Eccl., xi
rôle du Sauveur : « Qui fait le péché est esclave du péché : Qui f&cit peccatum servus est peccati. »
Mais suivez-le jusqu'au bout, vous n'êtes pas aux dernières profondeurs de son abaissement. Il a méprisé Dieu, il s'est dépouillé du manteau royal de la grâce, pourquoi? — Pour se prosterner devant une créature et lui offrir ses services. Vous qui ne voyez que les dehors de son existence, vous enviez peut-être ses biens, sa joie et ses plaisirs. Allons donc ! vous ne le connaissez pas. Fûtil maître du monde, ce n'est pas lui qui possède, c'est lui qui est possédé. Son âme captive suit toutes les fluctuations des périssables objets qu'il a préférés au souverain bien.
Et ce n'est pas tout. Un ennemi invisible, le démon, attendait aux portes de son âme. Puisque Dieu n'y est plus, c'est un bien vacant. Satan s'y précipite et s'empare de l'héritage du Christ. Pécheur, voilà ton maître! Tu n'as plus voulu de celui dont la vivifiante présence était pour toi le plus grand des honneurs, un autre te possède et te fera sentir que tu n'es plus sous son empire qu'un esclave humilié.
Quelle pitié ! Messieurs, quand on pense que cet
esclave est un roi tombé, et jusqu'à quel point ! Son esprit dans l'ombre et sa liberté dans les fers le rapprochent des êtres inférieurs dont la nature est d'être privés de raison et la condition d'être esclaves. Comme eux, il se courbe vers la terre; comme eux, il y cherche la félicité ; comme eux, il marche sans sagesse et sans prévoyance vers l'avenir. Et encore, la bête fait-elle ce qu'elle peut et ce qu'elle doit; le pécheur, lui, ne fait ni ce qu'il peut, ni ce qu'il doit. Le chantre de notre gloire et de nos misères a eu raison dédire : « Homo cum in honore esset, non intellexit, compa.va.tus est jumentls insipientibus et similis factus est illis. »
Encore un pas, Messieurs, dans l'intelligence de cette profonde parole : « Morte morieris : Tu mourras de mort; » encore un pas clans la voie des analogies qui nous éclairent sur la cause de cette sinistre catastrophe dont notre corps est victime. Nous venons de le voir : La mort le défigure et le
déshonore; du même coup, elle le réduit à une complète impuissance. On n'en peut plus rien faire qu'un engrais dont la terre s'enrichit sans qu'il en ait conscience ; car, du moment qu'il est séparé de son principe de vie, il ne peut sortir de son merveilleux organisme aucune des œuvres utiles qui lui assignaient une place glorieuse parmi les vivants. Un désordre analogue se produit dans lame pécheresse, elle devient impuissante et stérile parce qu'elle est séparée du principe de sa fécondité surnaturelle.
Entendons bien ce mystère, Messieurs, c'est la mort siprituelle en son plein. — Quand deux vies s'unissant pour concourir à la production d'un même être, l'être produit participe de Tune et de l'autre^ et si l'une est vulgaire, la plus noble impose sa grandeur et son mérite. Or, deux vies concourent en nous à la production de l'être moral qu'on appelle une bonne œuvre :1a vie naturelle et la vie divine ; et bien que la première soit pauvre et chétive en regard de la seconde, l'œuvre produite s'approprie cette dernière, s'imprègne et se pénètre de son mérite. Ne prenez pas garde, je vous prie, au néant que vous êtes ; ne demandez pas à votre nature comment il se fait que Dieu daigne
récompenser de sa propre béatitude le bien qui est en vous. Votre nature concourt à la production de ce bien, mais elle n'en fait pas le mérite; ce mérite vient de la grâce. Quand vous agissez avec elle, il ne faut pas mesurer vos actions d'après les forces limitées de votre propre vie, mais d'après les forces infinies de la vie divine dont vous êtes les coopérateurs.
Chose vraiment merveilleuse ! tout ce que vous faites en état de grâce est œuvre divine. Vos religieuses pensées, vos saints désirs, vos prières. vos privations, vos aumônes, vos peines, vos chagrins, vos souffrances, votre travail de chaque jour, le gouvernement de votre famille, la conduite de vos affaires, ce qui vous parait grand et noble, ce qui vous semble petit et trivial : tout, jusqu'aux plus imperceptibles palpitations de votre cœur, tout est « gros de la gloire éternelle, » comme dit un vieil auteur, parce que tout est le fruit vivant et béni de la vie de Dieu qui anime et féconde votre vie. Ce que Dieu a dit à l'homme quand il lui donna la femme pour compagne, il le dit à l'âme que sa grâce épouse: «Croissez, multipliez : Cvescite^ multiplicamini. »
Heureuse et sainte fécondité, je vous admire
et vous bénis partout où vous êtes ; mais où êtesvous? Ma parole tombe-t-elle ici sur des vivants, ou bien va-t-elle frapper les couches stériles de la nature? Vous seul le savez, ô mon Dieu! Votre doigt vengeur compte les pécheurs mêlés à cette assemblée, comme le doigt du fossoyeur compte les cadavres qu'il a mis sous terre. C'est là, surtout, dans l'épuisement de notre fécondité surnaturelle, que le péché et la mort se donnent la main. Comme le corps mort peut engraisser la terre et faire pousser plus drue l'herbe du tertre sous lequel il est couché, le pécheur par ses œuvres naturelles peut encore rendre quelques services en ce monde, mais, après cela, il n'y a plus rien : plus rien dans le passé dont le péché annule les mérites, plus rien dans le présent qu'il remplit d'œuvres perdues pour l'éternité. Innocence et candeur des jeunes années, luttes généreuses de l'adolescence, mâles vertus de 1 âge viril; prières, aumônes, travail, souffrances, sacrifices : tout cela est mort, car tout cela ne sert pas plus pour le ciel que le néant même. Le divin planteur ne tient compte que de la chère greffe qu'il a entée dans nos âmes avec tant de soin, et dont il a suivi les progrès avec tant d'amour. S'il la trouva
morte, il brise avec colère les branches inutiles du sauvageon qui a dévoré la sève à son profit. Le Père céleste ne veut recevoir dans sa maison de famille que des enfants vivant de sa vie ; il repousse loin de lui les misérables avortons de la nature. — Perdre sa vie quand elle pourrait être si glorieusement fécondée ! Oh ! que cette pensée est navrante ! Que de larmes j'ai versées en secret, lorsque, me trouvant auprès d'un homme de bien, je songeais au péché qui tuait une à une ses bonnes actions !
Une femme du monde, distinguée par son éducation, son talent et son caractère, avait commis une de ces fautes que les hommes excusent trop facilement, mais qu'une conscience délicate ne pardonne jamais. Honteuse d'elle-même, elle garda l'affreux secret qui la tourmentait, s'imaginant qu'à force de bonnes œuvres elle parviendrait à •effacer son déshonneur. Longues prières, généreuses aumônes, actes de dévouement, chagrins domestiques supportés avec une magnanime patience, tout la trompa si bien, pendant trente ans, qu'elle finit par s'endormir dans l'oubli du passé. Mais ce ne fut pas pour longtemps. Un jour elle entendit prêcher les vérités que vous venez d'en-
tendre vous-mêmes. Ce fut comme un coup de tonnerre dans le calme trompeur où elle sommeillait. Toute émue et toute tremblante, "elle alla trouver le prédicateur. Mon père, lui dit-elle, ce que vous avez prêché est-il bien vrai ? — Madame, répondit l'homme de Dieu , comme il est vrai qu'il n'y a qu'un seul Sauveur principe de la grâce, il est vrai aussi qu'il n'y a que la grâce qui puisse faire mériter nos actions pour l'autre vie. — Malheureuse que je suis! Trente ans d'une vie consacrée à faire le bien, et trente ans d'une vie perdue ! Elle avait raison : depuis trente ans le péché avait stérilisé sa vie.
Non ergo regnet peccatum in corpore vestro mortali1. Messieurs, je vous en prie « que le péché ne séjourne pas dans l'âme qui anime votre corps mortel! » C'est la parole que je vous laisse à méditer. « Le péché est une mort plus honteuse et plus terrible que celle de notre corps2, » mais c'est une mort dont on peut revenir, et il n'est jamais trop tôt d'entreprendre cette œuvre de résurrection. Mettez- vous-y tout de suite et faites-la durer.