Luc, c XI
L'Eglise nous invite à fuir ses pièges, et nous dicte les prières que nous devons faire pour déjouer ses tentations. Dans ses exorcismes, elle le gourmande, lui et les armées invisibles qu'il conduit, par des apostrophes solennelles,, qui, seraient le comble du ridicule et de la folie, si elles ne s'adressaient qu'à des êtres imaginaires. « Esprits de ténèbres, celui-là vous commande qui, par son corps très saint, étendu sur l'arbre sacré de la croix, a purifié les airs que vous infectez. Celuilà vous commande , qui par sa mort a vaincu , détrôné, enchaîné au fond des abîmes votre roi, père de la mort. Celui-là vous commande, qui par sa propre vertu est monté aux cieux. Celui-là vous commande, qui doit venir un jour juger les vivants et les morts et passer le monde par le feu^. Voici le bois de la croix, fuyez ennemis. Ecce
1. Ipse vobis imperat^ qui sua sacratissima Cruce^ et Corporis sui sanctissimi in ea extensione aerem purgavit. Ipse vobis imperat, qui per mortem suara, vos, principem vestrum, mortemque devicit, et ligavit , atque seternse gehennse mancipavit ignibus. Ipse vobis imperat, qui, inferno spoliato^ surrexit a mortuis. Ipse vobis imperat, qui post quadraginta dies, nube susceptus, virtute sua ascendit in cœium. Ipse vobis imperat, qui venturus est judicare vives, et mortuos, et sœculum per ignem. (Brev. ord. Prsed. , Exorcismus contra imminentem tempestatem fulgurum et cjrandinis.)
lignum sanctissimde crucis, fugite partes aclversse! »
Enfin, Messieurs, tous les docteurs de l'Eglise, chargés de nous instruire, ne cessent de nous rappeler que l'esprit du mal, jaloux de la félicité qui nous a été promise, ne peut supporter la pensée qu'un jour nous monterons au ciel d'où il est descendu \ et que, pour arrêter le vol de notre âme, il souffle sa haine malfaisante aux esprits maudits qui lui tiennent compagnie^, s'efforce de nous entraîner dans sa révolte^ et remplit nos cœurs de désirs mystérieux qui les pervertissent^.
En présence de ce grave enseignement, comment traiter à la légère l'existence et le pouvoir du démon ?
Vous me direz peut-être, Messieurs, que l'affaiblissement de la foi, l'énervement de cette énergie surnaturelle qui doit nous soutenir dans nos luttes
1. Ad cœlum undè ille cecidit, non vult, non fert, non patitur quantum in se est hominem pervenire. ( P. ChrysoL, serm. XCVI. )
2. Diabolus sua3 societati malignos affectus inspirât. (Aug., lib, IV, De Trinitate, c. xir.)
3. Diabohis animam in affectum malitiœ trahit. (Bed., in cap. XV, Actor.)
4. Diabolus corda hominum occultis cupiditatibus replet. ( Isidor., lib. De surnm. bono., c. v. )
contre le mal, les lâches complaisances de notre volonté, devant les plus vulgaires occasions de péché, suffisent pour expliquer la perversion humaine, sans qu'il soit besoin de recourir à l'intervention d'un esprit malfaisant. J'accorde, avec saint Thomas, qu'une grande partie de nos fautes proviennent directement des défections de notre libre arbitre sollicité par les convoitises ^ Mais prenez garde, je vous prie. Le plus beau triomphe du démon est de s'entourer de ténèbres, sous le couvert desquelles il agit à coup sûr. Il n'est jamais plus fort que lorsqu'il parvient à se faire oublier, jamais plus maître, jamais plus tyran que lorsque ses coups tombent sur des esclaves qui ne veulent pas voir sa main. Que Dieu vous préserve de cet aveuglement et de ce déshonneur, et qu'il vous rende attentifs à ces avertissements apostoliques. (( Nous avons à lutter, non contre la chair
1. Directe diabolus non est causa omnis peccati : non enim omnia peccata commituntur diabolo instigante, sed qiisedam ex libertate arbitrii, et carnis corriiptione : quia ut Origen. dicit, lib. III, Periarch. sive deprincipiis, c. n : « Etiamsi diabolus non esset, homines haberent appetitum ciborum et venereorum biijusraodi. » Circa quas multa inordinatio contingit, nisi per rationem talis appetitus refrœnetur; et maxime supposila coiTuptione naturœ. [Suram. Theol., I P., qusest. 114. a 3.)
et le sang, mais contre les princes et les puissances, contre les chefs de ce monde de ténèbres, contre les esprits de malice répandus dans l'air ^ — Frères, veillez; car votre adversaire le diable, comme un lion rugissant, rôde autour de vous cherchant qui il doit dévorer. Fratres... vigllcite : quici adversarius vester discbolus tanquanm leo Tugiens circuit^ quœrens quem devoveV^.
Après avoir constaté le pouvoir du démon, je dois vous dire comment il l'exerce.
La tendance originelle des esprits angéliques est la bienfaisance. Ils tiennent cela du souverain bien qui, de sa nature, cherche à se communiquer. Les mettre en rapport avec des natures inférieures c'est les forcer, en quelque sorte, à vouloir leur bonheur et leur perfection. Voilà pourquoi nous les considérons, après Dieu, comme nos plus augustes bienfaiteurs. Ils président aux mouvements
1. Non est nobis colluctatio adversus carnem et sanguincm ; 3ed adversus principes et potestates, adversus mundi redores tcnebrarum harum^ contra spiritualia nequiticC in cœlestibiis. (Ephes., c. vi, 12.)