‹ Retraites pascalesChapitre 23 sur 98 · Saint Grégoire · texte numérisé non relu

Saint Grégoire

l'infection, que leur foi s'affaiblisse, que leurs espérances et leurs désirs fléchissent vers les choses d'ici-bas, que le zèle de leur perfection diminue et que certains préjugés, d'étrange nature, se mêlent aux salutaires doctrines qu'ils n'ont pas encore reniées. Les cœurs religieux': Religiosa corda ! — Combien plus, ceux qui n'ont pour armure qu'une honnêteté vulgaire, ceux dont la vertu tout humaine abdique devant la première insurrection des passions. Ceux-là auront à peine touché le monde qu'ils seront corrompus comme lui. S'ils n'avaient eu autour d'eux que des exemples salutaires, ils se seraient soutenus longtemps peut-être dans une vie médiocre ; mais les dangereuses excitations du mal, si universellement et si facilement commis, ont bientôt obtenu, de leur courage chancelant, une apostasie. Notre Maître

et Sauveur avait donc raison de s'indigner jusqu'à maudire, en face de la corruption du monde, et, dans sa bouche miséricordieuse, je comprends ce cri terrible : — « Vse mundo sl scandalis ! Malheur au monde à cause de ses scandales ! »

Mais il n'est pas. Messieurs, que le monde se contente de corrompre par le spectacle à ciel ou-

vert de ses désordres. Cette action contenue ne répond qu'imparfaitement à la mission qu'il a reçue de son chef invisible, le démon. Il doit à cet adversaire de tout bien de combattre le bien par une agression directe ; il doit à ce tentateur du genre humain de tenter lui-même, partout où il rencontre des hommes. Il est ministre, et comme ministre il faut qu'il fasse les affaires de l'odieuse majesté qui règne sur lui. C'est d'un bon gouvernement, si je ne me trompe. Le monde exerce donc pour corrompre une sorte d'apostolat diabolique. Et^ comme l'apostolat de Dieu a deux moyens d'atteindre les âmes : l'écriture et la parole, il doit en être de même de l'apostolat du démon qui n'est qu'une singerie de l'apostolat divin.

L'Ecriture ! Puissance silencieuse qui s'empare de l'esprit et du cœur, en suit tous les mouvements et redouble, à plaisir, les coups qu'elle a portés. Vous voulez qu'elle marche, et elle marche ; qu'elle s'arrête, et elle s'arrête. Vous croyez qu'elle obéit, vous êtes ses esclaves. Je n'en veux pour témoignage que cette avide curiosité qui ramène vos yeux sur des lignes déjà plusieurs fois parcourues. Tant mieux, si ces lignes ont été écrites par les

hommes de Dieu ; tant pis, si elles ont été écrites

parles hommes de Satan. Car Satan s'est choisi des écrivains dans sa grande égHse du monde, écrivains qui consacrent leur génie à élucubrer les inspirations du maudit, et qui donnent au monde ses Écritures, comme les inspirés du Ciel ont donné à la sainte Eglise ses Ecritures. Le monde a donc ses livres : ses livres sapientiaux, où la raison et la science s'évertuent à créer des objections contre la vérité, et à donner aux erreurs qu'elle enfante la valeur des axiomes ; ses livres prophétiques, où la haine prédit, à chaque page, la ruine d'une religion qui ne veut pas mourir, où des imaginations malades rêvent un paradis grossier qui doit s'ouvrir pour tout le genre humain à la dernière phase du progrès. — Quand ? On n'en sait rien ; tant pis pour les absents ; — ses livres lyriques, ses psaumes : poésies langoureuses, odes poitrinaires, romances erotiques, chants bachiques, graveleux, obscènes au besoin ; enfin, ses livres historiques : d'abord ceux où les grands faits de l'histoire du genre humain sont indignement falsifiés ou travestis, mais surtout ceux où son histoire à lui, l'histoire de ses mœurs dépravées, vit et palpite sous des noms d'emprunt. Qui ne connaît les romans ? qui ne sait que sous cette trame

d'événements supposés dont les circonstances s'enlacent, se suspendent, arrêtent la respiration du lecteur, tourmentent son cœur et le jettent brisé sur un dénoûment trop longtemps attendu, qui ne sait, dis-je, que sous cette trame le monde se cache, cherchant à inoculer le virus pestilentiel qui déshonore sa vie ? Heures de funeste attention, secrets loisirs d'une curiosité inquiète et malsaine, combien d'âmes vous avez perdues ! Jeunes hommes, jeunes femmes, enfants, que protégeaient encore les souvenirs d*une éducation religieuse et sévère, où vos yeux ont-ils bu pour la première fois la corruption du monde, si ce n'est dans ces livres dont le style facile, et parfois enchanteur, cachait à peine, sous sa gaze légère, de redoutables nudités ? Quand vos cœurs ont-ils conçu, pour la première fois, le désir de mentir au passé et de s'abandonner au courant des passions, si ce n'est à l'heure où vous vous isoliez, pour dévorer d'un œil indiscret les dangereuses peintures de la vie mondaine ? Le monde a commencé votre corruption par ses livres ; il l'achève par sa parole.

La parole, Messieurs, descend sous mille formes dans lame humaine, mais, sous deux formes

surtout, elle est décisive et triomphante. Ces deux formes sont la promesse et la menace. Dieu se sert des promesses et des menaces, pour enrôler sous son étendard les enfants du salut ; le monde aussi se sert des promesses et des menaces, pour recruter les enfants de perdition. Des promesses ! sa bouche en est remplie. C'est avec cette arme artificieuse qu'il nous frappe sur tous les points vulnérables de nos appétits. Il sait que nous sommes avides de bonheur et pressés de jouir, comme si le siècle présent pouvait être compté pour quelque chose devant l'éternité qui nous est promise. Et il se couronne de fleurs éphémères, il rit, il chante, il farde ses traits fatigués, afin d'avoir l'air heureux, et nous offre une place dans sa foule tumultueuse '. ce Pourquoi rêver, dit-il, un ciel lointain dont un voile jaloux nous dérobe la vue? Pourquoi le poursuivre avec cette fiévreuse ardeur qui sera peutêtre trahie? Moi, j'ai le bonheur, car le bonheur c'est le plaisir. Voyez, sa coupe remplie étincelle à vos yeux. Venez, enivrez-vous mes amis . Venite inebriamini carissimi. Enivrez-vous à ces

1 . Excepit nos mundus iste variis voluptatibus florens et fallentibiis venenatus illecebris. (S. Paulinus, ad Seicrum, epist. II. ]

spectacles malsains, à ces jeux de tréteaux où la vertu, si elle triomphe du vice, n'obtient jamais sur lui qu'une victoire problématique. Enivrezvous à ces concerts voluptueux dont les échos vous poursuivront partout et réveilleront sans cesse de vertigineuses émotions. Enivrez-vous à ces fêtes somptueuses où tout est prêt pour séduire les sens, où l'homme oublie la chasteté du regard, et la femme cette vulgaire décence qu'elle n'oserait pas offenser au foyer domestique. Enivrez-vous à ces danses sans pudeur, à ces prises de possession immorales dont ne se révoltent plus les maris et

les mères Enivrez-vous : Inebriamini, )>

Le monde sait que notre immortelle sottise nous pousse sans cesse à tirer vanité des dons de Dieu, et à les faire valoir à notre profit. Et alors, à quoi bon cette vertu austère dont le devoir est de se cacher et de fuir les honneurs qu'elle mérite, impitoyable marâtre qui ne nous fait vivre que de travail et de privations ? Est-ce qu'il faut enfouir dans l'obscurité le talent, la richesse, les généreuses ambitions et l'incomparable trésor de la beauté ? Race crédule et trop faible, venez à nous. Venez ! nous avons des millions de mains pour applaudir à vos talents, des jouissances pour vos

richesses, des honneurs pour vos généreuses amhitions, un trône, plus que cela, un autel et des

adorations pour votre beauté Le temps ! cette

mesure si incertaine de notre existence, le monde en dispose comme s'il en était le maitre. Afin de calmer les premières douleurs de nos remords, il ose bien nous promettre le temps. — Il faut que jeunesse se passe, dit-iî, nous reviendrons plus tard aux graves jouissances de la vertu.

Telles sont, Messieurs, les promesses dumonde» Que si, protégés par notre bon sens, nous savons nous y soustraire, le monde n'abdiquera pas pour cela ; mais il nous fera entendre la voix terrible de ses menaces. Il nous montrera le ridicule suspendu sur nos têtes, notre vie tout entière vouée au dédain, aux interprétations malhonnêtes et perfides, à cet opprobre que FEsprit-Saintnous défend de craindre, mais qui détermine notre pusillanimité, plus sûrement que les promesses ne déterminent nos convoitises et notre amour-propre.

Malheureux et insensés, vous cédez à la tentation du monde, vous lui livrez votre vie, et vous espérez sortir sains et saufs de ses griffes diaboliques. Détrompez-vous, car votre corrupteur est tyran, traître et infâme.

Un tyran n'écoute que ses caprices. Les plaintes n'arrivent à ses oreilles que pour redoubler ses emportements et le rendre plus impitoyable. Tel est le monde. Si vous vous donnez à lui vous porterez son joug. Santé, richesse, honneur, devoir, famille, avenir, il faudra tout lui sacrifier pour contenter ses insatiables exigences, et, quand l'heure fatale viendra où vous n'aurez plus rien à donner, il vous repoussera d'un pied dédaigneux, et courra après d'autres pâtures, car il est traître. Mais, voici le comble : le monde est infâme. On pourrait respecter celui qu'on a trahi, ne serait-ce que par son silence ; mais l'infâme trouve le moyen de combler par l'injure le malheur qu'il a luimême causé. Après donc qu'une triste victime des trahisons du monde se retire de lui pour cacher sa honte, voici que d'âpres morsures viennent déchirer ce qui lui reste de misérable vie. Le monde trouve dans son cœur assez d'impudence et d'audace pour lui reprocher le mal qu'il a fait lui-même, l'abreuver des mépris qu'il mérite, révéler les mystères d'ignominie qu'il a couverts de son manteau.Lui, qui ne croit pas à la vertu, lui, qui souille la vertu pour son plaisir, ose contrefaire la vertu courroucée, nier son crime en face de sa victime

et la salir encore de ses hypocrites récriminations. Oh, Tinfâme ! — Après cela, Messieurs, il n'y a plus rien. Il faut répéter ce que nous avons dit et ne Toublier jamais : — Le monde est corrompu et corrupteur; ce corrupteur est tyran, traître et infâme. J'attends que vous me demandiez ce que Ton m'a demandé plus d'une fois, comment je connais le monde puisque ma profession m'isole de sa vie. Hélas ! Messieurs, le monde ne se cache pas si bien qu'on ne puisse le voir, même de très loin; la voix de ses scandales n'est pas si discrète qu'on ne puisse l'entendre, même sans prêter une oreille attentive. A supposer que nous ne voyions ni n'entendions rien des hauteurs de la vie religieuse, le monde ne nous serait pas inconnu. Médecins des âmes, nous avons des hôpitaux. Faites le tour de cette église, vous en verrez dans toutes les chapelles. Ils ne sont pas grands, on n'y reste pas des mois et des années ; mais là nous recevons de mystérieuses et terribles confidences. Là j'ai vu de pauvres créatures qui n'étaient pas à la moitié de leur vie et que déjà le monde avait corrompues, maltraitées, trahies, abandonnées, méprisées. Je les ai vues suffoquées par le repentir, pleurant toutes les larmes de leurs yeux. Alors mon cœur

s'est brisc3 et j'ai pleuré aussi. Ce n'était pas une faiblesse, mon Dieu, il faut bien que quelqu'un veille au chevet de ces cœurs malades et les console. Et pour faire germer la consolation dans un cœur, il faut plus que des paroles, il faut des torrents de larmes.. Vous l'avez dit vous-même^ mon Dieu : « Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés : Beati qui lugent^ quoniam ipsi consolahuntur ^ ^K Nous avons donc pleuré, et mesurant toute l'étendue, sondant toute la profondeur de la corruption du monde, nous avons dit avec Jésus-Christ. « Vse miindoa scandalis ! » Si vous m'avez bien compris. Messieurs, cette malédiction du Sauveur tombe plutôt sur un ensemble de maximes et d'œuvres d'iniquité que sur un ensemble d'individus. Les enfants du monde ne sont pas tous corrompus au même degré, mais la criminelle indulgence, avec laquelle ils se supportent mutuellement, et mettent en commun leurs erreurs et leur vices, les place sous la main du tentateur suprême dont ils deviennent les agents. Pris isolément, ils seraient peut-être sans danger pour lésâmes fortes; réunis ensemble, appuyés

Page 1