution de la volonté de Dieu qu'elle tend par ses diverses prescriptions : ce qui leur donne, si je ne me trompe, la plus haute portée. Quand bien même on n'y devrait voir que des indications bienveillantes, ce serait imprudence, témérité, ingratitude manifestes de n'en pas tenir compte, puisqu'on se priverait, par là , d'un secours toujours utile, souvent nécessaire, pour accomplir les devoirs fondamentaux de la vie chrétienne. Mais il n'en va pas ainsi. Les commandements de l'Eglise sont de vrais commandements, c'est-àdire des actes d'autorité par lesquels elle prétend lier notre conscience comme elle est liée par les commandements de Dieu, prétention parfaitement légitime, car c'est un Dieu qui lui a dit : a Qui vous écoute m'écoute, qui vous méprise me mé*

AIMER L'ÉGLISE DE TOUTE SA VOLONTE. :2l9

prise \ — Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel2. » N'espérez donc pas suivre, d'un pas tranquille et sûr, ce que vous appelez les grandes lignes de la religion, si vous refusez de soumettre votre volonté aux ordres de l'Eglise votre mère. Toute transgression délibérée et sans raison d'un de ses commandements, en matière grave, est une faute grave, disons le mot, un péché mortel qui pèse sur votre conscience. N'en auriez-vous pas d'autres, ce serait assez pour compromettre votre salut. L'intérêt capital de notre vie est donc engagé dans l'observation des commandements de l'Eglise, cela mérite réflexion, Messieurs; c'est pourquoi je vous invite à faire avec moi, sur ce devoir peut-être trop négligé de votre vie chrétienne, un sérieux examen.

1. Qui vos audit me audit, qui vos spernit me spernit. (Luc, cap. x, 16.)

2. Quaecumque alligaveritis super terrain erunt ligata et ii cœlo. iMatth., cap. xvm, \S.)

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Vous n'êtes point, je le suppose, de ceux dont je viens de parler, qui font peu de cas de l'autorité législative de l'Église ou s'aveuglent absolument sur la portée de ses commandements. Vous croyez qu'elle a reçu de Dieu le pouvoir de lier vos consciences, et vous ne songez nullement à mépriser, de front, une si grande prérogative. Mais ne l'outragez-vous pas par de fausses interprétations, sur lesquelles il vous serait facile de vous éclairer; par une foule de transgressions que vous vous permettez sans consulter personne ? Par exemple, ne vous arrive-t-il pas de faire un choix parmi les actes que l'Eglise vous prescrit; de considérer ceux-ci comme nécessaires à l'honneur et au bon état de votre vie chrétienne, ceux-là comme des actes de moindre importance dont l'omission ne peut vous être préjudiciable? Théologiens sans science, canonistes sans autorité, vous mutilez, sans scrupule, une législation dont tous les cha-

pitres portent l'empreinte de la même souveraineté, — la souveraineté divine de l'Église, — tendent au même but, — l'exécution de la volonté de Dieu, — engagent la conscience de la même manière, sous peine de faute grave. Je voudrais bien savoir qui vous a donné le droit d'agir ainsi.

Êtes- vous moins audacieux ? Vous trouverez encore le moyen d'être aussi coupables. Juges dans votre propre cause, vous vous accorderez des dispenses que rien ne justifie : retardant, atténuant, supprimant au gré de vos caprices. Bien plus, vous vous érigerez en pontifes domestiques et distribuerez vos faveurs à qui bon vous semblera : dispensant vos femmes, vos enfants, vos serviteurs, comme si vous aviez fait vous-mêmes les lois qui les obligent. Et vous n'aurez peut-être pas la délicatesse de soumettre cette usurpation d'autorité à l'appréciation de ceux à qui vous auriez dû recourir pour être dispensés vous-mêmes.

Mais entrons dans le détail. C'est un examen de conscience que nous faisons, et, clans un examen de conscience, il faut voir les choses de près et distinctement.

L'Église nous ordonne de confesser nos péchés une fois l'an, afin de purifier nos âmes pour les

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rendre dignes de recevoir la sainte Eucharistie1. — Etes vous fidèles observateurs de ces deux commandements?— Il va sans dire que je ne parle pas pour ces pécheurs obstinés qui, connaissant parfaitement leur devoir, refusent de l'accomplir, parce qu'il faudrait renoncer à des attachements criminels. Ceux-là ont besoin d'une parole plus puissante que la mienne pour toucher leur cœur; je prie Dieu de la leur faire entendre. En ce moment, je m'adresse aux âmes honnêtes, qui ont rompu avec un passé regrettable et sincèrement regretté, se sont mises en règle avec les commandements de Dieu, et pratiquent tous les devoirs de la vie chrétienne, hormis ceux de la confession annuelle et de la communion pascale. Qu'attendentelles pour s'y décider? — D'être instruites de leurs obligations ? — Mais elles ne peuvent pas les ignorer. Depuis longtemps, la parole et l'exemple importunent leur indolence, et les pressent de mettre

1. Omnis utriusque sexus fidelis, postquam ad annos discretionis pervenerit, omnia sua peccata solusconfiteatur fideliter, sallem semel in anno, proprio sacerdoti. (Conc. Lat. IV, can. 21.) Si quis negaverit omnes fidèles teneri singulis annis, saltem in Paschale, ad communicandum, juxta praeceptum matris Ecclesise, anathema sit. (Conc. Trid., sess. XIII, can. 9.)

fin à leurs hésitations. Plus elles retardent, plus elles aggravent la situation fausse où elles vivent. Le passé qu'elles regrettent n'est point encore effacé du livre vengeur où la justice divine inscrit nos fautes, et elles y ajoutent, chaque année, les graves désobéissances dont elles se rendent coupables. C'est en vain qu'elles s'autorisent de leurs prières et autres œuvres chrétiennes pour se persuader qu'elles sont rentrées, tout à fait, dans le giron de l'Église, puisqu'elles refusent à leur mère un acte de soumission qu'elle réclame impérieusement comme témoignage de leur amour filial.

Près de ces abstentionnistes, j'aperçois les intermittents. Ce sont des chrétiens qui ne refusent pas d'obéir à l'Église. Deux ou trois années de suite, on les voit se conformer fidèlement à ses prescriptions. Tout à coup, ils disparaissent. Qu'est-il arrivé? Une catastrophe morale, qui leur rend odieuse l'humiliation d'un aveu ? — Moins que cela : une affaire importante et difficile les a tellement absorbés, un gros chagrin les a tellement abattus, qu'ils n'ont eu ni le loisir ni le courage de remplir leur devoir pascal. C'était cependant le moment de se rapprocher de Dieu pour lui demander lumière et force. Ils n'ont pas compris

cela, et ils s'imaginent, les braves gens, que la fête passée a emporté avec elle leurs obligations.

Profonde erreur, Messieurs. Si vous n'avez pas payé vos impôts dans les délais fixés par la loi, le fisc ne renonce pas à ses droits, vous le savez bien. Ses réclamations pressantes talonnent votre négligence, et vous seriez mal venus d'y répondre par cette seule promesse : à l'année prochaine ! Il en est de même pour les actes religieux que vous demande l'Église. Xe les avoir pas accomplis ne vous exempte nullement de l'obligation de les accomplir. Cette obligation vous poursuit d'une Pâque à l'autre Pâque, et vous êtes d'autant plus coupables que vous retardez davantage.

J'en dis autant des profanateurs, c'est-à-dire de ceux qui, obéissant à des considérations humaines, ne se soumettent aux lois de l'Eglise que pour les outrager par le sacrilège. Ce sont des actes saint que recommande notre mère ; il ne faut pas croire que des actes criminels puissent satisfaire ses légitimes exigences. On ne paie pas ses dettes avec de la fausse monnaie , et quand on le fait sciemment, on encourt les peines destinées aux faussaires. Abominable aux yeux de Dieu dont

il profane les sacrements, le sacrilège reste débiteur envers l'Eglise des actes dont il a perverti la nature. L'obligation lui demeure de s'en acquitter, avec d'autant plus de promptitude et de ferveur, qu'il ne s'agit plus seulement d'obéir, mais de réparer un crime.

Intermittents et profanateurs, ce n'est qu'une minorité dans le nombre de ceux qui accomplissent leur devoir pascal; la majorité se compose (vous me permettrez, Messieurs, de vous dire cette vérité peu agréable, puisque nous faisons un examen de conscience), la majorité, dis-je, se compose de routiniers : Chrétiens sans ardeur, qui obéissent machinalement à la force de l'habitude, bien plus qu'au généreux élan d'une conviction religieuse, et croient avoir fait tout le bien qu'on attend d'eux, lorsqu'ils ont rempli leur devoir comme on s'acquitte d'une corvée, à la hâte, tout juste, et vaille que vaille. Si leur confession et leur communion ne sont pas des actes absolument nuls qu'il faut recommencer, ils en retirent un si maigre profit que leur vie terne et sans vigueur n'en est aucunement changée, et que leur âme, facile aux rechutes, succombe à la première occasion. L'Eglise voulait qu'ils prissent des forces pour

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toute Tannée ; ils en ont à peine pour quinze jours. Sans doute, ils ont obéi à la lettre de la loi, mais ils n'en ont pas compris l'esprit. Leur volonté ne s'est pas refusée au commandement, mais, sourde aux inspirations de la piété filiale, elle ne s'y est pas donnée tout entière.

Voilà déjà, Messieurs, un certain nombre de cas de conscience qui demandent à être médités. Nous n'avons pas fini. Passons à un autre chapitre de la législation ecclésiastique.

Notre mère l'Église nous ordonne de sanctifier les dimanches et les fêtes, et nous prescrit l'œuvre sainte par laquelle nous devons satisfaire à cette obligation, c'est-à-dire l'assistance au sacrifice de la messe1.

J'entends d'ici certains chrétiens, qui n'aiment pas qu'on les dérange, me dire qu'ils prient mieux à la maison qu'à l'église. Cette superbe confiance

1. Jus can. in variis locis praîsertim. C. Missse. 64, de consecratione, dist. I. Ex décret. III, p. Dist. I, can. 62.

Urbain VIII, dans sa Constitution Universa, supprima plusieurs fêtes et dressa un catalogue nouveau de trentequatre fêtes chômées, plus les dimanches. Clément XI, Const. Commîssi nobis, y ajouta Tlmmaculée-Conception. Pie VII supprima les fêtes des apôtres, (excepté

dans la vertu des oraisons domestiques pourrait bien n'être qu'un masque sous lequel on dissimule l'absence de toute prière. Mais, quand il serait vrai que le secret de nos demeures est plus propice que le temple de Dieu aux effusions de notre piété, il ne s'agit pas de cela, Messieurs. L'acte que l'Église demande de nous nous appelle au pied des autels, c'est là qu'il faut aller. Vous êtes trop intelligents pour ne pas comprendre que le culte privé ne peut suppléer le culte public, quand ce dernier est rigoureusement exigé par la loi. Mais, dans la pratique, quel cas faites-vous de cette loi ? — Je vais vous le dire.

Ceux-ci, parfaitement au courant de leur devoir, trouvent , dans leur ingénieuse paresse , mainte raison de s'en dispenser. C'est une affaire qui ne perdrait rien pour attendre une pauvre petite heure ; c'est un voyage qu'on aurait pu remet-

celles de saint Pierre et de saint Paul), l'invention de la sainte Croix, saint Laurent, saint Etienne, saint Jean- Baptiste, les Innocents, saint Sylvestre, saint Michel, saint Joseph. Ces deux dernières ont été rétablies depuis. En France, depuis le concordat de 1802, il ne reste que quatre fêtes chômées : Noël, l'Ascension, l'Assomption, la Toussaint; les autres sont renvoyées au Dimanche.

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tre ou organiser de manière à être libre assez longtemps pour assister à l'office divin; c'est une marche modérée, qu'on ferait volontiers pour prendre de l'exercice, mais qui paraît écrasante parce que le service de Dieu est au bout ; c'est une partie de plaisir qu'on ne veut pas manquer, comme si l'Église avait dit : « Amusez-vous d'abord, le reste ensuite s'il y a lieu ; » c'est une infirmité minuscule que l'on dorlotte avec tendresse; c'est une goutte de pluie, un chemin malpropre, un courant d'air que l'on craint ; bref, une foule de raisons sans raison, qui seraient incapables, en toute autre occurence, de nous empêcher de faire ce dont nous aurions bien envie.

Ceux-là, moins enclins à la dispense, trouvent cependant moyen d'enfreindre, presque chaque dimanche, la loi qu'ils se piquent d'observer. Leur diligence est en retard plus encore que leur horloge. Ils ne sont jamais prêts quand il faudrait être rendu; et leur conscience facile s'arrange, sans scrupule, d'une messe tronquée qu'ils ne pourront, par leur faute, remplacer par une autre ou compléter dans les parties essentielles auxquelles ils n'ont pas assisté.

D'autres arrivent quand il faut, mais leur âme

distraite, vagabonde sciemment et de plein gré loin de la grande action à laquelle ils sont présents de corps. Affaires, plaisirs, salamalecs, conversations, regards curieux, tout les préoccupe beaucoup plus que ce qui se passe à l'autel. Tout est fini avant qu'ils aient commencé à se recueillir, et ils s'en vont avec la satisfaction d'un devoir accompli, sans paraître se douter que la présence physique est insuffisante et presque dérisoire, si elle n'est accompagnée de la présence morale.

Dieu veuille, Messieurs, qu'il n'y ait pas parmi vous de ces misérables pour qui l'Église est un lieu de rendez- vous criminel ! Hôtes sacrilèges, dont l'âme se souille et s'avilit quand elle devrait se purifier dans le sang du Christ, et s'élever, sur les ailes de la prière, vers Celui qui attend, dans les cieux, l'hommage de ses créatures uni aux hommages du divin intercesseur.

Que de fautes à inscrire dans votre examen de conscience! Et, parce qu'il s'agit de préceptes dont la matière est grave, que de fautes graves dont vous n'avez pas assez tenu compte jusqu'ici !

En voici d'autres. — L'Église, pour appliquer la loi évangélique de la pénitence, vient à certains

jours et à certaines époques de Tannée présider notre table et nous prescrire le jeûne et l'abstinence1. Que d'infractions à cette loi! On invoque contre elle TÉvangile , dont elle n'est qu'une légitime et bénigne interprétation, et Ton croit triompher lorsqu'on a dit avec le Sauveur : « L'âme n'est pas souillée par ce qui entre dans le corps. »Eh ! mon Dieu, nous le savons tout aussi bien que vous. Un bon aliment fortifie le corps en quelque temps qu'il soit pris, ce qui n'empêche pas lame d être souillée par sa désobéissance, quand elle permet au corps de se nourrir au mépris d'une loi qui oblige sous peine de péché grave.

On fait appel à la bonté de l'Église, qui ne peut vouloir l'extermination de nos pauvres santés.

1. Les préceptes de l'abstinence et du jeûne se trouvent dans diverses Constitutions des Souverains Pontifes, dans tous les rituels et catéchismes autorisés par l'Église.

Le précepte de l'abstinence oblige sous peine de péché grave : c'est le sentiment commun des théologiens, Quant au jeûne, Alexandre VII a condamné ceux qui prétendaient qu'on pouvait le rompre sans péché grave, si ce n'est par mépris. Voici la proposition condamnée : Frangeas jejunium Ecclesix ad quod tenetur, nec peccat mortaliter, nisi ex contempla, vel inobedientia faciat, puta, quia non vult se subjicere prœcepto.

Soyez tranquilles, Messieurs, ceux que l'Église tue par ses lois pénitentiaires meurent habituellement d'autre chose. Le jeûne et l'abstinence vous fatiguent peut-être? Je serais étonné qu'il en fût autrement ; car je n'ai jamais ouï dire que la pénitence pût être un réconfort et un régal pour la chair qu'elle doit dompter. Du reste, vous avez mauvaise grâce d'en appeler à la bonté de l'Église, comme si elle méconnaissait nos faiblesses et nos infirmités. Chaque jour, nous la voyons atténuer ses lois pénitentiaires, pour les mettre à la mesure de nos natures amoindries.

Mais cette charitable condescendance ne nous touche pas. Nous continuons de nous plaindre et, pour ne pas être atteints par les saintes flèches de la pénitence, nous nous cuirassons de dispenses que nous prenons insolemment, que nous mendions sans pudeur, que nous extorquons par des prétextes qui frisent le mensonge. Ah! j'ai des trésors d'indulgence plein le cœur, et des dispenses plein les mains pour la pauvreté, la gêne, le travail pénible, l'infirmité sérieuse! Mais comment ne pas m'indigner contre ces riches presque oisifs, qui ont une tête d'airain pour supporter l'écrasante fatigue d'une longue veille de plaisirs, un

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estomac de fer pour digérer de bons repas, des jarrets d'acier pour mener au loin leurs chasses ou enlever d'interminables danses, et qui se plaignent de nausées, de vertiges, de défaillances, dès qu'on leur parle de jeûne et d'abstinence. Je sais qu'ils ont l'appui des ordonnances de la Faculté, mais je sais aussi que la Faculté manque souvent de théologie, quand elle ne manque pas tout à fait de religion ; je sais que les médecins les plus consciencieux peuvent être trompés comme nous, et qu'il leur est difficile de ne pas dire à un homme qui se plaint : — Nourrissez-vous solidement, — quand ils voient dans ses yeux qu'il brûle du désir de n'être pas gêné dans ses appétits. Vous consultez les médecins, moi aussi, et je leur ai toujours entendu dire que la gourmandise et la sensualité sont plus fécondes en infirmités que la pénitence, fille austère de la sobriété et de la tempérance.

Encore, si on faisait toujours un essai loyal des prescriptions de l'Église? Mais non. Il arrive souvent qu'on se fait dispenser préventivement, en donnant pour raison non les souffrances qu'on éprouve, mais le malaise dont on a peur.

Petite lâcheté, cependant, si on la compare à celle du respect humain qui nous fait transgresser

les lois de l'Église parce que nous n'osons pas refuser une invitation, ni affronter le regard railleur de ceux qui, peut-être, admireraient notre courage si nous savions tirer en public les conséquences pratiques de nos convictions. J'ai lu quelque part qu'un vieux général, aussi bon chrétien que vaillant homme, fut invité un vendredi à la table d'un roi, dont je ne dirai pas le nom, car il ne faut pas plus médire des morts que des absents. Ce roi suivait, sans doute, comme ceux dont nous avons parlé plus haut, les grandes lignes de la religion, mais, à coup sûr, il s'inquiétait fort peu des lois de l'Eglise. Ses repas du vendredi ressemblaient à ceux des autres jours. Après tout, comme il faut être charitable, il avait peut-être un induit dont il ne devait compte à personne. Le général ignorait cela, et après avoir attaqué bravement quelques horsd'œuvres, il mordillait son pain sec, cherchant à détourner l'attention de son couvert par les vivacités de sa conversation. Il ne réussit pas à tromper la reine, près de laquelle il était placé, et qui lui dit : « Général, vous n'avez donc point d'appétit, que vous refusez tout ce qui passe ? — Pardon, Madame, répond le brave soldat, mon appétit est excellent, mais j'ai une mère que je respecte et que

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j'aime, et qui m'a défendu de manger de la viande le vendredi. Je vous assure qu'elle ne badine pas, car c'est sous peine de péché mortel. » La reine comprit, rougit et, bien loin de s'offenser de cette franche déclaration de principes, elle eut soin que le général fut désormais servi à la chrétienne.

Mais, je veux, Messieurs, que vous soyez audessus des méprisables faiblesses du respect humain, et que vous ayez toutes sortes de bonnes raisons pour être dispensés des lois de l'Eglise. Au moins devriez-vous, pour compenser les œuvres afflictives qu'elles prescrivent, vous pénétrer de l'esprit de ces lois, et vous abstenir des plaisirs qu'elles réprouvent implicitement. Le jeûne et l'abstinence sont comme des signaux sacrés dressés sur certaines époques de l'année, pour avertir la nature qu'elle doit faire trêve aux jouissances qui la dissipent, lénervent et quelquefois la corrompent. Mais vos cœurs, qui se disent chrétiens, ne comprennent rien à ces signaux. Repas somptueux, bals, soirées, concerts, spectacles, tout suit son cours sans respect pour la sainteté des temps. L'Eglise, dans ses psaumes, ses hymnes, ses antiennes, ses oraisons, nous rappelle les austérités de la loi évangélique. Peine perdue! la fumée de nos

festins, les rires et les trépignements de nos joies mondaines, le bruit et la dissolution de nos fêtes semblent se moquer de sa divine mélancolie et lui dire ironiquement : — Pauvre vieille mère! tes lois et tes désirs retardent sur les besoins du siècle. Tu as beau prêcber la pénitence, tu n'empêchera pas le monde de s'amuser.

Votre examen de conscience est fait, Messieurs, Maintenant, soyez sincères avec vous-mêmes, et voyez si vous pouvez dire encore que vous aimez l'Église. Hélas! j'ai bien peur que les émotions qui vous agitent en face de ses épreuves ne soient que l'effet d'un sentiment qui n'a rien de religieux; j'ai bien peur que l'Eglise ne soit obligée de répondre à toutes vos protestations d'amour filial : « Si vous m'aimez, gardez donc mes commandements : Si diligitis me mandata mea servate. »

Le vrai chrétien, le fidèle enfant de l'Église, non content de ne pas marchander la soumission de sa volonté aux volontés de sa mère, s'applique à deviner ses intentions et à prévenir ses désirs. L'appel qu'elle lui fait chaque année veut dire pour lui qu'on ne doit pas laisser séjourner le péché clans une âme chrétienne, et qu'il est à propos de venir

chercher le plus souvent possible, aux pieds du prêtre, le pardon de ses fautes, à la table sainte, le pain de vie qui ranime notre piété fatiguée et nos forces défaillantes. La loi qui lui prescrit de sanctifier les dimanches et les fêtes l'invite à contribuer par sa présence et son recueillement à la splendeur de toutes les solennités chrétiennes. Le jeûne et l'abstinence s'imposent non seulement à son corps, mais à son âme pleine d'un saint mépris pour les plaisirs mondains. Après avoir observé la lettre de la loi, il en traduit l'esprit dans sa vie religieuse et mortifiée, et l'Église peut lui dire avec une maternelle tendresse : « Le voilà celui qui m'aime. Il a gravé mes commandements dans son cœur et les observe fidèlement : Qui habet mandata, mea et serval ea, Me est qui diligit vie. »

JEUDI SAINT

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