Matth., cap. xxvi
Christ vivant dans les souvenirs de l'humanité chrétienne et dans l'œuvre animée qu'il pénètre de sa toute-puissante vertu. Les mêmes orgueilleux, contents d'eux-mêmes, enflés de leur savoir, refusant de soumettre leur raison aux vérités supérieures de la révélation, et prétendant régler souverainement les croyances de l'esprit humain. Les mêmes ambitieux, aspirant au comble des honneurs humains et rêvant, pour compléter leur gloire, la dictature des âmes. Les mêmes libertins, ennemis de l'esprit, amoureux delà chair, et n'attendant point d'autre bonheur que le plaisir dégagé de toute contrainte. Ne pouvant plus rien contre le Christ ressuscité qui vit et règne dans les splendeurs des cieux, ils s'attaquent à sa mémoire. Tortionnaires de l'histoire, ils fabriquent d'une main déloyale les faux christs dont je vous ai révélé la bâtardise et les infirmités. Mais, surtout, sachant bien que Jésus-Christ anime l'Eglise de son souffle, et se survit dans ce corps mystique qui perpétue sa doctrine, son autorité, ses vertus et sa gloire, c'est de ce côté qu'ils dirigent avec un merveilleux ensemble leurs ruses et leurs violences. Ils disent : L'Eglise est ennemie du progrès des lumières, de la perfectibilité humaine. Sa
LA BECHERCHE ENNEMIE 311
morale barbare outrage les saintes lois de la nature, et le reste... Mais vous, Messieurs, vous savez ce qu'ils pensent : la même chose, absolument la même chose que les princes des prêtres, les anciens, les docteurs, les scribes, les pharisiens et les saducéens.
L'Eglise nous est inutile : Inutilis estnohis, — Ne prêche-t-elle pas la soumission d'esprit, la modération dans les désirs, le détachement dans les richesses, l'humilité dans les grandeurs? Que faire, que devenir avec de pareilles doctrines, nous qui croyons que la raison est la source de toute vérité, que tous les désirs doivent être satisfaits, que la richesse ne saurait trop croître et que l'orgueil est le naturel soutien de notre dignité.
L'Eglise s'abstient de marcher dans nos voies comme si elles étaient impures : Ahstinet se a viis nostris twnqusnin ah ivimunditia. — Voyez quel cordon sanitaire elle établit autour de nous, et comme elle gourmande ceux de ses enfants qui osent mêler leurs pensées à nos pensées, leur vie à notre vie,
L'Eglise est contraire à nos œuvres et s'oppose à ce que nous faisons : Contrarius est operihus nostris etfactis nostris adversatur. — Partout où
nous voulons mettre le pied, nous la rencontrons armée d'un droit et d'une loi. Si nous-voulons populariser la libre pensée, elle s'écrie : Non licet. Si nous voulons agrandir nos frontières ou affranchir un peuple, elle s'écrie : Non licet. Si nous voulons nous consoler des maux inévitables de cette vie par l'accroissement de nos jouissances, elle s'éorié : Non licet. Si nous voulons réformer les institutions usées, qui ont régi jusqu'à ce jour la propriété, la famille, la société, elle s'écrie : Non licet. Toujours et partout des oppositions au nom de droits vermoulus et de lois surannées.
L'Eglise nous reproche nos péchés contre la loi. Imiwoperdit nohis peccata legis. — Non contente de nous avertir, elle publie nos fautes par la bouche indiscrète de ses évêques et de ses apôtres : Diffamcit in nos peccata disciplinse nostrse. Bien plus, elle entre dans nos âmes, et leur arrache les secrets que nous gardions pour le jour de notre triomphe : Factus est nohis in traductionem cogitationum nostrarum. Ses encycliques et ses syllabus, n'est-ce pas la traduction publique de nos pensées? Et avec cela, elle ne nous prend pas au sérieux, nous qui sommes des penseurs affranchis. Nos systèmes ne sont pas moins à ses yeux
des puérilités que des crimes : Tanquamnugaces œstimati sumus ah illo. N'est-ce pas odieux de voir qu'elle nous oppose sans cesse la force de ses martyrs, la pureté de ses vierges, le zèle de ses apôtres et la charité de ses moines, de ses nonnes, de ses fraternités ?... Gravis est nobis.
Encore, si elle se contentait d'être une société humaine, on peut se moquer des hommes ; mais ;^^le se flatte de posséder la science divine, elle se glorifie d'être le corps d'un Christ divin et d'avoir Dieu pour père : Promittit se scientiam Dei habere... et gloriatur patrem se habere Deum. S'il en est ainsi, c'en est fait de nos doctrines, de notre influence, de nos désirs, de nos passions, de notre vie. Nous ne pouvons souffrir cela plus longtemps» Entourons l'Eglise, tâchons de la surprendre : Circumveniamiis justum. Sondons-la par l'injure et les tourments : Contumelia et tormento interrogevius eura. Ecrasons-la sous le joug de nos lois restrictives, amputons ses membres les plus vivaces, coupons-lui les vivres. Et si elle refuse de se taire ou de parler comme nous, condamnons-la à la mort la plus honteuse, étouffons-la dans la boue et le sang : Morte turpis-
sima condemnerïius eum.
0 ennemis de mon Sauveur, vous avez beau vous cacher sous les dehors d'un zèle philantropique et d'une honnêteté frelatée, toujours on verra sur votre visage la trace des passions qui vous agitent ! Il y a trente siècles que la Sagesse divine vous a démasqués.
A ces orgueilleux, à ces ambitieux, à ces libertins, qui haïssent et persécutent Jésus-Christ dans sa mémoire et dans son corps mystique, il faut pour aider des Judas. — Satan, qui a possédé TIscariote,sait où Ton trouve de pareils traîtres. Il va les chercher dans les maisons saintes, où l'Eglise, trop bonne mère, allaite leur ignorance. Il leur apprend l'art secret des poisons, dont on peut se servir pour corrompre la vérité, et, quand il les croit bien instruits, il les pousse dehors et ferme sur eux la porte qu'ils n'auraient jamais dû franchir. Ils sont comme cela dans le monde un certain nombre, qui ne se rappellent leur éducation première que pour blasphémer avec plus d'art ou d'impudence, tant ils ont Fair de bien savoir ce qu'ils disent. Ce sont eux qui signalent aux mécréants les endroits par où l'on peut blesser plus sûrement leur mère. Les baisers ne leur coûtent pas. Ils appliquent avec un feint respect leurs le-
vres hypocrites sur les livres saints, et, de leurs ongles crochus, ils déchirent la lettre incorruptible dont ils escamotent le vrai sens. Du reste, ils sont bien payés de leur trahison, et les trente deniers de l'Iscariote pâlissent devant leur bonne fortune. Si, du moins, ces orgueilleux, ces ambitieux, ces libertins et ces traîtres rencontraient toujours autour d'eux la forte opposition des consciences courageuses. Mais non, les lâches sont tout prêts à les servir. Ils estiment l'Eglise, et savent qu'on la persécute par envie; mais, ils n'osent plus la défendre dès qu'on les menace de perdre l'amitié de César. César ne personnifie pas seulement le pouvoir: César, c'est la fortune, César, c'est l'opinion qui donne la popularité. César, c'est un parti , César, c'est toute force maudite qui s'empare de la conscience et la presse de capituler. Il faut prendre garde de déplaire à César, car on peut briser sa carrière, et briser sa carrière pour une cause sainte, c'est, par le temps qui court, un peu trop chevaleresque. Ne méprisons pas les beaux dévouements, mais sachons bien, dans l'intérêt de notre avenir, nous relâcher à propos des rigueurs de la justice et du droit. Ne plus être l'ami de César! C'est impossible. Qu'on fasse à l'Eglise ce
que l'on voudra, si elle est fille de Dieu, elle saura bien se tirer d'affaire sans nous.
Voilà ce que pensent, ce que disent et ce que font les lâches, pendant que les imbéciles applaudissent niaisement aux injures et aux blasphèmes qui couvrent les feuilles publiques, dont ils font la pâture quotidienne de leur esprit. Ils ne comprennent pas ce qu'ils lisent, ils approuvent tout de même. Leurs femmes et leurs enfants sont peutêtre aux mains de l'Eglise, qui, par sa douce influence, assure la paix du foyer domestique. Ils n'en sont pas fâchés, mais le journal, l'oracle a crié à l'accaparement, au despotisme, à la conspiration deFignorance contre la lumière, de la réaction contre le progrès, et ils croient cela; s'il arrive quelque malheur, ils ne commenceront pas, les innocents ! Mais, une fois la chose en train, ils ajouteront aux clameurs des scélérats, l'appoint de leur petit toile, de leur petit crucifige.
Voilà, Messieurs, les ennemis du Sauveur, et, dans tous les temps, les auteurs de sa douloureuse passion. Vous n'êtes pas de leur compagnie. Dieu merci ; mais, ils vous entourent, ils vous pressent, ils vous menacent. Quelle attitude devez -vous
prendre, quelle conduite devez-vous .tenir à leur éorard? Je vais vous le dire.
A mesure que croissait l'audace des ennemis du Sauveur, la peur envahissait l'âme de ses disciples. Ils en vinrent jusqu'à douter de sa mission; jusqu'à désespérer de l'accomplissement de ses promesses. Ils n'avaient pas vu la fin glorieuse des événements qui se déroulaient devant eux; leur peur s'explique. La nôtre serait sans excuse ^ Messieurs, car Dieu nous a appris, à l'école des merveilles, à ne pas craindre la victoire définitive des ennemis de son Fils.
En les voyant agir dans la passion du Sauveur, on croirait qu'ils sont devenus les maîtres des événements, et qu'ils vont triompher, à jamais, sur le cadavre de leur victime. Au pied de la croix, ils insultent à la puissance du Fils de Dieu. Ils se moquent de ses douleurs, tant ils sont sûrs qu'aucune force ne pourra plus délivrer le juste; et, pendant
que la mort travaille son corps et hâte les derniers
battements de son cœur, ils branlent la tête en lui disant : « Eh toi ! qui détruis le temple de Dieu et qui le rebâtis en trois jours, que ne te sauves-tu toi-même ? Si tu es le fils de Dieu, descends de la croix. Il a sauvé les autres et il ne peut se sauver lui-même \ )) Misérables aveugles! Ils ont donc oublié cette solennelle et sinistre parole de Jésus- Christ, se livrant lui-même à leur fureur, après les avoir renversés : « C'est ici votre heure et la puissance des ténèbres : Nunc horavestra etpotestcis tenehrarura ^. » Leur temps a été compté, qu'ils se dépêchent et qu'ils se fassent aider par l'enfer; car Dieu livre son Fils, mais ne l'abandonne pas. Ils auront beau sceller la pierre de son sépulcre, et prendre leurs précautions contre des hommes épouvantés ; quand leur heure, l'heure qui leur a été donnée, sera passée, une voix se fera entendre : (( Je me suis endormi, j'ai sommeillé et je me suis levé, car le Seigneur m'a pris dans ses bras et m'a relevé. Ego dormivi et soporatus sum etre-
1. Vah! qui destruis templum Dei et in triduo resedifices, salva temetipsum : Si filius Dei es descende de cruce. Alios salvos fecit, seipsum non potest salviim facere. (Matth., XXVII, 40, 42.)