‹ Retraites pascalesChapitre 22 sur 98 · Calderon · texte numérisé non relu

Calderon

Dans l'ordre social, du moment que les sources de la justice et du droit sont déplacées, que le fait accompli, patron des ambitieux et des aventuriers, règne en souverain, ne vous étonnez plus de voir la révolution en permanence, le pouvoir naître tantôt des surprises d'un coup d'état, tantôt des succès de Tintrigue, tantôt de la manipulation déloyale des passions populaires, les hommes publics prompts aux palinodies et aux volte-face politiques. Dumoment que le précepte évangélique : « Aimez- vous les uns les autres, )> est remplacé par cette odieuse maxime : « Chacun pour soi, )> plus de considération pour les conditions humiliées, plus de pitié pour les classes laborieuses et souffrantes; mais l'exploitation impudente et impitoyable de l'homme par l'homme. Ceux-ci, qui veulent avoir promptement et beaucoup, pour jouir sans réserve ; ceux-là, qui traînent dans la honte du vice une vie misérable où germe l'envie, où gronde la colère, où se préparent les catastrophes. La société divisée en deux castes : en haut, des consommateurs abjects ; en bas, des producteurs abrutis... Œuvres corrompues !

Le prophète a bien dit : « Corrupti sunt et ahominsihiles facti sunt ». — Oui, Messieurs, le

monde est corrompu. Pourtant je me contenterais de le mépriser s'il laissait tranquille la vertu, je verrais passer, sans la maudire, cette race de réprouvés qui s'en va joyeuse et souriante à son éternité, si elle ne tentait d'entraîner avec elle les élus de Dieu. Mais je ne puis, — Corrumjoere et corjmmjji hoc vocatur sseculum : — Le monde corrompu est encore corrupteur. C'est ce qui me reste à vous dire.

Messieurs, pour que le monde soit corrupteur il lui suffît de vivre sous nos yeux, et de nous donner le spectacle de ses œuvres. Les exemples du vice ne sont que trop faciles à suivre, et, devant leurs provocations, il est rare que notre faible courage ne soit pas entamé. J'en appelle à Texpérience de ceux qui, tout;en fréquentant le monde, croient pouvoir se défendre contre son esprit et contre ses entraînements. N'est-il pas vrai que leur âme troublée a peine à se déprendre de certaines pensées, de certains souvenirs qu'ils ne connaissaient

pas avant de se commettre avec les mondains, et que, se surprenant dans des rêves inaccoutumés, se sentant envahis par une dangereuse mollesse et un mystérieux dégoût des choses saintes^ ils se demandent ce qu'est devenue la paix religieuse, dont ils jouissaient, et si Dieu^ irrité de leurs complaisances, ne va pas leur retirer ses faveurs. Mais, ceux qui les voient du dehors comprennent mieux encore les atteintes qu'ils ont reçues. Il y a tels changements dans les habitudes de la vie, telle suppression dans la pratique du bien, tels accommodements avec les ennemis de Dieu, telles formes de langage qui ne trompent jamais l'œil exercé et les oreilles attentives d'un père, et, plus d'une fois, mon expérience a constaté la vérité de cette parole d'un saint docteur : « De mundsino pulvere necesse est etiara religiosa corda sordescere : Il est nécessaire que la poussière de ce monde souille même les cœurs religieux\)) Entendez-vous, Messieurs, même les cœurs religieux. — Du moment qu'ils sont en contact avec le monde et mêlent leur vie à la sienne, il faut qu'ils subissent la contagion et la souillure des vices dont ils respirent

Page 1