Joan., cap. m
Dieu et entendu Dieu, et les secrets de son essence, et l'immensité de ses perfections, et le mystère de sa vie. Jésus-Christ est Dieu même : Dieu vu, entendu, touché, goûté; Dieu conçu comme les enfants des hommes; Dieu enfant, couché comme un misérable sur la paille d'une crèche ; Dieu adolescent, croissant en sagesse et en grâce ; Dieu puissant en œuvres et en paroles, commandant à la nature et laissant tomber de ses lèvres une doctrine céleste; Dieu humilié, persécuté, outragé; Dieu souffrant et mourant pour le salut du monde; Dieu triomphant de la mort; Dieu entrant, par toutes les portes ouvertes de notre nature, et nous donnant de son existence, de sa présence, de son action, une suréminente certitude. En lui, les perfections divines vont jusqu'au bout de leur manifestation; tout le possible nous apparaît, absorbé dans le parfait. Peut - on concevoir unepuissanee plus grande que celle qui, pour donner au fini La perfection même de l'infini, triomphe de toutes les impossibilités, du péché lui-même? Peut-on concevoir une sagesse plus grande que celle qui consomme, en une seule personne, Tunité de tout ce qui est dans le ciel et dans les espaces, et tire, des entrailles mêmes du
iOG IL FAUT CHERCHER JÉSUS-CHRIST
mal, le salut, la régénération, la glorification du monde? Peut-on concevoir un amour plus grand que celui qui porte le Souverain bien à se donner, jusqu'au sacrifice de sa gloire et de sa vie? Peuton concevoir une justice plus grande que celle qui répond aux rigoureuses exigences de la Majesté divine? Peut-on concevoir une miséricorde plus grande que celle qui impose à Dieu nos misères, pour nous consoler, nous soulager, nous délivrer de la misère? Peut-on concevoir, enfin, une bonté plus grande que celle qui met le comble aux communications divines ?
Hommes de la nature, pendant que vous cherchez péniblement les perfections éternelles dans des représentations qui n'en reçoivent qu'un reflet lointain, celui qui connaît Jésus -Christ les contemple dans leur source même, et en admire les suprêmes manifestations terrestres, en attendant le face à face des cieux. Il va plus loin : Jésus-Christ le fait entrer jusqu'en cet arcane sacrosaint où s'accomplissent les actes inénarrables de la vie divine; car Jésus-Christ, Fils éternel de Dieu, promet à celui qui vient à lui, l'Esprit de son Père, qui est aussi le sien. Ils sont donc trois en un seul : le Père, le Fils et TEsprit-Saint. Vous
chercheriez en vain ce mystère dans la nature ; il n'y a que le Fils qui connaisse le Père, et qui puisse le révéler'.
Nos spéculations philosophiques nous élèvent jusqu'à la conception d'un être premier, nécessaire, se suffisant pleinement à lui-même, monade silencieuse, solitaire et stérile, fatalement condamnée, par sa perfection même, à une intimité égoïste : Dieu ténébreux et froid que notre cœur ne comprend pas. Mais, la connaissance de Jésus-Christ nous apprend comment Dieu vit, et nous apporte, des profondeurs les plus reculées de l'éternité, un écho du cantique vivant par lequel l'infini, le ciel des cieux, célèbre sa propre gloire.
Par Jésus - Christ, Dieu est aussi connu qu'il peut l'être en ce monde de passage, et ce monde ^ lui-même, nous apparaît sous un aspect grandiose qui pallie à nos yeux toutes ses infirmités. Là où la science humaine ne voit que des substances, des forces, des mouvements, des lois, un ordre admirable qui nous élève vers l'infini , sans nous faire franchir Tabîme immense jeté entre nous et le suprême objet de nos connaissances, celui qui
1. Neque Patrem quis novit nisi Filius, et cui voluerit Filius revelare. (Malth., cap. xi, 27.)
connaît Jésus - Christ découvre une pénétration mystérieuse, en vertu de laquelle toutes les ascensions de l'être et de la vie sont couronnées par la suprême perfection. En effet, par Jésus-Christ, verbe incarné, Dieu se donne au monde, et le monde entre en Dieu ; le monde est condensé, récapitulé, honoré par l'union hypostatique d'une glorieuse sujétion et appartenance à la personne même de Dieu, et ainsi que dit le grand apôtre : « Dieu est tout, en toutes choses ; Ut sit Deus OTïinia in omnihus\ ■>■>
Mais, c'est vous-mêmes. Messieurs, qu'il faut voir dans la lumière du Verbe incarné. Vous-mêmes, problèmes de grandeur et de misère, dont la -complète solution ne peut être donnée par aucune science humaine . Quand vous aurez compté toutes les molécules dont se compose votre corps ; quand vous en aurez déterminé la nature et les fonctions ; quand vous aurez distingué de la matière, la très pure substance de votre âme ; quand vous aurez découvert le nombre, le jeu et Tordre de ses facultés ; quand vous aurez assigné à cha-
1. Cum enim subjecla faerint illi omnia, tune et ipso Filins subjectus erit ei qui subjecit ei omnia. ut sit Deus omnia in omnibus. (I. Cor., cap. xv, 28.)
cune son objet propre ; quand vous aurez construit la somme des principes, qui, dans l'ordre intellectuel et moral, régissent notre nature; quand vous aurez fait la part des instincts et des passions qui sont la source de ses dérèglements ; quand vous vous serez éclairés sur le but ultérieur de ses tendances, de ses habitudes, de ses actes; quand vous aurez prononcé que l'homme est la créature privilégiée de Dieu, le roi laborieux de ce bas-monde, vous resterez en présence d'un être énigmatique qui n'a pas dit encore son dernier mot. Les grandes et fortes aspirations qui nous soulèvent au-dessus de nous-mêmes , les infirmités et les désordres qui nous ravalent: le sublime et l'abject mêlés ensemble, nous posent un pourquoi j auquel la raison ne répond qu'en balbutiant comme un enfant, si elle n'a pas l'audace des solutions inintelligibles ou monstrueuses. — Mais, dès que vous connaissez Jésus-Christ, son nom seul vous révèle ce que vous êtes. Il s'appelle Jésus, c'est-à-dire Sauveur, parce que l'homme, être tombé, portant dans ses misères j)hysiques et morales les douloureux stigmates de sa décadence, a besoin d'être ramené à sa dignité première. Il s'appelle Christ, c'est-à-dire oint
OU sacré, et Tonction divine que reçoit, en lui, la nature humaine, est à la fois l'exemplaire et le principe prédestiné de notre grandeur. De fait, du moment que le Verbe de Dieu épouse notre chair, il doit y avoir en nous autre chose qu'une âme raisonnable unie au plus parfait des corps créés. Nous sommes, en toute vérité, les frères d'un Dieu, miséricordieusement adoptés par Celui qu'il appelle son Père éternel, appelés, en vertu de notre adoption, à la participation de sa vie et au partage de sa gloire ; en un mot, nous sommes des êtres surnaturels^ rameaux d'un tronc divin, membres d'une tête divine, inondés de sève divine, de sang divin, de grâce divine.
Le Dieu qui est tout en toutes choses, <( est plus en nous que partout ailleurs : Deus intiniior est intinio nostro. » Dès lors, tout ce qu'il y a en nous de grands désirs et de sublimes tourments, malgré nos faiblesses et notre vileté, s'explique par notre vocation et notre insertion dans le Christ.
Etendez à l'histoire de l'humanité ces vues sur la restauration et la déification de l'homme, les événements, mal dessinés par les étroits systèmes qui n'y veulent voir que le jeu des idées et des passions humaines , s'accusent avec une supé -
rieure netteté. Toutes les évolutions du monde ancien nous apparaissent commandées par la préparation divine de l'incarnation . Le monde chrétien, ce phénomène si incompréhensible, pour qui ne le regarde que des yeux de la raison, nous montre en Jésus-Christ le secret de son extension, de sa durée, de ses mouvements, de sa perfection, de son harmonie.
Jésus-Christ grandit tout, Jésus- Christ explique tout. Il faut donc que vous le connaissiez, Messieurs, si vous ne voulez être distancés, malgré tout votre savoir, par une foule de pauvres gens, par vos femmes, par vos enfants, pour qui Jésus- Christ est la science suprême. Ne m'accusez pas, je vous prie, d'en vouloir aux connaissances que vous avez laborieusement acquises. Je ne aous dis pas : éteignez les lumières, renoncez à ce que vous savez; — mais bien, — cherchez Jésus-Christ pour rehausser et compléter toutes vos sciences humaines ; cherchez Jésus-Christ, il y va de l'honneur de votre intelhgcnce.
J'arrive, Messieurs, à la question d'intérêt. Vous n'êtes pas, je l'espère, de ces êtres grossiers qui n'ont de sollicitude que pour les choses du temps ;. comme si la science, l'amour, les honneurs, la richesse , le plaisir devaient durer toujours . Vous avez réfléchi, en hommes sensés, sur la fragilité des petits bonheurs que Ton peut se procurer ici-bas, et compris qu'il n'en est aucun capable de satisfaire le désir immense d'être heureux, qui tourmente notre nature. C'est dans un autre monde, éternel et immuable, que vous comptez vous assurer la possession des vrais biens ; c'est dans une patrie, où l'on ne rencontre ni la douleur^ ni le péché, ni la mort, que vous espérez vous reposer des orages à travers lesquels s'accomplit votre voyage terrestre. Etre sauvé des décevantes félicités qui trompent notre soif de bonheur, sans l'éteindre, arriver au parfait et éternel contentement de nos légitimes besoins, de nos meilleures aspirations: voilà, si je ne me trompe, ce que tout homme sage croit être son plus grave intérêt.
Or, sur ce point, la sagesse humaine a sa théorie toute faite. Elle pose en principe que la connais* sance philosophique de Dieu, jointe à la pratique des vertus naturelles, suffît pleinement pour notre salut. S'il n'y avait point d'autre enseignement que le sien, il faudrait bien s'en contenter ; mais une autre sagesse, qui se prétend descendue du ciel, nous enseigne que notre plus grave intérêt est enjeu dans la recherche de Jésus-Christ. « Il n'y a pas de salut ailleurs qu'en lui, nous dit-elle : Non est in alio aliquo salus^ ! — Pas de nom, sous le ciel, autre que le sien, qui puisse être la marque de notre élection divine ^ — Principe de toutes choses^ il en est la fin \ — Tout vient de lui, tout aboutit à lui. Personne ne va à son Père s'il ne le conduit'*; — il conduit par la grâce, et la grâce a sa source en lui : Gratisi Dei pevJesum Christum Dominum nostrum'^. — Si vous cherchez hors de lui la vérité, vous ne la trouverez qu'incomplète et mutilée, car il est la
i. Act., cap. IV, 12.
2. Nec enira aliud nomen est sub cœlo datum hominibiis, in quo oporteat nos salvos fieri. (Ibid.)