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Sermon sur la mort

Celui qui portait on son sein le germe de la race humaine devait le transmettre dans sa pureté native. Adam ne sut pas triompher de l'épreuve facile de laquelle dépendaient les destinées du monde. Il pouvait se couvrir de gloire et fixer la justice au milieu des siens, il aima mieux complaire, en désobéissant, à la femme que Dieu lui avait donnée pour compagne, et devint prévaricateur. Je ne vous rappellerai pas les circonstances de sa chute, vous les connaissez^; ne considérons que ce fait lamentable qui doit retentir jusqu'aux dernières générations : le père du genre humain est tombé, en tombant, il a perdu la justice et fait à la nature une blessure éternelle. C'est par là qu'entreront tous les attraits maudits qui triomphent de la vertu. Fils d'un prévaricateur, nous subissons, sans fin, les suites de sa prévarication. Au lieu de recevoir de lui, en vertu des lois de la transmission, cette nature riche et intègre que Dieu avait créée à l'origine, nous ne recevons, en vertu de ces mêmes lois, qu'une nature appauvrie et déchue. Nous naissons privés des dons surnaturels qui faisaient

1. Cf. Exposition du Dogme catholique, vingt-septième conférence : La Chute.

d^ LES PASSIONS.

partie de notre constitution primitive, et blessés dans les dons naturels. Ainsi parle la théologie : (( Howo per peccafuni originsile destitutus fuit a supernsituralihus et vubieratus in naturaabus. »

Nous sommes blessés; mais qu'est-ce que cette blessure? — Je vous Tai dit. Ce n'est point un désordre absolu, puisque Dieu pouvait, à la rigueur, nous créer dans l'état où nous a mis le péché; c'est un trouble de cette harmonie primordiale qui était la raison même de la justice originelle; c'est une déchirure dans ce merveilleux tissu de vie divine et de vie humaine où la subordination créait l'unité; c'est une privation des dons, gratuits, en vertu desquels les puissances supérieures de notre être gouvernaient despotiquement les inférieures ^ . D'où il suit que les passions, originairement enchaînées par la raison et soumises en esclaves au libre arbitre, se portent aujourd'hui avec une aveugle impétuosité vers leur propre bien. Semblable à cette multitude affamée qui, sur les places et dans les rues de Rome antique, demandait aux empereurs du pain

1. Cf. Exposition du Dogme catholique, vingt-huitième conférence : La Chute dans VHumanité, première partie.

et des plaisirs, tout un peuple de forces, que le langag-e chrétien appelle les concupiscences, s'agite en nous et crie sans relâche : — Donum ineuin ! félicitas mea ! Mon bien ! ma félicité !

Qui de vous n'a entendu ces cris? Ils vous troublaient le cœur, peut-être, quand vous posiez le pied sur le seuil de cette église. S'ils se sont apaisés en présence de Dieu, tout à l'heure vous les entendrez encore, plus forts et plus pressants. Mon bien! ma félicité! Bonum meuml félicitas meal Que veux-tu donc, ô peuple famélique? Le vrai bien, la félicité n'habitent pas cette terre inhospitalière. Attends en paix les jours de l'éternité. Attendre? — Non. — Les passions sont impatientes de jouir. Encore, si elles ne demandaient leur bien qu'avec mesure. Mais, aveugles de leur nature, elles ne prennent pas garde à ce qui offense la loi de Dieu et poussent à l'extrême leurs exigences.— Le bien des passions, c'est l'honneur, la célébrité, la renommée, l'estime, l'adoration des hommes ; la félicité des passions, c'est l'amour désordonné de soi-même, l'enivrement de sa» propre excellence, la joie des abaissements d'autrui. — Le bien des passions, c'est ce qui se voit, se touche, se possède, ce que la terre avare ne

laisse échapper qu'à regret de son sein ; la félicité des passions, c'est le méprisable honneur d'avoir beaucoup et d'écraser les autres par l'insolence de son luxe et l'abondance de ses plaisirs, le paradis grossier d'une nature satisfaite, sans égard pour les plus nobles instincts et les plus saintes aspirations de l'âme. — Le bien des passions, c'est la sensation jusque dans les mystérieuses profondeurs où se cache la vie ; la félicité des passions, c'est la délectation, l'ivresse d'une chair révoltée contre l'esprit, vraie tunique de Nessus qui nous dévore, sans que nos magnanimes résolutions puissent éteindre tout à fait ses coupables ardeurs.

Les chaînes d'or de la justice étant brisées par le péché, les passions sont en pleine révolte. Assurément la raison et la volonté, aidées du secours de Dieu, n'ont pas perdu le pouvoir de les diriger et de les dompter, et le mérite de nos actions s'accroît des victoires de notre libre arbitre. Mais quelle guerre cruelle ! Faut - il s'étonner de cette inénarrable tristesse dont toutes les nobles natures portent le fardeau, de ces cris lamentables qui ont traversé les siècles et que l'Eglise met encore dans la bouche de ses

enfants ? « Mon Dieu, disait le vieux Job, mon Dieu ! Pourquoi m'avez-vous mis ainsi en contradiction avec vous, et rendu à charge à moi-même? Que n'enlevez-vous mon péché, que n'éteignezvous ce foyer d'iniquité qui me dévore. le sein? Je m'ennuie de vivre... et pourtant les jours de l'homme sont courts... mais toujours combattre, telle est notre destinée ici-bas'. » Et David : « Je le vois, je le sens, ô mon Dieu ! voilà la cause des fautes pour lesquelles j'implore votre miséricorde : j'ai été conçu dans le péché, je suis le fils d'une femme qui a reçu dans son sein la vieille iniquité du monde : Ecce enhn in inquitatibus conceptus sum; et in peccatis concepit me mater mea^. y^ Et Paul après ses ravissements : « Je sens dans mes membres une loi maudite qui milite contre la loi de Dieu; je ne fais pas le bien que je veux, je fais le mal que je ne veux pas; malheureux homme que je suis! qui donc me délivrera de ce

1. Quare posuisti me contrarium tibi et factus sum mihimetipsi gravis ? Cur non tollis peccatum meum et quare non aufers iniquitatem meam ? Tœdet animam meam vitœ

meaî..... Brèves dies hominis sunt Militia vita hominis

.^jper terrain. ( Joij., c. vu, \, 20, 21 ; — c. x, 1 ; — c. XIV, 5. )

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