DEUXIÈME INSTRUCTION
Messieurs,
La mort nous l'ait comprendre toute la profondeur de la menace que Dieu fit au premier homme, lorsqu'il mit à l'épreuve sa fidélité : « Morte morieris : Tu mourras de mort. » Notre corps, séparé de son principe de vie, défiguré, humilié, immobilisé, réduit à rien, est une saisissante image de notre âme que le péché sépare de Dieu, son principe de vie surnaturelle, et qu'il prive de sa beauté, de sa dignité, de sa fécondité dans Tordre de la grâce. La mort, effet du péché, en nous représentant sa cause, nous en inspire
l'horreur : c'est sa première leçon. Continuons de lire les pages austères qu'elle écrit à notre usage. Non seulement la mort sépare le corps du principe de vie qui l'anime, le coup qu'elle nous porte retentit sur tous les biens auxquels nous nous sommes attachés pendant notre rapide passage en ce monde, et qui furent pour nous des amorces de péché. Elle nous sépare et nous dépouille, impitoyablement, de tous les accessoires et revêtement de la vie dont nous faisons tant de cas. Et pour ce dépouillement, il n'y a pas de jour, ni d'heures fixes sur lesquels nous puissions compter, pour prendre des arrangements avec nos passions, et chercher un accommodement entre leurs intérêts et nos intérêts éternels : le coup qui nous frappe peut être soudain et nous jeter sans préparation entre les mains du Dieu vivant. — Nous serons certainement séparés et dépouillés; — nous pouvons être surpris : — Voilà, Messieurs, qui nous invite au détachement et à la vigilance : deux leçons que nous allons méditer ensemble.
L'homme, par le péché, renonce au souverain bien, mais il ne fait cet abandon que pour courir à la recherche d'autres biens. — N'est-il pas juste qu'il soit châtié de cette indigne préférence ? La Providence se charge, quelquefois, d'arrêter le pécheur au milieu de sa course, et de lui enlever l'objet de ses injustes poursuites et de son criminel attachement. Mais, quand elle s'abstient, la mort arrive sûrement pour remplir cet office de justice. Biens du dehors, biens des sens, biens du cœur : beauté, richesse, honneurs, plaisirs, amours, elle nous ravit tout cela.
La beauté! — Elle a des amants extravagants qui l'appellent la reine du monde et la divinité des cœurs. Ils ne se contentent pas de la saluer quand elle passe; ils tombent à ses genoux, et prosternent devant elle leurs cœurs ensorcelés. Elle-même s'éprend de ses propres charmes, et s'efforce de les protéger, par toutes sortes d'industries, contre les ravages du temps. Mais elle a beau
taire, elle n'échappera pas à la terrible ennemie du genre humain. Vous avez vu ce que devient la beauté entre les mains de la mort. La chair, hideusement défigurée, change de nature, le corps prend un autre nom ; « même celui de cadavre ne lui demeure pas longtemps ; il devient, dit Tertullien, un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue1. — Tant il est vrai, ajoute Bossuet, que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprime ses malheureux restes"2. » Ah! qui donc restera attaché à ces malheureux restes ? Qui donc osera aimer et admirer les lamentables ruines de la beauté ? Et cependant, elle nous séduit ; elle a même l'effroyable pouvoir de troubler nos légitimes affections, et de mettre en déroute nos devoirs les plus sacrés. Mon Dieu quelle folie ! — Un grand du monde, François de Borgia, reçut un jour la mission de constater l'identité d'une royale beauté que la mort avait fou» droyée. L'horrible spectacle qu'il eut sous les yeux,,
1. Post totum ignobilitatis elogium, caducœ in origU nem terram, et cadaveris nomen ; et de isto quoque nomine periturœ in nullum inde jam nomen, in omnis jam, vocabuli mortem. [De Resurrectione carnis, n° 4.)