‹ Retraites pascalesChapitre 33 sur 98 · Luc, c. xn · texte numérisé non relu

Luc, c. xn

dressaient devant votre esprit prophétique comme l)Our insulter à vos immolations, la passion vous criait : marche !... Quand l'ennui, la tristesse et la peur chantaient d'une voix lugubre, au fond de votre cœur, les préludes du trépas : marche encore ! Et quand une sueur de sang inondait votre corps agonisant : marche encore !... Et quand les verges tombaient sur votre chair innocente : marche encore!... Et quand votre front royal subissait la douloureuse ironie des épines : marche encore ! . . . Et quand la populace acclamait votre sentence : marche encore, marche toujours «jusqu'à la mort, la mort douloureuse, déshonorante, infâme de la croix. Usque ad mortem^mortem autem crucis ! » Vous êtes mort ! mort pour les pécheurs. Mais votre noble, votre sainte, votre divine passion qu'est-elle devenue? A-t-elle été étouffée par la pierre du se» pulcre ou emportée dans les profondeurs inaccessibles du ciel? Non, non. Elle est tombée de votre cœur dans le cœur de vos enfants. Eux aussi, pour des étrangers, des ingrats, des ennemis, des pécheurs, ils voudraient être baptisés dans leur sang. 0 mon Jésus, donnez donc à nos cœurs de chrétiens la passion qui a sauvé le monde !

Eh bien. Messieurs, n'ai-je pas eu raison de dire

qif il y a des passions bonnes et saintes, si bonnes et si saintes qu'elles sont dignes d'être appelées divines.

Mais, malgré cela, je le sens bien, il me sera difficile de réhabiliter tout à fait ce mot devenu tant de fois odieux et sinistre, — les passions. Quelque grande idée, quelque grand bienfait qui s'y rattachent, il laisse toujours après lui je ne sais quelle impression douloureuse. D'où vient cela, Messieurs ? — J'interroge mon propre cœur, et j'ose croire qu'il traduit votre réponse unanime. Les passions peuvent être bonnes, nobles et généreuses : Oui, les faits parlent pour elles ; mais, d'autre part, l'ensemble de la vie humaine atteste qu'elles sont généralement mauvaises, basses et égoïstes, qu'elles enfantent plus de mal que de bien, plus de douleurs que de joies. Les calmes lumières de la raison peuvent éclairer nos voies et nous montrer le bien, la volonté peut s'y précipiter et flageller, à droite et à gauche, les instincts dépravés qui aboient sur son passage. Il n'y a pas do vie d'homme qui ne garde de cela un glorieux souvenir. Mais souvent, bien plus souvent encore, il s'élève des régions inférieures de la nature je ne sais quelles vapeurs malsaines qui montent jus-

qu'à la raison et trompent sa clairvoyance. La volonté se sent tomber sur une pente perfide, au bout de laquelle elle rencontre le peuple grossier des appétits, qui la souille de ses embrassements et l'invite à s'asseoir au banquet de ses jouissances. Et la voilà qui flatte cette populace, dépouille devant elle l'austère solennité du commandement, et se plaît à l'honneur d'une triviale royauté.

Bref, Messieurs, si la passion est en nous la faculté d'être mus, elle semble plus accessible au mal qu'au bien. Si c'est un mouvement qui peut être dirigé, il est certain qu'il échappe trop souvent à toute direction. Voilà pourquoi nous ne pouvons nous empêcher d'attacher un sens odieux à ce mot : les passions. Volontiers, nous les définissons, avec les stoïciens, des langueurs de l'âme, des maladies du cœur, des perturbations de la nature humaine et la source de toutes nos infortunes. Est-ce à dire qu'il n'y ait pas de milieu entre les passions et la froide insensibilité du marbre et du granit ? N'ai-je parlé, jusqu'ici, que pour vous engager à reprocher à Dieu de vous avoir fait un don funeste ? Non assurément.

Vous vous plaignez des passions. Vos plaintes ne sont pas une nouveauté. Longtemps avant

VOUS, riiumanité s'est étonnée de se trouver si facile à l'iniquité, si violemment entraînée partout où il y a un déshonneur et un crime, en même temps qu'elle se sentait condamnée intérieurement par la voix de la conscience. Voir le bien, l'approuver et cependant être tout prêt à faire le mal, quel problème ! Les poètes n'en dormaient pas. Ils cherchaient la raison de ce profond antagonisme qui remue toute la nature humaine, et leur clairvoyance, comme leur vertu^ venaient échouer sur le commun écueil où aboutissent nos penchants. Toutes les philosophies honnêtes ont essayé des explications. Mais quand elles n'ont pas déshonoré le bon sens par des absurdités, elles n'ont balbutié que des affirmations vagues empruntées au vaste enseignement de la tradition.

C'est cet enseignement qu'il faut consulter, non pas dans les courants partiels où les eaux de la vérité sont facilement empoisonnées, mais dans le réservoir où toute vérité purifiée demeure désormais inaltérable : j'entends la doctrine deFEghsc. Écoutez :

Quand Dieu pétrit originairement de ses mains le limon qui, sous l'action vivifiante de l'esprit, devait devenir notre chair, il y mit les passions. Mais

alors elles étaient soumises et pures. L'homme intègre ré^-nait sur lui-même, et savait tirer profit des mystérieuses puissances que le bien suprême, représenté par des images sensibles, avait seul le droit d'émouvoir. Tout répondait dans la nature humaine aux appels du Dieu qui multipliait les révélations autour du fils de son amour : Tintelligencc, la volonté, et la foule domptée des appétits. David, aux jours de ses plus vifs transports, ne fit que répéter une parole de l'Eden : « Cor meum et caro mea exultaverunt in Deum vivum^. Mon cœur et ma chair ont tressailli dans le Dieu vivant. » Tel était le cri de notre premier père. Ainsi il exprimait Tunique, l'immense et impérieux amour qui remplissait sa vie, et auquel toutes les passions, obéissant avec une merveilleuse unanimité, prêtaient le concours de leur force : l'amour du bien éternel et infini. D'où vient. Messieurs, qu'il ne nous a pas transmis cette tranquille domination de l'âme sur le corps, et que, à côté de l'amour de Dieu, surgissent dans nos cœurs d'autres amours qui nous partagent et souvent nous retirent la possession du vrai bien? Misérables

Page 1