Psalm. III
l'être divin. La grâce perdue, tu n'es plus qu'une ruine. Et encore, puis-je t'accorder ce misérable honneur? Car. enfin, une ruine c'est le reste glorieux d'un autre âge, la dernière révélation d'une beauté foudroyée par le temps. Notre âme a de mystérieuses sympathies pour les ruines ; on dirait qu'en les voyant nous voyons des amies. Nous allons les chercher au loin, à travers les forêts, sur le sommet des montagnes. Nous déchirons nos vêtements et nos mains, nous meurtrissons nos pieds aux ronces, aux épines, aux roches d'un sentier sauvage, et, baignés de sueurs, épuisés de fatigues, heureux de nos folies, nous nous asseyons auprès d'elles et leur demandons tout bas le récit de leurs malheurs. Pauvre vieux château, pauvre vieille église, pauvres restes attristés, si vous pouviez pleurer je pleurerais avec vous. Pauvres cadavres dont un lierre ironique soutient encore la royauté déchue, pauvres vieux morts dont les gigantesques ossements sont moitié debout, moitié par terre, autrefois vous étiez beaux! — Autrefois!... Et notre imagination vagabonde s'enfuit dans le passé ; elle se mêle aux générations disparues, rebâtit les murs, redresse les colonnes, rejoint les arceaux et les voûtes, re-
construit l'édifice tout entier jusqu'à ce que le bruit d'une pierre qui tombe l'arrache à son rêve et lui rappelle la réalité... Avec des ruines, nous pouvons ressusciter la beauté qui n'est plus.
Je me demande. Messieurs, si cela est possible quand on considère ce que le péché a fait dans 1 ame humaine, et si cette âme a gardé le dernier et misérable honneur d'être une ruine d'ellemême au point de vue surnaturel. J'ai beau la regarder je n'y aperçois aucun vestige révélateur de ce qu'elle était tout à l'heure quand Dieu la sanctifiait par sa présence. La grâce a disparu, comme disparait, dans les contes, un palais enchanté après un maléfice. Il ne reste plus qu'une terre aride, un emplacement dévasté, sur lequel il faut chanter des lamentations plus lugubres que celles du Prophète de la compassion sur sa déplorable patrie : « Cité de Dieu, ta parure est souillée, ta beauté est flétrie, ta splendeur est éteinte. L'ennemi qui passe jette un regard méprisant sur la triste solitude où fut Jérusalem ; Seigneur, qui rendra à la ville sainte la beauté qu'elle a perdue ? »
Morte la beauté de l'âme ! Morte aussi sa dignité ! Les humiliations de la mort extérieure sont une lugubre représentation de notre mort intérieure. — Non seulement le corps vivant est un chef-d'œuvre, sa royale beauté est manifestement faite pour l'empire du monde. Il se tient debout et regarde les cieux, tandis que les autres vivants rampent ou sont courbés vers la terre. Ses mains habiles et industrieuses se prêtent à mille œuvres diverses et à mille progrès dans ces œuvres. Il franchit les terres et les mers et se fait à tous les climats ; et là où il s'établit tout doit lui céder la place. Il n'y a qu'une chose qui ne recule pas devant lui, — la mort. Elle le traite sans respect comme sans pitié ; en même temps qu'elle le défigure, elle l'humilie. Le voyez-vous renversé, couché à terre, immobile et rigide. On peut en faire ce que l'on veut; on peut le mettre où l'on veut. Toutes les précautions que l'on prendra, pour le protéger contre les injures du temps et des vivants, ne pourront pas le soustraire à l'avi-
dite des lugubres travailleurs que sa corruption engendre et qui le dévoreront. Quelle déchéance, mon Dieu !
Plus honteuse la déchéance de l'âme sous les coups du péché; plus profondes les humiliations de la mort spirituelle.
C'est en considération de la beauté de l'âme que Dieu a donné à l'homme l'empire du monde. Vous savez, Messieurs, ce qu'il fit aux premiers jours. L'homme et la femme sortaient de ses mains clans tout l'éclat de la justice originelle. Les voyant si purs et si beaux, il leur montra son œuvre de créateur et leur dit : Tout ceci est à vous, enfants de mon amour : « Régnez, soumettez-vous toutes choses : Dominamini, subjicite\ » Il est vrai que, par sa faute, l'homme a perdu quelque chose de son premier empire sur la création. La nature n'obéit plus avec la même docilité à sa royale puissance. Cependant il lui reste assez d'autorité pour être le maître, et bien qu'elle soit laborieuse, sa royauté subsiste encore. Le Psalmiste l'a chantée : « Seigneur, dit-il, qu'est-ce que l'homme pour que vous daigniez le