Cf. Summ. Theol., l, II P., qusest. 24, a
nière précise, l'influence de telle ou telle passion sur la moralité de nos actions est l'objet d'une délicate analyse que le temps ne nous permet pas de faire ; contentons-nous des principes généraux que nous donne Tangélique docteur. Considérées dans leur nature, les passions ne sont ni bonnes ni mauvaises ; considérées dans leur objet, elles sont bonnes ou mauvaises, selon que cet objet est conforme ou contraire à la raison. Il peut y avoir des passions mauvaises qui ne nous font pas mauvais, parce qu'elles nous surprennent et nous font agir avant toute délibération ; il peut y avoir des passions bonnes qui diminuent le mérite de nos actes-, parce qu'elles préviennent le jugement de la raison. Il peut y avoir des passions mauvaises qui concourent à notre grandeur morale, parce que notre âme maîtresse les contient et les étouffe ; il peut y avoir des passions bonnes qui donnent la note de notre vertu, parce qu'elles ne sont, dans nos appétits et notre organisme, que le contre-coup ou, si vous l'aimez mieux, l'éprouvette des généreux efforts de notre volonté. Enfin, il peut y avoir des passions bonnes qui augmentent de toute leur impétuosité, de toute leur violence le mérite de nos actions, parce que la raison les a choisies et les
dirige, pour renforcer dans quelque grande œuvre la puissance du libre arbitre*.
En doutez- vous, Messieurs? Etes- vous tellement émus et alarmés par le spectacle des iniquités qui s'agitent autour de vous que vous ne croyiez plus aux nobles ambitions, aux généreux désirs^ aux amours sacrés, aux grandes et saintes passions de l'humanité? Ah! je sais que lavie publique, comme la vie privée des hommes de notre temps, est remplie d'hypocrisies, d'injustices, de trahisons, de parjures, d'ignominies qui révoltent tout honnête cœur ; qu'il est peu de paroles qui ne cachent un piège, dans la bouche de ceux dont la parole pèse
1. Dicendum qiiod passioncs anima3 dupliciter se possunt habere, ad judicium rationis. Uno modo antecedenter : et sic cum omiiubilent judicium rationis, ex quo dependet bonitas moralis actus, diminuunt actus bonitatem. Laudabilius enim est, quod ex judicio rationis aliquis faciat opus charitatis, quam ex sola passione misericordiae. Alio modo se habent consequenter : et hoc dupliciter. Uno modo per modum redundantise : quia scilicet, cum superior pars animae intense movetur in aliquid, sequitur motum ejus etiam pars inferior et sic passio existens consequenter in appetitu sensitivo, est signum intentionis voluntatis ; et sic indicat bonitatem moraJemmajorem. Alio modo, per modum electionis, quando scilicet homo ex judicio rationis eligit aflici aliqua passione, ut promptius operetur coopérante appetitu sensitivo. Et sic passio animas addit ad bonitatem actionis. {Summ. TheoL, I, II P., quaist. 24, a. 3, ad \.)
sur les destinées du monde ; qu'il est peu de droits que respecte)it les voraces appétits de toutes les ambitions qui se remuent des faîtes de la société à ses bas -fonds; qu'il est peu d'amitiés sûres d'elles-mêmes, dans les embrassements de tant d'amitiés uniquement attentives à leurs intérêts ; qu'il est peu de serments que ne violent la peur triviale de perdre une faveur, ou la soif immodérée d'en obtenir une autre ; que l'on compterait facilement ceux dont la pureté immaculée vit tranquille sous la garde de la pudeur. Je sais que d'horribles passions nous dévorent, oui, je sais tout cela. Mais, je sais aussi qu'il y a des cœurs qui en souffrent et les maudissent; je sais que la postérité lira avec colère les pages douloureuses qui s'écrivent sous nos yeux pleins de larmes. Comptez- vous sans le martyre des cœurs saints, comptez- vous sans les colères de la postérité indignée ? Mais, si je ne me trompe, ce sont déjà de généreuses passions qui châtient le mal en attendant le jugement de l'éternité.
Toute passion est bonne et généreuse qui proteste contre le mal. Toute passion est meilleure et plus généreuse encore qui fait le bien avec impétuosité, avec ivresse, et tend à nous assurer la
joie des grands dévoûments . Vous avez entendu dire : ce sont les passions qui nous déshonorent et préparent notre ruine ; c'est vrai ; mais laissez vous dire : ce sont les passions qui nous grandissent et préparent notre salut.
Quand Tennemi s'avance, quand on entend, au loin, le bruit formidable de ses pas et les cris des foules éperdues que chasse devant lui la terreur, qui est-ce qui sauve un peuple du déshonneur et de la mort, sinon ce sublime amour qui appelle à son service l'impétueuse colère et l'irrésistible audace , et qui fait bondir les jeunes hommes comme des lions alarmés dont on a troublé le royal repos ? Ils s'élancent, leurs pieds agiles dévorent l'espace , leurs cris patriotiques couvrent les menaces de l'ennemi, et leurs yeux irrités lui ont déjà lancé des foudres avant qu'ait grondé l'airain terrible qui doit les mettre en lambeaux. — Jeunes hommes, qui êtes-vous? — Nous sommes grecs, romains, francs, civilisés ou barbares, nous sommes de tous les temps troublés, de tous les lieux en péril, nous représentons la vie et l'honneur du pays. Soldats! c'est notre nom à tous, et tous nous n'avons au cœur qu'une seule et même passion, qu'un seul et même amour : l'amour sacré de la
patrie. En avant! il est temps ; écrasons l'ennemi, ou que pourrissent sur les champs de bataille nos os glorieux. Passant, tu iras dire à Sparte que nous sommes morts pour obéir à ses saintes lois.
La patrie ! ce nom magique a le pouvoir de mettre au service du devoir de grandes et fortes passions. Mais, sans sortir du foyer domestique, la passion nous apparaît glorieuse et salutaire. Interrogez votre vie, vous qui portez aujourd'hui, dans un cœur viril, le fardeau des grandes affaires, des grandes sollicitudes et des grandes peines ; demandez-vous à vous-mêmes ce que vous étiez, il y a vingt, trente, quarante, cinquante ans. — Des enfants.— C'est-à-dire, des êtres impuissants, incapables de répondre, autrement que par vos cris et vos larmes, à ceux qui chantaient ce joyeux cantique du foyer : Un fils nous est né. Vous tombâtes aux mains d'une femme qui, oubliant votre passivité égoïste, sut vous aimer avec passion. Avec quel génie elle devinait vos besoins! que de soucis rongeurs et d'angoisses poignantes se cachèrent au fond de son cœur dévoué ! que d'heures troublées, que de nuits sans sommeil flétrirent sa jeunesse et ébranlèrent sa santé ! combien fut héroïque la lutte qu'elle soutint contre les forces enne-
mies qui assiègent , avec une implacable entente , la fragile existence de tout homme qui vient de naître . Vous avez ignoré ou oublié ces touchants mystères du berceau, et cependant où seriez- vous, que seriez-vous aujourd'hui, si l'amour maternel, et, sous sa conduite intelligente et dévouée, toute une légion de passions : le désir , la tristesse , la crainte, l'espérance, l'audace même, n'avaient veillé autour de votre enfance ?
La patrie, l'enfant, il y a dans ces deux noms quelque chose de grand, de touchant et de tendre qui assiu*e leur puissance . Mais qui le croirait, Messieurs? Il est un nom odieux, exécrable, plus fort que ceux-là. lia provoqué le ciel lui-même, et en a fait descendre la plus admirable et la plus inexplicable des passions. Ce nom c'est le vôtre, ô misérables, c'est le mien. Je ne vous le dirai pas, mais demandez-le au Fils de Dieu lui-même, à ce Christ martyrisé dont l'image douloureuse vient au-devant de vos regards, partout où il y a des chrétiens. Il a sauvé le genre humain au moment où, plus que jamais, il conspirait contre la vérité, la vertu, les desseins de Dieu, et faisait marcher contre l'infinie perfection l'immense armée de ses crimes. Il a sauvé les pécheurs par sa passion.
Ecoutez-moi bien, je ne joue pas sur les mots, le sujet est trop grave. Il est vrai que nous appelons passion du Sauveur les atroces souffrances qu'il a endurées pour nous. Mais qui lui a fait accepter ces souffrances ? Qui l'a jeté sans défense entre les mains des bourreaux, lui qui fait trembler tous les mondes sous le feu de ses regards ? Qui l'a poussé au gibet? Qui l'a tué?
Mon Dieu oui, qui l'a tué? — Une passion. — 0 mon Jésus! pendant les jours obscurs de votre vie cachée, vous avez médité un drame sanglant, dans votre poitrine mortelle^ vous avez allumé un feu qui vous dévorait, vous avez passé par les inexprimables angoisses d'un désir qui eût été barbare s'il ne se fût agi de nous arracher aux abîmes de l'iniquité, et de nous purifier de toutes nos souillures dans votre précieux sang. « Mes enfants, mes petits enfants, j'ai à être baptisé d'un baptême qu'il me tarde de voir s'accomplir, je me sens le cœur déchiré du désir d'être baigné dans les flots de mon propre sang. Baptismo habeo haptizari : et quomodo coarctor usque duni perflcicitur ^ ! » — Vous avez dit cela. Et quand nos ingratitudes se