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Mort le 6 août, jour de la Transfiguration

s'est montré partout et toujours ! » Oui, mes frères, M. l'abbé Lambron est un de ces prêtres tirés des trésors de la miséricorde de Dieu pour le bien des hommes ; c'est ce prêtre fidèle que le Seigneur s'est suscité de nos jours et qui a rempli son ministère selon le cœur de Dieu et selon les desseins de son amour : Siiscitaho^ etc. Et, pour vous le prouver, je vous montrerai dans un premier point que sa vie a été une vie de dévouement au bien de ses semblables, et, dans une seconde réflexion, que sa mort même doit servir à nous rendre meilleurs. Tel sera le sujet et le partage de ce discours que je consacre à la mémoire de maître Hyacinthe-Urbain Lambron, premier vicaire général de ce diocèse et archidiacre du Mans.

PREMIER POINT

Je suis aise, mes frères, que cette circonstance m'offre Foccasion de vous faire connaître ce que c'est qu'un prêtre : le monde l'ignore ou le méconnaît, et ceux môme qui le savent ne le savent pas assez. Il nen est pas du sacerdoce comme des autres états de la vie. On embrasse et on exerce toutes les autres professions de la société par des vues dintérèt privé; c'est pour acquérir de la fortune, c'est pour se procurer du bien-être et des jouissances, c'est pour arriver aux honneurs ou conquérir de la gloire. Mais rien de semblable dans le sacerdoce : c'est un état tout de dévouement au bien des autres, un état où l'on fait profession de

s'immoler tout entier pour le salut de ses frères, sacrifiant pour cela tout son temps, son repos, son plaisir, et, s'il le faut, son sommeil, sa santé et sa vie. Dès qu'on est prêtre, on ne s'appartient plus, on est tout entier aux autres, victime publique dévouée au salut de tous. A tous les moments du jour et de la nuit, le prêtre se doit à quiconque a besoin de son ministère ; et, lors même qu'il ne se livre pas au travail extérieur, sa vie est encore une vie de dévouement au bien des autres : tantôt il prie pour eux et ouvre sur les peuples le sein des divines miséricordes; tantôt il s'instruit lui-même pour les instruire à leur tour et n'être pas l'aveugle qui conduit d'autres aveugles; mais toujours il est tout à tous, et leur sacrifie tout ce qu'il a et tout ce qu'il est : on ne lui en sait pas de gré, n'importe ; son zèle ne lui attire que des persécutions, n'importe encore. On le maudit et il bénit, on le hait et il aime, on le persécute et il travaille à sauver, et de grand cœur il donnerait sa vie pour ramener à la religion ses ennemis les plus acharnés. Tel est notre saint état, état tout de dévouement au salut de nos frères.

La Providence, qui de toute éternité avait prédestiné M. l'abbé Lambron à une vocation si sublime, le prépara dès la première enfance aux vertus qu'elle exige ; une mère chrétienne lui inculqua la piété dès le berceau par ses leçons comme par ses exemples, et lui, élève docile, répondit avec empressement aux soins maternels. On le voyait,

jeune Samuel, prier à l'église à côté de sa vertueuse mère avec recueillement et ferveur; disciple sage, recueillir à l'école avec assiduité et zèle les premiers enseignements du jeune âge; enfant soumis, observer à la maison toutes les prescriptions de l'autorité paternelle; et le cœur des parents était joyeux des belles espérances que déjà ils concevaient de lui, comme le laboureur à la vue des fleurs du printemps se réjouit des fruits qu'il espère recueillir en automne. Plus tard, placé à Evron, sous la conduite d'un de ces prêtres zélés , d'un de ces nouveaux Néhémies qui travaillaient à réparer les ruines du sanctuaire désolé par la persécution, il ne démentit point de si beaux commencements. Sa piété, sa sagesse, son application, ne firent que croitre avec l'âge, que se développer avec la raison, et bientôt il entra au grand séminaire pour se préparer à la réception des saints ordres. Il comprit dès le principe tout ce que demandait de lui le séjour dans un lieu si saint, dans ce noviciat du sacerdoce, dans ce sanctuaire de la fers'eur ecclésiastique, dans ces maisons d'où l'on ne doit sortir que quand on a un cœur d'apôtre pour évangéliser les peuples, et l'âme d'un saint pour traiter dignement les choses saintes, pour représenter Jésus-Christ aux hommes, pour se conserver toujours pur dans l'atmosphère empoisonnée du monde et édifier les fidèles. Plein de ces pensées, M. l'abbé Lambron se distingua entre tous par sa piété, son obéissance et son zèle. Dès

lors il conquit dans le cœur de ses supérieurs cette haute estime, cet attachement sincère qui depuis n'a fait que s'accroître et dont il a reçu un si éclatant témoignage. Dès lors son àme expansive et charitable entra avec bonheur dans cette disposition de dévouement au bien de ses semblables qui fait le caractère propre de l'état ecclésiastique, et à peine l'imposition des mains l'eut-elle consacré prêtre, qu'on le vit, s'oubliant lui-même, s'immoler tout entier pour le bien des autres.

Ici, mes frères, je distingue dans M.FabbéLambron deux espèces de dévouement: le dévouement qui a pour objet les choses de la vie présente, et le dévouement qui veut à tout prix procurer à ses frères un bonheur éternel. Pour ce qui regarde la vie présente, voyez-le, ce bon prêtre, comme il est dévoué à tous et à chacun selon son rang ! Il est dévoué à son évêque : il voit, aime et honore en lui Jésus-Christ dont celui-ci est le représentant auprès des prêtres et des peuples; il cherche à lui adoucir la charge si dure du gouvernement et professe hautement ce grand principe d'où dépend la hiérarchie des pouvoirs sociaux : c'est qu'il faut respecter tous les actes de l'autorité légitime non évidemment mauvais et en supposer les motifs bons et valables^ lors même qu'on ne les comprend pas. Il est dévoué à son pasteur lorsqu'il exerce le ministère en second, il lui obéit comme un enfant à son père, il le respecte et le fait respecter de tous. Il est dévoué à ses vicaires lorsqu'il est

lui-même pasteur, et j'ai eu plaisir à les entendre proclamer que, pendant le temps qu'ils avaient demeuré avec lui, jamais il ne leur avait fait la moindre peine, toujours il s était étudié à leur rendre la vie heureuse. Oh! que c'est là, mes frères, un bel éloge ! On a défini la vertu Tart de rendre heureux tout ce qui nous entoure, et M. l'abbé Lanibron a réalisé dans sa conduite cette belle définition.Comme l'Apôtre, il s'est appliqué à plaire à tous en toutes choses, jjer omnia omnibus placeo, s'oubliant lui-même pour ne songer qu'au bonheur des autres : Non quœrens quod 7nihi utile est, spcl qiiod muhis. 0 vous qui, dans l'intérieur de la vie domestique, vous laissez aller à l'humeur difficile et susceptible.auxparoles brusques, aux reproches acerbes, venez apprendre de ce saint prêtre à souffrir et à vous taire pour ne faire peine à personne quand le devoir n'oblige pas à parler, à vous gêner et vous priver pour faire plaisir à tous ; et n'oubliez jamais que la vraie vertu consiste dans l'oubli de soi pour procurer le bonheur des autres. Le dévouement de M. l'abbé Lambron ne se renfermait pas dans l'intérieur du presbytère, il s'étendait à tous ceux qui avaient à traiter avec lui: les petits comme les grands, les pauvres comme les riches , tous trouvaient en lui un accueil paternel, à quelque moment qu'ils se présentassent, et jamais on ne se retirait d'auprès de ce bon pasteur sans avoir à se louer de sa .charité, de son obligeance, de cet excellent cœur qui cherchait à faire plaisir à

tous. Son élévation dans la hiérarchie ecclésiastique ne l'enfla point et ne diminua rien de ce dévouement qui se fait tout à tous ; toujours on le trouva également accessible, accueillant et bon, et jamais il n'exerça l'autorité qu'avec douceur, indulgence et charité,, pouvant même encore alors dire comme l'Apôtre : Per omnia omnibus placeo, non quœrens quod mihi utile est, sed quod midtis. Mais c'était surtout au soulagement des malheureux qu'était dévoué le cœur de M. l'abbé Lambron : cette âme aimante ne pouvait voir souffrir sans éprouver le besoin de soulager; il donnait tout ce qu'il avait, et ses revenus étaient dispersés dans le sein de l'indigence. 0 ville d'Ernée, il demeurera à jamais inscrit dans tes souvenirs. le nom de ce bon pasteur qui a passé au milieu de toi comme son divin Maître en faisant le bien; tu l'as vu pendant de longues années le père des pauvres, l'œil de l'aveugle, le pied duboiteux.le consolateur de l'affligé, le soutien de tout ce qui était faible, l'appui de tout ce qui était malheureux. Oh! tu ne seras pas assez ingrate pour oublier jamais tant de charité et de dévouement; tu fus le théâtre où il passa la plus belle portion de sa vie, où peut-être même à force de fatigue il prit le germe de la maladie qui nous l'enlève aujourd'hui; au moins sois reconnaissante et conserve précieusement sa mémoire.

Mais si le dévouement de M. l'abbé Lambron, pour ce qui regarde la vie présente, fut si admirable, qui pourrait dire son dévouement pour les intérêts

éternels de ses frères? Sans doute, le cœur du bon prêtre, qui est tout charité, voudrait que' tous les hommes fussent heureux dès ici-bas, et s'étudie en conséquence à alléger l'infortune partout où il la rencontre et à procurer à tous la plus grande somme de bonheur possible ; mais ses vœux se portent bien plus loin que la vie présente : il voit au delà du tombeau l'éternité, l'éternité heureuse ou malheureuse pour chacun de ses semblables, selon que chacun d'eux aura pratiqué ou transgressé les lois de Dieu et de l'Eglise. A cette pensée son cœur s'enflamme, le zèle bouillonne au dedans de sa poitrine : Incitatus est spiritiis ejus in ipso. « Quoi! ces hommes vontpérir si je ne me dévoue pour les sauver, éternellement ils seront étendus sur les brasiers de l'enfer; éternellement ils pousseront des cris de rage et de désespoir ! ah ! plutôt je me sacrifierai, je m'immolerai, je donnerai tout mon temps, je donnerai ma santé^ je donnerai ma vie pour en sauver au moins le plus grand nombre possible. » Touché de ces pensées de foi, M. l'abbé Lambron se dévoue tout entier au salut éternel de ses frères et ne connaît plus de repos; il passe les jours entiers au saint tribunal pour y recevoir les pécheurs et les préparera l'éternité, pour y soutenir les âmes faibles et les prémunir contre la rechute, pour y sanctifier les justes et les faire avancer de vertu en vertu. A peine s'il en sort quelques instants rapides pour prendre ses repas. Vous ne le voyez point dans ces réunions de confrères qui, quand

l'esprit de Dieu y préside, n'offrent cependant à la nature épuisée par de grands travaux qu'un délassement innocent ; on ne le voit même que rarement et peu d'instants auprès d'une mère qu'il chérit et dont il est chéri comme sa consolation et sa gloire. Chose remarquable, mes frères, pendant le long temps que M. Lambron a été curé d'Ernée, jamais il n'a accordé à sa vertueuse mère un seul jour entier, prêtre sublime qui ne vivait que pour son devoir, qui craignait de dérober quelques instantsà son ministère. Pour comprendre tout ce que ce dévouement a de généreux, il vous faudrait, mes frèreSjVOus mettre un instant par la pensée àla place du confesseur et vous représenter tout ce qu'a de pénible un ministère hérissé de difficultés qui embarrassent, accompagné de dégoûts qui rebutent, plus gênant encore par l'attention soutenue qu'il exige que par la fatigue du corps, sans gloire aux yeux des hommes, sans récompense sur la terre^ sans reconnaissance même souvent des pénitents qui se fâchent et contre les remèdes qu'on est obligé de leur prescrire et contre celui qui les prescrit. M. l'abbé Lambron en était accablé, « et je crains, me disait-il il y a huit ans^ de succomber bientôt sous le fardeau ». Mais pour cela il n'interrompait pas le travail et jusqu'au dernier jour qu'il fut curé d'Ernée il le continua avec la même assiduité. Lorsque la confiance de son évêque l'appela à un poste supérieur, il aurait pu trouver dans les devoirs mêmes de sa nouvelle position des prétextes

plausibles de suspendre ou de modérer ce ministère si pénible ; mais les communautés religieuses le réclament, le dévouement ne sait pas dire non, et le voilà comme auparavant^ dans tous les moments que lui laissent libre les travaux de l'administration, assis au saint tribunal^ occupé à la culture de ces âmes d'élite qui, retirées dans les cloîtres,, cachées dans le secret de la face de Dieu^ apaisent par leurs prières la colère du ciel, font par leur pureté et leur vie angélique le plus bel ornement de l'Eglise et sont comme les fleurs choisies plantées dans le jardin de l'Epoux. Alorsaussi il fut tout à vous, vierges chrétiennes qui, répandues dans presque toutes les paroisses de ce diocèse, portez partout la bonne odeur de Jésus-Christ, instruisez l'enfance, dirigez l'âge mûr et êtes la ressource du pauvre et du malade. C'était lui que vous aimiez à consulter dans vos retraites générales ; il était pour vous le directeur d'élite, le prêtre estimé entre tous, et dans la ville épiscopale presque seul il dirigeait les consciences de vous toutes.

Ces grands travaux, joints aux courses et aux sollicitudes de son nouveau poste, mettent sa santé en péril ; les médecins l'avertissent que sa vie même y est compromise ; mais le dévouement ne calcule pas avec le danger. Loin de craindre la mort, il la regarde comme la plus belle récompense : ni les ardeurs d'une hèvre brûlante ne retenaient un saint Charles, ni les glaces et lespérils de mort n'arrêtaient un saint François de Sales. Tant que le zèle sait du

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bien à faire, il ne peut demeurer en repos; il faut qu'il travaille, et, s'il doit mourir, qu'il meure sur la brèche en s'immolant pour ses frères. M. l'abbé Lambron travaille en effet jusqu'à la fin, et la veille même de son départ pour venir mourir au sein de sa famille, il confessa encore pendant onze heures entières. Infatigable apôtre, c'est assez de travaux; l'heure de la récompense asonné:quittezle lieu du combat et venez accorder à une mère chérie la triste consolation de vous fermer les yeux, la consolation plus douce de vous voir mourir en saint; venez édifier votre famille et vos amis par votre patience dans la souffrance, par votre résignation dans la perte de la vie ; c'est la dernière mission qui vous reste à remplirici-bas. Il la remplit noblement, mesfrères,cettemission: pendant plus de deux mois il a porté la croix en' son corps par des douleurs cruelles, et pendant cette longue série de souffrances il n'a laissé entendre que ces paroles d'humble résignation : « Mon Dieu, que votre volonté soit faite ! j'en mérite bien davantage. » 0 pieux malade, c'est aussi assez de souffrances, assez de saints exemples; et maintenant, cieux, ouvrez-vous, recevez le bon prêtre qui n'a vécu que pour faire le bien, lui-même vous a envoyé tant d'àmes justes qu'il a préparées au dernier passage^ recevez-le à son tour. Tant d'autres, sanctifiés par son zèle, viendront à sa suite : ce sera sa gloire et sa couronne pendant Téternité. 0 saint prêtre, allez donc au ciel où vos mérites vous appellent, allez régner dans la

gloire, nous nous en réjouissons pour vous; nous applaudissons à votre bonheur et à votre triomphe ; vous étiez un fruit mûr pour le ciel, la main de Dieu vous a cueilli, qu'elle en soit bénie. Mais en môme temps nous ne pouvons retenir nos larmes en pensant à la perte que fait l'Église en vous. Oui, bon prêtre, la religion pleure sur vous, elle pleure un ministre fidèle, un ouvrier laborieux de la vigne du Seigneur, un de ces hommes de miséricorde dont la piétén'a point défailli ; ce diocèse pleure sur vous, il pleure un de ses chefs et de ses guides, un modèle du clergé ; votre évêque pleure sur vous, il pleure un ami dévoué, un confident sûr dans le sein duquel il pouvait épancher son cœur et ses peines ; cette paroisse pleure sur vous, elle pleure une de ses gloires éteintes, un de ses enfants qui lui faisaient le plus honneur ; tous vos amis pleurent sur vous, ils pleurent un cœur bon, un âme généreuse ; l'unique consolation qui nous reste, c'est de lever les yeux au ciel et de nous dire : Il était juste que le Seigneur récompensât un ministre si fidèle dont la vie entière a été une vie de dévouement, nous venons de le voir, dont la mort môme doit encore servir à nous rendre meilleurs. Ce sera le sujet de la seconde partie.

SECOND POINT

Il y a toujours, mes frères, de graves enseignements à recueillir sur une tombe, et c'est mon devoir de vous les faire entendre ici. La tombe de

M. Fabbé Lambron vous enseigne : V le néant de toutes les choses humaines; 2" la nécessité de nous tenir toujours prêts à comparaître devant Dieu ; 3° enfin le bonheur d'une sainte mort.

Le digne prêtre que nous pleurons a occupé pendant sa vie des postes importants et même le rang le plus élevé au-dessous de l'épiscopat dans la hiérarchie ecclésiastique. Cela est honorable sans doute, mais ce n'est point là sur une tombe matière d'éloges; sa mort nous apprend que toutes les grandeurs comme toutes les richesses, comme tous les plaisirs, ne sont rien, que c'est une folie d'y attacher son cœur, que ce n'est pas une gloire d'avoir occupé un poste élevé, mais bien seulement d'y avoir vécu en saint. Hélas ! que servirait aujourd'hui à M. l'abbé Lambron d'avoir été premier vicaire général et archidiacre de l'insigne église du Mans, s'il n'avait été en même temps un saint prêtre ? Mieux vaudrait le sort de l'homme le plus obscur et le plus pauvre, mais qui aurait bien servi Dieu ; tant il est vrai, mes frères, qu'il n'y a en ce monde qu'une chose importante, c'est de faire son salut ; qu'ime chose estimable, c'est la vertu. Il faut n'avoir point d'esprit pour ne pas comprendre une vérité si claire, pour placer le plaisir, la jouissance, la vanité, la fortune avant le salut, pour se laisser dominer par une fausse honte, par une lâcheté indigne d'un homme et sacrifier à des motifs si futiles les grands intérêts de son éternité. Ah ! qu'il n'en soit ainsi d'aucun de ceux qui m'écoutent. Rom-

pons, rompons sur cette tombe toutes nos vaines attaches, ne voyons plus dans la vie présente qu'un temps de passage et de préparation à une vie meilleure et marchons toujours l'œil fixe sur Téternité vers laquelle chaque moment nous précipite ; nous y allons tous comme les eaux du fleuve dans la mer, nos jours se pressent comme les flots; ne laissons pas notre cœur s'attacher à la fleur du rivage que nous touchons en passant. C'est la première leçon que nous donne cette mort.

La seconde, c'est que nous devons nous tenir toujours prêts à comparaître devant Dieu. On vous l'a souvent dit, mes frères, c'est une grande erreur de mettre son salut au lendemain et de se dire : « La mort ne viendra pas sitôt ; je me sens fort et plein de vie. » Hélas ! qui se serait attendu, il y a quelques années,quelquesmoisseulement,que le saint prêtre, objet de nos larmes, dût sitôt mourir, qu'une vie si vigoureuse dût s'éteindre sitôt ?La dernière fois que mes yeux l'ont vu, qui aurait soupçonné que j'étais destiné à lui rendre ce triste et dernier devoir ? C'était presque à l'autre extrémité de ce royaume; il était venu assister à la consécration épiscopale d'un autre enfant de Saint-Denis, de ce pieux et aimable pontife que vous avez vu naguère au milieu de vous avec tant d'édification et de bonheur ; il était venu prier sur la tombe de ce cardinal d'immortelle mémoire, Thonneur de la religion, la plus belle illustration de ce diocèse; alors il était brillant de santé et de forces, sa constitution

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semblait promettre une longue vie, et voilà qu'au milieu de sa course, la mort Ta frappé ! 0 incertitude de la vie ! ô inconstance et fragilité des choses humaines ! Qui, après cela, osera compter sur un lonoavenir ? Qui ne mettra promptement ordre à sa conscience et ne se tiendra toujours prêt? Qui aura l'imprudence, la déraison de vivre un seul jour dans un état où il ne voudrait pas mourir, sachant que ce jour-là même la mort peut mettre la main sur lui et le citer devant le tribunal du souverain Juge,pouryentendrerirrévocable arrêt qui décidera pour lui d'une éternité de bonheur ou de malheur ? Ah ! si quelqu'un icin'avait pas profité de la mission dont la Providence a favorisé cette paroisse^ quil profite au moins de l'avertissement que cette mort lui donne ; qu'il n'abandonne plus son salut à l'aventure et ne livre pas ses destinées éternelles aux chances d'un avenir incertain et d'une volonté plus incertaine encore, qui, loin de se plier plus tard à des projets de conversion, ne ferait que s'enraciner dans le mal en y vieillissant.

S'il en est ainsi, mes frères, la mort ne vous apparaîtra plus comme quelque chose de triste et de lugubre, mais comme la chose du monde la plus désirable et la plus digne d'envie : troisième leçon que nous donne M. l'abbé Lambron à ses derniers moments. Depuis surtout qu'il eut été fortifié par le secours des derniers sacrements, il n'envisagea plus la mort qu'avec bonheur. « Oh ! que je suis content ! disait-il à son confesseur ; que j'ai le cœur à l'aise !

Je ne voudrais pas échanger une vie plus longue pour la mort à laquelle je touche. » 0 saint prêtre, c'est que votre cœur était pur, et pour un cœur pur la mort est le passage à la vie, au bonheur, à la gloire. Ah! vraiment, la fôte de la Transfiguration du Seigneur a été aussi la fête de votre transfiguration ; ce jour-là aussi vous êtes monté sur la montagne sainte où règne Dieu avec ses élus, sur ces collines éternelles meilleures que le Thabor, où Ton s'écrie dans les transports d'uneadmiration toujours nouvelle: « Oh! qu'il fait bon être ici ! Bonwn est nos hic esse. » Là vous avez contemplé le Seigneur Jésus dans l'éclat de sa gloire non d'une vue passagère comme Pierre, Jacques et Jean, mais d'une vue éternelle, et vous avez été transformé vous-même dans la ressemblance de la même gloire. Oh ! mes frères, qu'il fait bon mourir quand on est bien préparé ! Mourir alors, c'est entrer dans la patrie après l'exil^ c'est arriver au port après la tempête, c'est se réunir à une famille chérie, à Dieu notre Père qui est dans les cieux, à Marie notre mère, à tous les saints qui sont nos frères, à tous les justes^ parents ou amis qui nous ont précédés et dont rien ne pourra plus jamais nous séparer; mourir, c'est la fin de tous les maux, c'est la mise en possession de toutes les jouissances; mourir, c'est commencer à vivre, et l'église de Paris a raison de chanter que le juste en mourant ne perd point la vie, il ne fait que l'échanger, échanger une vie misérable et passagère contre

une vie éternelle et heureuse : Tuis enim fidelibus. Domine^ vita nnitatw\ non toUitur. Que ceux-là donc seulement craignent la mort, qui ne veulent pas renoncer au péché et vivre dans Famitié de Dieu ; ah ! pour eux, la mort est horrible : c'est la citation d'un criminel devant son juge, c'est le commencement de l'enfer.

Chrétiens, que cette pieuse cérémonie rassemble, quel sera le fruit de tout ce discours? Ah! si le saint prêtre que nous pleurons pouvait sortir de sa cendre, il me semble qu'il vous dirait à tous : « 0 vous qui m'aimez, j'attends autre chose de votre attachement que des hommages stériles ; je vous demande de profiter de ma mort pour vous détacher de toutes les choses d'ici-bas, pour vous tenir toujours prêts et mériter par une sainte vie la grâce d'une sainte mort ; je vous demande de mieux apprécier le sacerdoce, de respecter et d'aimer vos prêtres qui, comme moi, mènent une vie de dévouement à votre bonheur, de mettre leurs instructions en pratique et de ne pas leur donner l'amertume de voir leur dévouement stérile et leur zèle sans fruit. Je vous demande à tous d'être des saints, car dans le ciel plus encore que sur la terre j'ai soif de votre bonheur, et c'est à votre changement de vie que je reconnaîtrai si vous m'aimez. » Chrétiens, entendez ce langage; et vous, vénérables confrères, permettez-moi de vous rappeler en finissant une belle parole de SimonMachabée.Ausouvenir de ses frères qui étaient morts en héros intrépides pour la

défense du temple et de la loi du Seigneur : « Dieu me garde, s'écriait ce grand homme, de m épargner moi-même, car je ne suis pas meilleur que mes frères: Et nimc non nnhi contmgat par cere animai meœ.... ; non enini melior sum fra tribus ?neis.» Et vous aussi, vénérables confrères, envoyant votre frère dans le sacerdoce, celui qui fut votre chef et votre guide, mort martyr de sa charité, victime de son zèle, dites comme ce vaillant homme: Et niinc non mihi contingat parcere animx me%. Et maintenant Dieu me préserve de me rechercher moi-même dans un ministère tout de dévouement ; après un tel exemple, je n'aurai garde de m'épargner, de craindre la gène. la fatigue et la peine : Et mmcno?i mihi contingat parcpre animœ meœ.... ; non enim melior sum fra tribus meis. Ma destinée, c'est de me dévouer au plus grand bien de mes semblables ; je la comprends, je la chéris, je la remplirai avec une ardeur nouvelle : Et nunc nonmihi contingat parcere animœ meœ.

Alors, témoin d'aussi beaux sentiments, M. l'abbé Lambron tressaillira d'allégresse^ jusque dans sa cendre, d'être encore utile, même après sa mort, et au clergé qu'il aima et aux fidèles qu'il édifia. Amen.

DISCOURS PROXOACÉ A MAYENNE

POUR l"inauguratio>- du monument élevé a la mémoire

DU

(8 août 1S44. )

Laudemus viros (jloriosos, homines divites in lirtute, quorum pietates non defuerunt.

Louons ces hommes honorables, riches en vertu, dont le cœur tendre et bon ne s'est jamais démenti.

Ces paroles se lisent au Livre de l'Ecclésiastique, chap.xLiv, 1.

Messeigneurs,

L'Esprit-Saint lui-même nous enseigne par ces paroles que c'est une chose bonne de rendre un hommage solennel aux hommes qui se sont distingués à leur passage sur la terre par de grandes vertus, par des œuvres de charité et de miséricorde, par le dévouement de leur noble cœur à la gloire de Dieu et au bien de leurs semblables. Laisser tomber dans l'oubli leurs grands exemples^ c'est enlever à la religion une de ses gloires, c'est priver le genre humain d'un phare destiné à le conduire dans les routes de la vie ; et par la raison contraire les relever et en rendre le souvenir

immortel, c'est bien mériter à la fois et de la religion et des hommes. Honneur à la ville de Mayenne qui a compris cette belle vérité, et qui, ayant reçu du cardinal de Gheverus sa plus glorieuse illustration, a voulu lui payer en retour un tribut d'hommages par l'érection d'une statue sur une de ses .places publiques. Honneur aux édiles de la cité, à tous les honorables magistrats qui ont conçu cette noble pensée et exécuté ce beau dessein. Honneur à tous ceux qui y ont concouru et qui viennent encore aujourd'hui des lieux circonvoisins ajouter une nouvelle pompe à cette cérémonie. Cette fête est digne de tant d'intérêt ; car il y a ici plus que la glorification d'un homme^ il y a un hommage éclatant rendu à la religion, un service insigne rendu au bien public.

Oui, mes frères, honorer le cardinal de Gheverus, c'est honorer la religion elle-même; car c'est honorer son ouvrage. Elle seule l'a fait ce qu'il était, elle seule Ta pu faire. Sous quelque rapport en effet que vous envisagiez cet illustre prince de l'Église, quel que soit, parmi ses titres à votre vénération, celui auquel votre cœur s'attache de préférence, vous ne trouverez jamais, en remontant de l'effet à la cause, que l'ouvrage de la religion. Tant de traits touchants de charité héroïque, tant d'humbles services rendus au prochain, tant de bonnes œuvres de toute espèce ne furent point chez lui Touvrage d'une vaine philanthropie qui ne fait le bien que par ostentation, ou d'une sensibi-

lité naturelle qui ne s'émeut que par intervalles, mais bien lo fruit de la religion qui, lui montrant dans tous les malheureux les membres de Jésus-Christ souffrant, lui faisait envisager le malheur eomme une chose sacrée, et lui rendait délicieuses toutes les privations personnelles dès qu'elles pouvaient diminuer les privations de ses frères. Tous les autres actes de sa vie furent de même sous l'inspiratiou de cette religion sainte qui dominait son grand cœur et en gouvernait tous les battements, si je puis ainsi dire. Toutes les fois qu'il avait à délibérer sur une affaire : « Que demandent de moi, se disait-il, les intérêts de la religion?» Et la réponse pesée au pied du crucifix faisait sa règle de conduite, quoi qu'en dût quelquefois souffrir son cœur et quoi qu'en pussent dire les hommes. Oh ! que ceux-là connaîtraient mal le cardinal de Cheverus qui verraient en lui autre chose que Fhomme de la religion! Confident de ses pensées les plus intimes, je puis, peut-être mieux que personne, le savoir, et je suis heureux de le proclamer, parce qu'il serait heureux de l'entendre : rien d'humain n'entrait dans les vues de cette âme tout apostolique ; et sa politique, si on peut en attribuer une à celui pour qui les intérêts delà religion étaient tout, et qui savait leur sacrifier jusqu'à ses affections les plus chères comme les plus légitimes, sa politique n'était autre que la politique de l'Évangile, laquelle consiste à aimer tous les hommes, quels que soient leurs opinions.

leurs écarts ou leurs erreurs, à être bon et bienveillant envers tous et à faire à chacun le plus de bien possible. Les grandeurs môme, qui le poursuivirent lorsqu'il les fuyait et qui Fatteignirent malgré lui^ ne furent encore que le fruit de sa religion. Ce fut la religion qui lui inspira dans Boston ce cœur et ces vertus d'évèque, lesquelles déterminèrent le Siège apostolique à lui en conférer le caractère auguste. Ce fut parce que le zèle de la religion Tavait fait briller à Montauban du double éclat de la vertu et du savoir, qu'il fut bientôt élevé à un grade supérieur dans la hiérarchie ecclésiastique comme aux premières dignités de l'Etat ; et la pourpre romaine ne vint le chercher sur la premier siège d'Aquitaine que pour récompenser en lui Févêque modèle, l'homme de la religion par excellence. Yous le voyez donc, mes frères, c'est la religion qui a rassemblé dans le cardinal de Cheverus tous ses titres à votre vénération et à votre amour. Il ne vivait que pour elle, il ne vivait que par elle, et elle seule en effet pouvait le faire vivre dune telle vie. Une vertu si pure, un oubli de soi si entier, un dévouement si parfait au bonheur des autres, ne peut être que F œuvre de la religion catholique qui seule sait inspirer cette sublime immolation de tout son être à la plus grande gloire de Dieu et au plus grand bien des hommes. Et je vous le demande, quel autre principe qu'une foi ardente eût fait abandonner à Mgr de Cheverus sa patrie d'abord.

ELOGE DU CARDINAL DE CHEVERUS 4ë 7

puis une position douce et aisée conquise en Angleterre par son mérite, enfin toutes les espérances d'un brillant avenir, pour aller au delà des mers porter à un peuple inconnu, rempli de préjugés contre le sacerdoce, un ministère qu'il savait devoir être pauvre, laborieux, contredit, longtemps stérile et dispersé sur un territoire plus vaste que plusieurs de nos diocèses de France ensemble? Quel autre principe qu'une foi ardente l'eût conduit parmi ces populations sauvages de Penobscot et de Passamaquodi à travers mille privations, mille fatigues et mille périls pour le ramener ensuite au milieu de la contagion, au chevet du pestiféré mourant où il brave la mort avec un calme qui semble ne pas soupçonner le danger et une modestie qui voit à peine un sacrifice là où tout le monde admire le plus beau dévouement ? Quel autre principe qu'une foi ardente eût fait de lui dans l'un et l'autre hémisphère la providence du pauvre, l'appui de Torphelin, le père, l'ami, le serviteur de tous, le modèle du clergé^ la lumière de l'épiscopat ? Quel autre principe l'eût rendu si humble et si simple parmi les grandeurs, si doux dans le commandement, si réglé dans la vie, si désintéressé dans l'usage des richesses, si mort à lui-même dans toute sa conduite, si dévoué à tous ses devoirs, plus grand encore dans sa vie intime et privée que dans sa vie publique, plus généreux dans ses aumônes secrètes que dans ses œuvres connues ? Cherchez, mes

frères, en dehors de la religion, et vous ne trouverez rien qui explique cette vie. C'est un sujet de controverse si sans religion on peut être honnête homme, et de graves auteurs ne l'ont pas cru, parce qu'il se trouve dans la vie bien des circonstances délicates, où placée entre de grands sacrifices et la conscience, sûre d'ailleurs du secret, la probité humaine que ne soutient pas l'œil de Dieu qui voit tout, Tespérance de la vie future qui dédommage de tout, vient à défaillir ; mais au moins est-il certain que sans la religion on ne s'élève pas à cette hauteur de vertu, on ne sait pas sacrifier toute une existence pour Dieu et pour ses frères, on n'a pas même un motif raisonnable de le faire. C'est là un secret qui ne s'apprend qu'à l'école d'un Dieu pauvre et humble, vivant de sacrifices, mourant sur la croix pour les hommes, et promettant le ciel pour récompense à ceux qui marcheront sur ses traces dans cette voie de dévouement.

Ce n'est donc, remarquez, mes frères, cette conséquence, ce n'est donc ni au philanthrope, ni à l'homme politique, ni au sage doué d'une haute puissance de raison, ni à l'esprit cultivé et plein de grâces que nous élevons en ce jour une statue: c'est à l'évêque que la religion a façonné de ses mains divines; c'est à l'apôtre qu'elle a dirigé dans toutes ses actions et jusque dans ses pensées ; c'est au prince de TÉglise plus grand par sa vertu que par la pourpre qui le décore; c'est à l'àme élevée qui,

puisant dans les sublimes inspirations de la foi le plus sublime dévouement, força Tadmiration, le respect et l'amour des deux mondes. Oui. religion sainte, les vertus que nous honorons en ce jour sont ton ouvrage ; toi seule as fait, toi seule as pu faire un homme aussi bon, un cœur aussi noble, une âme aussi généreuse. A toi donc l'honneur de cette journée, à toi le mérite premier de tout ce que nous admirons. Cette fête est ton triomphe, la gloire du cardinal de Gheverus est la tienne, et comme dans le royaume éternel Dieu en couronnant les mérites de ses saints couronne l'œuvre de sa grâce, nous aussi, en couronnant le héros que tu as formé, nous te couronnons toi-même. Il me semble la voir, mes frères, cette noble fille du ciel descendre en ce jour des splendeurs des saints et applaudir à cette solennité : elle tressaille comme la mère qui voit couronner son enfant ; elle jouit comme l'artiste dont l'ouvrage savamment travaillé obtient une prime d'honneur. Unissons nos joies à sa joie, il faudrait ne pas l'aimer pour ne pas se réjouir de ce qui Thonore, et entourons de notre amour le monument qui lui est cher.

Il demeurera parmi nous, ce monument, comme un témoignage de l'excellence et de la beauté de la religion chrétienne qui élève ainsi l'homme audessus de lui-même, qui l'agrandit, qui le perfectionne, qui le rend si bon. si aimable, si généreux. Il demeurera comme une protestation publique et solennelle contre les détracteurs du catholicisme,

comme la réfutation de tous les sophismes par lesquels ils Fattaquent, et une haute manifestation de sa vérité à la face des cieux et de la terre. Car l'erreur ne peut produire une vertu si pure ; d'une source empoisonnée ne peuvent sortir des eaux si limpides. Il demeurera pour faire redire à chacun dans le secret de sa conscience : Oh ! que je serais déraisonnable si je ne croyais pas une religion qu'a crue si fortement un esprit aussi éclairé, un cœur aussi pur, une âme aussi droite que le cardinal de Gheverus ; plus déraisonnable encore si la croyant je ne l'aimais pas, ou si, par une lâcheté et une inconséquence, Fune et l'autre également flétrissantes pour la dignité humaine, j'en négligeais la pratique. Il demeurera enfin pour votre gloire, hcnorables magistrats qui l'avez fait élever. Ce sera là un de vos plus beaux titres à l'estime et à l'amour de vos concitoyens, une des belles actions de votre vie dont vos enfants pourront un jour être fiers. La religion vous bénira de lui avoir élevé ce trophée ; la société elle-même vous en saura gré, car en travaillant pour la religion, un magistrat travaille toujours pour le bien public, la religion étant parmi les peuples la garantie la plus assurée d'ordre, de paix et de sécurité.

Et puis, n'est-ce pas servir éminemment le bien public que de placer au milieu d'un peuple une leçon permanente de vertu, de charité, de douceur, de patience ? leçon également utile et à l'étranger qui passe, et au citoyen qui oublie, et à l'ignorant

qui ne sait pas lire, et au savant qui voit. Dans les grandes familles, on conserve avec soin les portraits des ancêtres, et ces portraits disent auy enfants : « Voyez ce qu'ont été vos pères et soyez dignes d'eux. » Cette pensée élève les courages, agrandit les sentiments ; de là ces races de héros dont s'honore notre histoire. La statue du cardinal de Cheverus remplit ici à peu près le même office au milieu de ses concitoyens ; et le piédestal sur lequel elle repose est comme la chaire d'où il vous prêche tout mort qu'il est : Dpfunctus adhuc loqidtur. De là il parle à toutes les classes de la société: prêtres, il nous enseigne ce zèle intrépide qu'aucune difficulté n'arrête; cette douceur, qui, sans jamais rien relâcher delà règle, se conserve toujours honnête dans les formes, pleine de grâce dans les procédés ; cet oubli de soi, ce dévouement au bien de ses semblables qui fait l'homme apostolique. Magistrats et vous tous qui commandez aux autres, à quelque titre que ce soit, il vous enseigne à rendre l'obéissance douce et aimable par la manière de l'exiger et à alléger aux inférieurs la peine de leur condition par un sage tempérament de bonté et de condescendance. Chrétiens de toutes les classes, il vous redit sa parole chérie : « iVimez-vous les uns les autres ; » plus de querelles ni de froideurs entre vous ; et cette autre parole qu'il disait si souvent pendant sa vie : « Que la vertu bien comprise fait le bonheur de tout ce qui l'entoure, qu'elle souffre de tout le monde sans rien faire souffrir

à personne, qu'elle n'a jamais sur les lèvres que des paroles de douceur et de grâce, dans le cœur que des sentiments de charité et de support. » Hommes avides déplaisirs, de richesses et d'honneurs, vous apprendrez de ce prince de l'Eglise, si humble, si mortifié, si détaché, qu'une âme immortelle doit porter ses vues plus loin qu'aux choses qui passent; et vous qui avez le malheur de négliger vos devoirs religieux, vous apprendrez d'un pontife si grand par sa foi que l'homme n'est jamais plus grand, plus estimable, plus honorable que quand il professe et pratique hautement une religion qui a été crue et pratiquée par les plus beaux génies dont s'honore la nature humaine. Oh î puissent ces leçons être entendues I Si le cardinal de Cheverus, qui ne connut d'autre ambition et d'autres jouissances que d'être utile aux hommes, peut encore être utile après sa mort, il me semble qu'il en tressaillira jusque dans sa cendre. Puissent les âges les plus reculés entendre aussi ce langage, et fasse le ciel que dans les siècles à venir les pères redisent à leurs enfants en leur montrant cette statue vénérée : « Dans la première moitié du xix* siècle vécut un apôtre de la charité dont l'un et l'autre hémisphère admirèrent les vertus, dont les rois qui régnaient sur la France honorèrent le mérite et dont le chef de l'Eglise récompensa par la pourpre les glorieux travaux ; il n'eut d'autre passion que le bonheur de ses semblables et ne vécut que pour faire des heureux ou sécher des larmes.

Cet homme, ô mon fils, dont vous voyez ici l'image, s'appelait le cardinal de Gheverus. Soyez bon et bienfaisant comme lui. » Telles sont, mes frères, les grandes et utiles leçons que ce monument est appelé à vous donner ; on croit bien servir la chose publique en élevant dans nos villes des monuments à la gloire des guerriers défenseurs de la patrie ; mais que j'aime mieux celui-ci et qu'il est plus profitable aux hommes ! Les lauriers du guerrier sont trempés dans le sang, arrosés des larmes de mères ou de veuves désolées, et sa statue n'inspire que l'ardeur du carnage. La gloire du cardinal de Gheverus est une gloire pure qui n'a coûté à personne ni sang ni pleurs ; ce bien-aimé pontife n'a fait couler dans sa vie d'autres larmes que celles de l'attendrissement qu'inspirait sa bonté^ de la reconnaissance que provoquaient ses bienfaits et sa statue ne prêche que charité, bienveillance et douceur dans tous les rapports de société ou de famille.

Honneur donc encore une fois, honneur à tous ceux qui ont contribué à l'érection de ce monument ; c'est une bonne œuvre qui honore Dieu et qui profite aux hommes;c'est une louange adressée au ciel et un service rendu à la terre ; tous les âges comme toutes les opinions présentes et à venir y applaudiront, parce que la charité qui domine la mobilité des choses humaines est du goût de tous les âges comme de toutes les opinions. Encore ne s'en tiendront-ils pas là, et si quelque jour le temps

qui mine tous les travaux des hommes vient à renverser celui-ci, ô nom de Cheverus, nom béni, tu necrouleras pas aveclapierre et le bronze, tu ne périras point, tu es immortel. Tu vivras dans la suite des âges, non plus, il est vrai, hélas ! le dirai-je ? non plus transmis par le sang des pères aux enfants, ô douloureuse pensée ! ô vie trop courte ! ô dernier rejeton coupé dans sa racine! mais tu vivras dans les archives de la religion comme un titre de gloire à montrer à ses amis et à ses ennemis ; tu vivras dans l'histoire de la vertu dont tu seras un touchant et magnifique chapitre ; tu vivras dans tous les souvenirs comme un parfum de douceur et de grâce dont la b(»nne odeur embaumera l'Eglise de Dieu et y attirera les âmes les plus prévenues qui auront le bonheur de te connaître.

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