Psalm. L
corps de mort? înfelix homo ! quis me liherabit de corpore mortis hujus * ? »
Messieurs, Dieu pouvait, sans injustice, en vertu même de notre constitution primordiale, nous obliger à cette guerre contre les passions. Peut-être, n'eussions-nous pas été en proie à cette sombre tristesse qui nous envahit aujourd'hui. Nous nous sentons déchus d'un état plus parfait : voilà le secret de notre affliction. Cependant cette affliction n'est-elle point augmentée par une cause plus rapprochée que le péché originel qui a déchaîné les passions ? — Hélas ! ce n'est pas seulement la révolte que nous ressentons dans nos appétits, mais bien la corruption. Ils ont pris sur la raison je ne sais quel mystérieux empire, qui nous rend souvent impuissants contre leurs sollicitations. D'où vient cela? — De ce que nous n'avons pas profité des premiers secours de Dieu, pour résister à leurs premiers mouvements. Semblables à ces populaces remuantes dont un pouvoir indolent néglige de réprimer, à temps, les manifesta-
1 . Non enim quod volo boniini hoc facio, sed quod nolo malum, hoc ago.... Video aham legem in membris meis, repugnantem legi mentis meai,.. Infelix homo, etc. (Rom.^ c. vu, 19, 23, 24. )î
tions, ils ont pris de raudacc, et se sont transformés en habitudes tyranniques devant lesquelles les puissances de l'âme se découragent et abdiquent. Les passions sont corrompues. N'accusons que nous-mêmes de cette corruption. ■
Encore si elle ne devait nuire qu'à nous ! — Mais non. Elle devient, en nos flancs impurs, une sorte de péché originel qui mêle du sien dans d'autres existences, et y rend plus violentes les exigences des passions. Comme Adam et Eve portaient en eux le germe sacré de la race humaine, tout homme et toute femme portent en eux le germe sacré de la famille, et lui font subir les vicissitudes et les empreintes de leur propre vie. S'ils savent se préparer, selon les vues de la Providence, au redoutable honneur de la paternité, s'entourer de respect et fixer en eux les saintes habitudes du devoir et de la vertu, qu'ils soient bénis ! Ils se verront revivre saintement dans les inclinations naissantes de ceux qui leur sont chers. Le mouvement de leur âme, depuis longtemps victorieuse des passions, se continuera, sans effort, à travers le tissu fragile et les souples éléments que F enfance abandonne au travail de l'esprit et de la grâce qu'elle a reçus do Dieu.
Mais, chose triste à dire! combien qui n'apportent à la production de la famille qu'une vie troublée par de malignes convoitises, souillée par des plaisirs égoïstes ! Combien qui préparent, dans les épuisements d'une jeunesse licencieuse, les défaillances de la génération qu'ils doivent tirer du néant ! Et à ces êtres amoindris on immole, sans pitié, des vierges de vingt ans ; et des parents qui se disent religieux sacrifient à des convenances de bas étage les hautes et divines convenances du christianisme ; et ils entrent dans la famille ces exécrables profanateurs de la plus sainte des énergies ! Excommuniés par la débauche, ils osent s'associer à Faction génératrice de Dieu ; vieillards prématurés, ils croient pouvoir revivre dans l'enfance vigoureuse et pure de leurs rejetons ; jouets faciles de toutes les passions, ils attendent des vertus là où ils n'ont mis que des vices. Leur fécondité malsaine ne fait que peupler la terre d'une race flétrie, qui porte dans ses flancs déshonorés deux péchés : le péché de l'humanité et le péché des misérables à qui elle doit sa naissance infortunée ; c'est-à-dire des passions où la corruption s'ajoute à la révolte.
Assez, me dites-vous, tout s'explique par ces
origines maudites ; la mesure de nos misères est comblée. Pas encore. Je connais un troisième péché originel qui achève de nous corrompre; c'est celui de l'éducation première. L'enfant qui vient de naître doit être engendré de nouveau, si Ton veut qu'il soit digne d'habiter, comme un homme, la société des hommes, et surtout, comme un chrétien, la société des chrétiens. Rien n'égale le labeur et les souffrances de ce second enfantement, quand on le prend au sérieux. Mais qui donc le prend au sérieux? Qui sait se pencher, avec crainte, sur le front pur encore d'un petit enfant, et y chercher des augures pour l'avenir? Qui sait oublier l'indiscrète ferveur d'une tendresse toute sensuelle, et la remplacer par les sollicitudes d'une sage prévoyance ? Le père et la mère aiment, je le sais bien, le cher fruit de leur vie, ils semblent prêts à toute heure aux plus héroïques dévouements; mais, aveuglés par l'instinct, ils négligent, parfois, la divine flamme qu'ils devraient protéger contre les appétits de la chair, pour ne songer qu'à la chair qu'ils enrichissent d'une abondance funeste. Ils se réjouissent, c'est vrai, des premières manifestations d'un bon cœur; mais, en même temps, ils
entourent cFun respect imbécile et d'une indulgence immorale les premières saillies de l'amourpropre, de l'envie, de la cupidité, de Fégoïsme, de la colère, de la sensualité, de la mollesse, qu'il faudrait réprimer par de mâles corrections. Tant de précautions ineptes, tant de sollicitudes idolâtres se remuent autour d'un enfant qu'il s'habitue, comme d'instinct, à tous les calculs du bienêtre. Tant de pardons lui sont accordés qu'il compte sur une éternelle impunité. Tant de vaines flatteries, tant de paroles indiscrètes retentissent à ses oreilles qu'il recueille, une à une, toutes les maximes corruptrices du monde. Et, comme à toute nature jeune il faut un roi, je dis plus, un dieu qui s'empare de ses mouvements et les dirige, la royauté, la divinité des passions s'établissent sans obstacles dans l'âme de l'enfant. L'âge vient où la raison et la liberté, dégagées des liens grossiers de la matière, prennent conscience d'elles-mêmes, et se préparent à de solennelles décisions entre le bien et le mal, la vertu et le vice, la nature et la grâce. Mais qu'attendez-vous de bon d'un être sans force que vous vous êtes appliqués à corrompre? Qui peut rendre pur celui qui a reçu dans son sein tant de germes
impurs ' ? Trois fois enfanté dans l'iniquité, l'homme peut-il répondre aux hostilités du monde et du démon autrement que par la complicité de ses passions? Tout est contre lui, tout le menace de ruine. Conspirations au dehors, conspirations au dedans. Les mauvais génies se mettent en marche, le monde les précède ou les suit. Ils peuvent entrer, la révolution qu'ils méditent est déjà commencée par les sociétés secrètes qui travaillent nos propres entrailles. Avec cela, que devient notre vie? Ecoutez-en, d'une bouche plus éloquente que. la mienne, le court et lamentable récit : k 0 homme, ô victime infortunée ! s'écrie saint Bernard, que de fois tu veux et c'est en vain? Que de fois tu fais un premier mouvement sans pouvoir en ajouter un second? Un premier effort et tu ne vas pas au delà ? Tu te pousses avec violence vers un objet et tu ne peux l'atteindre. Tu voudrais arriver et rien ne t'emporte. Tu conçois de magnanimes résolutions et tu ne sais pas les mettre au monde. Et là, où tu commences, là, tu tombes en défaillance-. » Mon Dieu, que c'est
1. Quis potest facere mundum de immundo concepUim semiiie? (Job,, c* xiv, 4.)