‹ Retraites pascales (volume 5)Chapitre 80 sur 90 · I Jean., cap. i · texte numérisé non relu

I Jean., cap. i

ftcati in sanguine ipsius1. En mourant, le Christ a acquis le droit de faire jaillir partout le sang rédempteur. Il en a inondé les sacrements, surtout ceux qu'on appelle les sacrements des morts : le baptême et la pénitence. C'est là surtout qu'on reçoit les contre-coups de sa glorieuse mort; c'est là qu'on jouit des fruits de sa victoire; c'est là que le Christ triomphant oblige la mort à donner la vie, pour sauver ceux à qui le péché a donné la mort.

Merci, mon Sauveur, cette première victoire suffit à mes ambitions, puisque, en détruisant le péché et en me rendant la grâce par votre mort, vous m'assurez la vie éternelle. Je puis prendre mon parti de tout le reste, des humiliations et même de la destruction de ma chair, dès que la meilleure partie de moi-même est sauvée. Mais vous ne le voulez pas. Je dois suivre jusqu'au bout l'accomplissement de cette parole prophétique : « Je serai ta mort, ô mort! Ero mors tua, G mors !

1 , Rom., cap. v, 9.

Nous avons vu, Messieurs, le tragique événement qui divise notre nature, en séparant le corps de son principe de vie, aboutir à la plus terrible des humiliations. Nos langueurs et nos infirmités en sont les sinistres précurseurs. Il est triste et honteux pour nous d'avoir tant le désir de vivre et de nous sentir constamment travaillés par la mort. Mais, c'est lorsque la mort a frappé son dernier coup, que notre humiliation est achevée. Je ne vous referai pas la peinture du cadavre que décomposent les forces de la nature et que dévorent silencieusement les vers affamés qu'engendre sa corruption; je ne vous remettrai pas sous les yeux le reste de leur festin : notre maigre et aride squelette. Lui-même, il deviendra, au bout de quelque temps, une poignée de poussière qu'un souffle pourra disperser, une sorte de néant dont on ne parlera plus. C'est le suprême triomphe de la mort, et l'excès de notre humiliation.

Mais voyez, je vous prie, comme le Christ nous

venge. La mort triomphe de nous par l'humiliation; lui, triomphe de la mort en la faisant servir à la plus grande gloire de Dieu et à la plus grande gloire de l'humanité.

La plus grande gloire de Dieu c'est moins la vie qui manifeste sa toute-puissance que la religieuse destruction de la vie, par laquelle la créature, exprimant sa dépendance, proclame que Dieu est tout et que nous ne sommes rien devant lui. La mort, triste héritage du péché, peut devenir le langage le plus expressif et le plus éloquent de l'adoration. Rien de plus propre que le sacrifice de la vie pour attester que Dieu est maître ; rien de plus propre que la destruction de ce qui est pour exprimer notre néant.

D'un autre côté, la plus grande gloire de l'homme n'est pas de remporter sur ses semblables par la noblesse du sang, le prestige de la fortune, l'excellence du génie, l'élévation du caractère, l'empire de la volonté ; la plus grande gloire de l'homme est de se sacrifier par amour. Où vont de préférence notre admiration et nos hommages? — A ceux qui pour le bien des autres ont généreusement renoncé ail plus grand des biens, le bien de la vie. Ah ! s'il est triste de se sentir

mourir, s'il est humiliant de finir par la pourriture et par la dispersion des éléments dont se compose la noble architecture de notre corps, on doit se sentir fier et glorieux de pouvoir donner à la mort la sublimité d'un sacrifice volontaire, de pouvoir témoigner son amour par le sang, de pouvoir exprimer, en renonçant librement à la vie, son suprême respect de la majesté et de la justice de Dieu. Voilà qui est grand !

Or, Messieurs, cette grandeur ne nous est bien connue, et ne nous est familière que depuis que le Christ nous a donné dans sa personne le plus illustre exemple des victoires de l'amour sur la mort. Il avait dit : « On ne peut aimer plus qu'en se sacrifiant pour ceux qu'on aime * ; » et de la parole il a passé à l'action. Le mystère que l'Église nous met aujourd'hui sous les yeux, c'est le mystère de l'amour se servant de la mort pour le plus cruel, le plus efficace, le plus salutaire, le plus glorieux de tous les sacrifices.

A l'instant mêm.e où le Verbe divin épousait notre nature, Dieu parlait à son cœur et lui révé-

1. Majorem charitatem nemo habet quam ut animani suam ponat quis pro araicis suis. iJoan., cap. xv, 13.)

lait les saintes exigences de sa gloire et l'affreuse misère du genre humain. Principe de tout être et de toute vie, il voulait que la création égalât ses hommages à la souveraiue majesté de son créateur par un religieux anéantissement ; offensé par le péché, il voulait une expiation digne de son infinie perfection et proportionnée aux droits de sa justice; père miséricordieux des hommes, il avait décrété de les arracher à la mort éternelle, pourvu qu'on lui payât une rançon. Toutes les vies immolées dans les sacrifices antiques n'étaient à ses yeux que des carnages impuissants ou criminels ; il lui fallait une mort divine, un sacrifice divin.

Le Christ a compris, et son premier acte, en entrant dans le monde, est un" acte d'anéantissement. Il le répète à chaque instant de sa vie pleine de cris suppliants, de larmes et d'humbles respects ; mais, pour glorifier son Père et sauver l'humanité, il veut faire davantage. Il nourrit dans son cœur une passion sublime qui le tourmente jusqu'à l'angoisse. « Mes enfants, dit-il, j'ai à être baptisé d'un baptême qu'il me tarde de voir s'accomplir, je me sens déchiré du désir d'être baigné dans les flots de mon propre sang : Baptismo

habeo ba.pt izari et quomodo coarctorusque dum perficiatur l! »

Et quand l'heure est venue ; quand nos ingratitudes se dressent devant son esprit prophétique, comme pour insulter à ses immolations ; quand l'ennui, la tristesse et la peur chantent d'une voix lugubre au fond de son cœur les préludes du drame sanglant qu'il a longtemps médité, l'amour lui crie : encore! encore! Et quand une sueur sanglante inonde son corps agonisant : encore ! encore ! Et quand les verges déchirent sa chair innocente ; et quand les épines d'une ignominieuse couronne transpercent son front royal : encore ! encore; et quand la populace acclame l'injuste sentence qui le condamne : encore ! encore ! . . . Jusqu'à la mort : la mort douloureuse, déshonorante, infâme de la croix : Usque ad mortem, mortem autem crucis.

Maître suprême de tout être et de toute vie, Dieu juste, père miséricordieux, regardez la croix, vous y verrez la plus belle des vies anéantie pour reconnaître votre souveraineté, un innocent expirant pour les coupables, l'humiliation et Top*

ii Luc, cap. xii, 50.

probre expiant notre orgueil, l'obéissance expiant nos révoltes, le dépouillement et la nudité expiant nos avidités déréglées, les plaies et le sang expiant les profanations et les abus de la vie. X'êtes-vous pas satisfait? — Eh! comment ne le seriez-vous pas, puisque, dans les souffrances et la mort qui vous rendent hommage, il y a, avec la beauté anéantie et linnocence immolée, l'infinité d'un Dieu? Honneur à vous et pardon aux hommes ! L'amour d'un Dieu s'est servi de la mort qui humiliait le genre humain pour mériter le glorieux titre de Rédempteur et de Sauveur.

Messieurs, Jésus-Christ nous appelle en participation de sa victoire. « Je vous ai donné l'exemple, dit-il, faites comme moi. » Il fallait sa parole pour nous décider à prévenir par la gloire du sacrifice les humiliations de la mort. De fait, le sacrifice ne nous est devenu familier que depuis le grand exemple que nous en a donné le Sauveur. On avait vu, de temps en temps, des héros offrir leur sang à la patrie, et faire de cette libation généreuse le prix de son salut ou l'ornement de son deuil. Mais après la victoire de la croix, l'héroïsme s'est multiplié et est devenu dans l'humanité chrétienne comme un acte quotidien. Elle peut dire avec

l'Apôtre : « Propter te mortificamur Iota die1 ; tout le long du jour, nous mourons pour toi, pour toi et pour ceux qui sont toi dans le corps mystique dont tu es la tête illustre. » Des millions de martyrs, pour rendre hommage au grand Dieu qui leur avait donné la foi, ont fait parler, avec les lèvres de leur bouche, les lèvres de leurs plaies. Des millions d'ascètes ont consumé leur vie et abrégé leurs jours par les longues veillées de la prière et les austérités de la mortification, pour faire honneur à la très haute et très sainte majesté de Dieu de leur religieux anéantissement, Des millions de pénitents ont maltraité leur corps jusqu'au sang, pour expier leurs fautes, contenter la justice divine et donner au sacrifice du Sauveur une plénitude qu'elle attend de notre repentir. Des millions d'âmes charitables ont condamné le fragile compagnon de leur vie aux œuvres les plus rebutantes, aux plus écrasantes fatigues, à la mort môme, pour servir l'humanité, pour la sauver des innombrables misères dont eUa souffre dans son âme et dans sa chair. Tous, à l'imitation du Sauveur , ont prévenu la mort par leurs généreux dé-

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