PREMIÈRE PARTIE
Qu'est-ce que l'enfer et surtout l'enfer d'un prêtre ? Ah ! chers confrères, qui pourrait le dire ? Qids novit poteslatem îrx ? Qui peut mesurer tout ce que fera une colère infinie, qui a à son service une puissance infinie sur une victime qui ne finira point ? Quh novit potestatcm irœ ? On dit ordinairement de l'enfer des laïques, qu'ils endurent les supplices lesplus rigoureux: jugez de là quelles
1. Timete enim qui potest et animam et corpus j)erdere i)i geheimam.
douleurs ; qu'ils les endurent pour toujours : jugez de là quel désespoir ; qu'ils les endurent par leur faute : jugez de là quels regrets. Mais pour les prêtres, oh ! que ces supplices sont plus affreux, cette éternité plus désespérante, ces regrets plus déchirants !
Supplices plus affreux. Un Dieu, chers confrères, est venu en personne nous apprendre ce qu'on souffre en enfer ; et, quoi qu'il en coûte, il faut bien le croire ou tomber dans les délires de l'athée. Au dernier des jours, nous a-t-il affirmé, il sera dit aux réprouvés : « Eloignez- vous de moi, maudits, allez dans le feu éternel ; éloignez-vous de moi ; Discedite ame. » Donc, lans l'enfer^onest loin de Dieu, on a perdu Dieu. « Allez au feu éternel, in igneni xternum. » Donc, dans l'enfer, un feu est allumé pour brûler éternellement le pécheur ; donc, si l'énoncé d'une sentence est propre à faire connaître la peine du coupable, le corps et l'àme sont à la fois tourmentés dans l'enfer, le corps par la peine du feu, l'âme par la perte de Dieu.
0 Seigneur ! si je ne suis pas un saint, mon corps sera donc livré au feu 1 Et qu'y a-t-il de plus puissant que le feu pour faire souffrir le corps ? On soutient quelques instants une douleur aiguë, un tourment cruel ; mais le feu, cet élément furieux, actif et dévorant, qui pénètre, consume, absorbe tout ce qu'il touche, ah ! sa plus légère atteinte met un homme hors de lui-même, ce sont des cris et des hurlements, des rages et des contorsions
3 38 l'.K.ri'.vir:: pastorale. — 'ji:ii.mo>s
effroyables. Que serait-ce donc s'il fallait y être plongé tout entier, y fixer sa demeure ? 0 Dieu 1 quel supplice î Or voilà le partage réservé aux prévaricateurs : Pars illorum.., in stagno ardenti. A peine ont-ils quitté la vie. qu'ils sont plongés tout entiers dans un étang de feu : Vivi missi sunt.,. in stagnu?nir/msardentis.RemeiTquez,ch.eTs confrères : l'Esprit-Saint ne dit pas qu'ils sont étendus sur la surface, mais qu'ils sont comme noyés dans sa profondeur : Missi simt in stagnum. En sorte que, de toutes parts, une mer de feu les enveloppe et lance par tous leurs sens, par tous les conduits de leur corps, jusqu'aux parties les plus intimes, des torrents de feu qui font bouillonner le sang dans leurs veines brûlantes, la moelle dans leurs os enflammés ; les pénètrent comme le verre ou le fer dans la fournaise, au point qu'ils ne semblent plus des hommes, ou ce sont comme des hommes de feu : Vivi missi sunt in stagmim ignis ardentis. Encore n'est-ce là que le feu qui dévore les laïques; mais celui qui dévore les prêtres est bien autrement cruel. Le feu de l'enfer, disent les Pères, est un feu dune intelligence terrible, /^m.s sapiens; il discernera le prêtre entre tous les autres réprouvés ; et, s'acharnant sur lui, il accomplira l'oracle de Esprit-Saint, que les puissants seront tourmentés en proportion de leur puissance : Patentes potenter tormenta patientur ; et qui fut plus puissant que le prêtre, lui qui eut le pouvoir de commander à un Dieu ?Et cet oracle de l'Apocalvpse : Quantum... in
L enfl:u
deliciis fuit, tantinn date illi tormentun. Et qui vécut plus dans les délices que le prêtre, lui qui avait tous les jours entre les mains et dans le cœur les délices ineffables du saint autel ? Il discernera la connaissance plus parfaite que ces maîtres en Israël ont eue de la Uoi de Dieu, et par conséquent la malice plus grande de leur péché, les faveurs plus signalées, les grâces plus spéciales, dont ils ont été comblés, le nombre des sacrifices offerts, des sacrements reçus ou administrés, et vengera les bienfaits de Dieu méconnus, la sainteté de l'onction sacerdotale flétrie. Oh ! comme il se jetera sur ces mains qui ont profané le sang d'un Dieu, sur cette bouche qui Ta bu indignement, sur cette langue qui a fait descendre Jésus-Christ du ciel en terre pour le crucifier de nouveau, et sur cette poitrine qui Ta associé avec Bélial ! Il discernera le nombre des âmes que leurs scandales ont perdues ou que leur négligence a laissé périr ; le nombre des péchés qu'ils ont commis ou laissé commettre lorsqu'ils devaient les empêcher, et en tirera en face de tout l'enfer une éclatante vengeance. Après cela, chers confrères, je n'ai plus de peine à croire la réponse de saint François d'Assise à un de ses religieux, qui lui disait n'avoir aperçu aucun prêtre en enfer, dans une vision que Dieu lui avait donnée de ce lieu de tourment : « Ah ! mon Père, répliqua le saint Patriarche, c'est que vous n'avez vu que la superficie de l'enfer, et c'est au fond que se trouvent les prêtres. »
0 Dieu, quel malheur donc sera le mien si je ne suis pas un saint prêtre ! Et cependant ce n'est encore là que le moindre supplice de l'enfer. Outre la peine du feu qui fait souffrir les corps, il est un tourment bien plus affreux qui fait souffrir les âmes : c'est la perte du ciel, la séparation de Dieu. Le mauvais riche mourut, dit l'Évangile, et fut enseveli dans l'enfer. Là, quel est le premier objet qui le frappe ? le ciel et ses récompenses, Dieu et ses saints. Du fond de l'abîme il élève ses regards vers les collines éternelles : Elevans atitem oculos suos^ cum esset in tormentis. Et qu'y voit-il ? 0 spectacle déchirant ! il y voit ces torrents de volupté par où il devait se désaltérer, ces couronnes qui devaient lui ceindre le front, ces trùnes qui lui étaient destinés, toute cette magnificence dont Dieu investit ses prêtres dans la gloire ; et voilà que tout cela est perdu pour lui, perdu sans ressource ; il en est aune distance infinie: Vidit,.. a longe, Qi un chaos infranchissable l'en sépare : Inter nos et vos^ckaos magninn firniatimi est. Il y voit ces âmes simples, humbles et droites qu'il dirigeait, et lui, leur guide, est au fond de Tabime ; ces confrères pieux dont il raillait la conscience délicate, l'aimable modestie, la régularité parfaite, et lui,le voilà raillé, insulté par tous les démons. Il y voit et les légions d'esprits bienheureux, et les patriarches, et les prophètes, et le collège auguste des apôtres, et l'assemblée triomphante des martyrs, et Marie, la reine de cette cour fortunée, et Fhumanité sainte
L E.NFER 3 4 1
de Jésus-Christ, le principal ornement de ces beaux lieux; et la voilà perdue à jamais pour lui^ cette cité du bonheur, dont tant de fois il avait montré la voie, ouvert les portes, décrit les félicités aux autres ! Mais par-dessus tout il vous y voit, ô mon Dieu, beauté souveraine, assemblage adorable de toutes perfections ; il vous y voit dans toutes les splendeurs des saints, dans toutes les richesses de votre gloire. 0 vue déchirante ! vous voir si beau, si parfait, si bien tout ce qu'il faut au cœur pour le rendre heureux ; et vous avoir perdu, vous avoir perdu pour toujours ! 0 désolation ! ô désespoir ! Le cœur charnel comprend peu ce malheur, mais que le réprouvé le sent vivement ! Inconsolable de cette perte, il se porte de toute la force de son être, de toute la véhémence de ses désirs vers le souverain bien, comme le trait enflammé s'élance au but. Inutiles efforts ! Le bras de la colère du Tout-Puissant le rejette sans pitié. Repoussé^ il s'élance encore; sans cesse rebuté, sans cesse il revient, et les obstacles ne font que redoubler l'activité de ses désirs. jCruel rebut, mille fois plus douloureux pour lui que tous les tourments de l'enfer : Cœlo magis torquetur qnam inferno. Il en est irrité, il en frémit de rage, il en sèche de dépit : Peccator videbit et irascetur^ dentibiis suis fremet et tabescet; desiderium peccatorum peribit. Quoi ! toujours des efforts impuissants, toujours des désirs frustrés ! toujours vouloir s'unir à Dieu et être renvoyé parmi les démons, toujours vouloir forcer
l'entrée du ciel et être" rejeté au fond des enfers! Quelle lutte affreuse, quel état violent. Furieux d'éprouver toujours une si implacable colère, Tinfortuné voudrait haïr Dieu, mais en cela même il trouve un nouveau supplice. Le Dieu qu'il voudrait tant haïr, parce qu'il voit en lui un vengeur inexorable, il voudrait l'aimer, parce qu'il voit en kii le plus aimable de tous les êtres. D'un côté, le désespoir l'entraîne fortement vers la haine ; de l'autre, les perfections de Dieu l'attirent puissamment vers l'amour, en sorte que son pauvre cœur contraire à lui-même est cruellement d«''chiré par ce combat violent, cette guerre intestine ; il en est accablé, consumé, épuisé. Oh ! que je voudrais le haïr celui qui me fait tant souffrir I Oh 1 que je voudrais l'aimer celui qui renferme tant de perfections ! Mais vœux inutiles I le désir des pécheurs périra : Desiderium peccatorum peribit.
Et quand on réfléchit, cliers confrères, que de si effroyables tourments sont éternels, que depuis dix-huit cents ans un mauvais prêtre les endure sans être plus avancé que le premier jour; quand on se dit à soi-même qu'à moins d'être un saint digne du ciel, il faudra non seulement brûler tou jours sans jamais se consumer, mais souffrir toujours les angoisses de la rage et du désespoir sans jamais espérer, toujours les plus incroyables supplices sans jamais un moment de relâche. En vérité, l'esprit se trouble, les pensées se confondent, les membres tremblent, le cœur se sent défaillir.
L ENFER 3 4î
Toujours ! jamais ! ! ! Je ne sonderai pas devant vous cet abîme sans fond ; aucune parole ne peut le dire, aucune conception ne peut latteindre. Je laisse à votre cœur d'y descendre dans un saisissement d'épouvante... Toujours! jamais!!! Sainte Thérèse encore enfant se le répétait souvent. x\près l'avoir dit, elle le redisait encore, et, à force de le redire, elle prit le parti d'être une sainte, et elle le fut!.. . Toujours ! jamais ! ! ! 0 éternité ! que faisonsnous, chers confrères, si nous n'y pensons pas, et oh est notre raison, si nous y pensons et ne frémissons pas ?
Ah ! du moins ici-bas, Theure qui sonne m'avertit que c'est autant de pris sur la douleur; le soleil qui se couche emporte avec lui un jour qui ne reparaîtra plus; mais,s'il faut toujours souffrir^ l'heure passée ne diminue donc rien de la durée de mes douleurs, ou plutôt ni les heures ni les jours ne passent. J'ai beau prêter l'oreille, je n'entends sonner d^autre heure que l'heure perpétuellement renaissante de l'éternité ; j'ai beau chercher desyeu.v un soleil par lequel je puisse compter le temps que je ne souffrirai plus, je n'en vois d'autre que la lueur des flammes éternelles, soleil affreux qui découvre à mes regards l'horrible perspective de l'éternité. 0 ciel! à cette sinistre lueur, quel espace se développe, s'étend, s'agrandit toujours, recula ce qui me semblait ses bornes, les recule encore : je les cherche, et elles me fuient.
Je traverse, pour les atteindre, les milliards de^
siècles, mille millions de fois multipliés par les grains de poussière qui forment la terre, par les gouttes d'eau dont se composent les mers. De là, je me transporte jusqu'à ce moment si affreusement éloigné, où le plus petit des insectes aurait aplani sous ses pieds toutes les montagnes, desséché dans sa soif toutes les mers, en faisant un pas, ou prenant une goutte d'eau chaque million de siècles ; tous ces temps épuisés, je suis encore au premier jour de l'éternité.
Le prêtre tiède et dissipé est ingénieux à éloigner de lui cette pensée qui l'importune ; mais gardons-nous d'imiter son exemple : qui n'y pense pas pendant la vie y pensera toute l'éternité. 0 supplice nouveau ! penser toujours qu'on souffrira toujours, avoir continuellement présente à l'esprit, sans pouvoir en détourner la pensée, cette suite infinie de siècles que doivent durer les tourments ! Ah ! voilà ce qui accable, ce qui désespère le réprouvé ; voilà ce qui, à chaque instant, lui fait souffrir l'éternité tout entière, lui en fait porter tout le poids, comme un globe immense qui, par un seul point de sa surface, fait sentir toute sa pesanteur. Sur la terre, quelque malheur qui nous accable, nous savons parfois nous en distraire : tantôt c'est le tumulte des affaires, c'est la douceur des conversations, et puis le sommeil vient voler à la douleur la moitié de notre vie ; tantôt c'est l'illusion de l'espérance. Peut-être cela ne durera pas toujours, se dit-on, et le cœur est soulagé ;
L ENFEU 3 45
mais dans l'enfer pas un instant d'oubli, de calme et de repos. Étendu sur les brasiers qui le dévorent, le réprouvé aura beau repousser la pensée de l'éternité, toujours cette pensée retombera sur lui de tout son poids et le forcera de se dire, de se répéter à tous les instants : « Toujours ! jamais I I î pour l'éternité. Toujours je souffrirai, jamais de fin à ma douleur; jamais d'adoucissement à mes maux. Toujours! jamais îl! pour T éternité ! » Alors les affaires ne pourront plus le distraire, l'unique affaire de son esprit sera de penser toujours qu'il souffrira toujours ; l'unique affaire de son cœur sera de sentir toujours plus vivement tout l'excès d'un mal qui n'a point de fin. Alors les conversations ne pourront plus faire diversion à sa douleur ; il n'en aura d'autres qu'avec les démons qui lui feront sans cesse entendre le cri désespérant de l'éternité. Alors plus de sommeil, plus de repos; d'affreuses veilles seront destinées à méditer l'éternité. Alors enfin plus d'illusion, plus moyen de se flatter, de se tromper sur la durée de ses souffrances; toujours il verra de la manière la plus certaine qu'il lui faudra toujours souffrir; toujours son œil ouvert sur l'éternité plongera malgré lui dans cet avenir sans bornes^ dans cette durée sans fin ; et qui dira alors, ô mon Dieu I ses angoisses et sa fureur, sa rage et son désespoir? Videbit et imscetu)\ dentibus suis (remet et tabescet.
Encore si l'infortuné, qui ne voit dans le présent et l'avenir que douleur et désespoir, pouvait au
3 46 HETRAITE PASTOHALE. SEK.MU.NS
moins reposer sa vue sur la passé; mais, hélas! ce sera cette vue-là même qui mettra le comble à son malheur. Oui, pour son supplice, il verra le passé; il vous verra, autels sacrés quil profana, chaire auguste qu'il déshonora, tribunaux qu'il souilla, âmes qu'il perdit, grâces qu'il reçut en vain, sang de Jésus-Christ qu'il foula aux pieds, sainte retraite dont il abusa, instruction sur l'enfer entendue sans fruit. Il verra le passé, il verra cette ordination qui consacra sa bouche à la louange de Dieu, à la prédication de l'Evangile, et maintenant il n'en sort que des blasphèmes, qui le marqua du caractère sacerdotal destiné à briller comme le soleil au milieu même des splendeurs des saints, et maintenant le voilà marqué du caractère de la bete, et son premier caractère avili n'est plus qu'un signe d'éternelle ignominie. Il verra le passé, il verra qu'il pouvait se sauver, et il ne Fa pas voulu : Potifi et nolui; et voilà quel sera proprement l'enfer d'un prêtre. J'ai pu me sauver, potui ; car que de lumières et de grâces ! que de sacrements et de prières me rendaient le salut facilel Je l'ai donc pu. potui; et je ne l'ai pas voulu, et nolui. Il est vrai, il €Ût fallu me gêner et me contraindre, renoncer à mes sensualités et mes aises, à faire le sacrifice de mon caractère, de ma volonté, de mon amourpropre ; mais qu'était cette violence qu'il eût fallu m'imposer, près des maux sans nombre qui m'accablent ? Mais qu'étaient tout au plus cinquante ou soixante années de contrainte près de cinquante ou
soixante millions de siècles que je souffre dans ces feux? Mais l'onction de la grâce n'eût-elle pas adouci la dureté de la croix, et ne savais-je pas qu'on goûte au service de Dieu des douceurs ineffables ? Mais s'il m' en eût coûté pour me sauver, ne m'en a-t-il rien coûté pour me perdre ? Les reproches de ma conscience, les troubles et les remords, les agitations de mon cœur, qui n'a eu ni paix, ni joie, ni bonheur, parce qu'il ne peut se repc^er hors de Dieu... Oh! qu'il m'en eût bien moins coûté pour me sauver! Mais ne pouvais-je pas ce qu'ont fait tant de mes confrères,, ce qu'ont fait tant de mes pénitents, qui ont eu à vaincre de plus grands obstacles que moi? Je le pouvais donc, et je ne Tai pas voulu : Potui et îiolui. 0 cruelle, ô accablante réflexion! ô regrets déchirants, lorsque du sein de ces millions de siècles passés dans Tenfer, il jettera les yeux sur ce petit nombre d'années qu'il aura vécu sur la terre ! Hélas î de si loin aperce vra-t-il ce court espace de temps? tout au plus s'il l'entrevoit comme un point, un atome dans l'air. Quoi ! je n'avais que ce moment à souffrir, à me faire un peu de violence, et je l'airefusé! En si peu de temps je pouvais mériter une place parmi les anges, et me voilà parmi les démons ! Oh ! quelle folie, quelle stupidité a été la mienne! 0 années de mon sacerdoce, beaux jours perdus, précieux moments, si je vous avais encore à ma disposition! si Ton me rendait ce temps de la retraite qui devait me convertir et dont je profitai
si mal, comme je l'emploierais bien! comme je plem-erais'.commeieferaispénitence,comme]eme
sanctifierais! ?son, le démon et ses artifices ne me tromperaient plus, les passions et leurs faux plaisirs ne m-abuseraient plus, la mortification et es rigueurs ne me rebuteraient plus, dussent-elles , durer des millions d-années. Ilélas ! cbers confrè- ^ res peut-être qu'en cemoment même bien des prê- ; très que vous avez connus forment au fond de l'abîme ces inutiles regrets. , * , ■
Cependant, tandis que le réprouve est a luimême son propre bourreau, Dieu, pour aggraver sonsupplice,luiremet son péché devantles yeux, le
lui montre avec toute sa laideur et toutes les circonstances qui en augmentent la difformité .A,ouam te, et statuam contra faciemtuam.he prêtre, confus, abîmé de honte, veut en détourner son regard ; mais vains efforts ! Dieu le tient éternellement fixé sur cette affreuse image :«(«'««;» contra faciem <«««i.Le malheureux maudit.detes e, abhorre son péché. Quoi I pour une chose si vile, un plaisir si honteux, pour un bien si aux, un bonheur si imaginaire, avoir perdu le ciel, m être ieté dans l'enter ! Ah ! périsse mon pèche, périsse e iour nui l'éclaira ! Mais, encore une fois, vaines imprécations ! Éternellement, éternellement son pé hé subsistera devant sa face, gravé sous ses yeux en caractères ineffaçables : Stataam contra faciem tuam. Et, comme s'il y avait à craindre qu'il ne l'oubliât. Dieu le lui rappellera sans cesse
L ENFER 3 'i <>
par la voix de tous les démons acharnés sur lui, comme le tigre furieux sur la proie qu'il déchire. Par la voix de tous les réprouvés qui le poursuivront de leurs reproches et de leurs malédictions : « Comment es-tu tombé du ciel, toi la lumière du monde ? comment t'es-tu précipité au fond de l'abîme, toi que ta dignité élevait si haut ? Quomodo cecidisti de cœlo^ lucifer?.,.. ad infernum detraherisy in profunduni laci ? » Par la voix surtout de tous les fidèles, dont il aura négligé le salut ou occasionné la perte: «C'est toi, malheureux prêtre, qui m'as perdu ; toi qui, chargé de m'instruire, as gardé un homicide silence ou justifié par ta conduite les désordres que censurait ta parole ; toi qui^ au lieu de m'éclairer au tribunal^ m'as endormi dans une fausse paix ; qui, au lieu de rompre mes chaînes par une charitable sévérité, les as resserrées par une cruelle indulgence; toi qui, au fîeu demeconduire,m'as égaré et m'es devenu un piège surleThabor même : Laquei facti estis specnlationi et rete expansum super Thabor. Ah ! ma consolation est de t avoir avec moi pour te maudire. » Et à des reproches si vrais, que pourra opposer le prêtre réprouvé, sinon ces larmes arrachées par le dépit, ces sanglots entrecoupés parle désespoir, ces plaintes étouffées par la rage ? Ibi erit fie tus et stridor dentium. Voilà, chers confrères, ce que c'est que l'enfer. Et, maintenant, que doit produire en nous cette pensée ? Ce sera le sujet de la seconde partie.
35 0 RCTUAITt: PASTOHALi:. SliKMONS
SECOND POINT
En vain, chers confrères, nous aurions médité les vengeances du Seigneur, si, nous arrêtant à des considérations spéculatives, nous négligions d'en tirer des conséquences pratiques pour en devenir meilleurs. Entre toutes ces conséquences, j'en distingue deux. La pensée de l'enfer est:l° un antidote contre le péché ; 2° un moyen de nous former à toutes les vertus.
Antidote contre le péché. Elle nous apprend à expier les fautes passées par la pénitence. « La pénitence, dit TertuUien, est une compensation et un abrégé des peines éternelles : Pœnitentia.compendiumignium œternorum. Si je comprends bien cette vérité, m'en faut-il davantage pour me décider à me punir moi-même de mon triste passé par une vie pénitente, mortifiée, qui a plutôt besoin d'être contenue que d'être excitée ? Elle nous apprend à ne jamais demeurer un seul jour dans le péché même douteux. Quand on voit l'enfer sous ses pas, comment vivre vingt-quatre heures dans un état où l'on ne voudrait pas mourir ? Comment monter à l'autel avec une conscience embarrassée? Comment ne pas consei'ver son âme toujours pure ? Elle nous apprend entln à nous tenir toujours en garde contre le péché à venir. Car, instruits par la foi que nous sommes à toute heure en danger de le commettre, emportés par la foule, entraînés sur la pente, est-il rien que nous ne devions faire pour
L ENFER 3 5 r
nous en préserver, pour en éviter môme jusqu'aux apparences ? Et pouvons-nous jamais assez veiller sur les pensées de notre esprit et les mouvements de notre cœur, assez observer nos paroles, nos actions et nos démarches, assez appréhender le relâchement^ la tiédeur, l'oisiveté, la dissipation, tout ce qui expose notre éternité ?
Antidote contre le péché. La pensée de l'enfer n'est pas moins utile pour nous former à la vertu : car elle en pose le fondement par l'humilité qu'elle motive ; elle en élève l'édifice par les actes qu'elle donne le courage de pratiquer ; elle y met le comble par l'amour qu'elle inspire.
On rencontre parfois, chers confrères, des prêtres orgueilleux, pleins d'eux-mêmes, susceptibles et délicats, dont il ne faut pas toucher l'amour-propre du bout du doigt, et qui, confiants dans leurA-'ertu, ne redoutent aucun péril, se croient plus forts que toutes les tentations. Ah ! s'il en était quelqu'un ici, je lui demanderais : Dites-moi, mon cher confrère, n'avez- vous jamais commis un seul péché mortel? Vous hésitez, vous n'osez répondre. Ah ! je vous^ entends : il vous est donc échappé dans le cours de votre vie quelque faute qui a mérité l'enfer. Mais si cela est. non, je le proteste, il n'est point d'humiliation assez profonde dans laquelle vous ne deviez vous tenir abîmé jusqu'à la mort ; car, votre péché vous fût-il pardonné, vous n'êtes jamais qu'un réchappé de l'enfer, un tison arraché au feu et encore pour ainsi dire tout fumant ; vous avez
35 è RETRAITE PASTORALE. — SERMONS
mérité d'être toute Téternité sous les pieds des démons, l'objet de leurs insultes, de leurs plus sanglants mépris. Or, quand on a mérité un pareil traitement, qu'on l'a mérité peut-être des milliers de fois, qu'on n'en n'a été délivré que par grâce,, compassion et miséricorde, sied-il bien de s'enorgueillir et de lever la tête, de vouloir être entouré d'estime et d'honneur, de ne pouvoir souffrir la plus légère humiliation ? Et est-il au contraire confusion dans laquelle on ne doive aspirer à s'ensevelir ? Est-il mépris qu'on ne doive estimer bien au-dessous de ce qu'on mérite? Mais allons plus avant ; j'ai une autre question à vous adresser, mon cher confrère : Ne méritez-vous point encore Tenfer? Si, au moment où je parle, cet édifice s'écroulait et vous écrasait sous ses ruines, n'iriez-vous point en enfer? Répondez et jugez- vous : Ou votre conscience vous donne une réponse certaine de mort, ce qu'à Dieu ne plaise dans une assemblée si vénérable, et alors humiliez -vous et sortez promptement de cet état, de peur qu'au moment où vous y penserez le moins, l'abîme ne s'entr'ouvre sous vos pas ; ou elle vous donne une réponse douteuse, et alors humiliez-vous encore et éclaircissez promptement ces doutes: quand on court des risques si affreux, c'est une démence de se rassurer sur un peut-être ; ou enfin elle ne vous reproche rien, et alors même humiliez-vous encore et tremblez : car nescit homo utrum amore an odio dignus sit. Saint Paul lui-même tremblerait à cette question: Nihihnihiconscius sum; sednon in
LENFEK 35 3
hoc justificatus siim. Et ainsi, quelle que soit la réponse de votre conscience, humiliez- vous toujours et faites rentrer tout orgueil et toute présomption dans la poussière.
Mais allons plus avant encore, mon cher confrère. J'ai une troisième question à vous faire : Supposé que vous soyez aujourd'hui digne du ciel, ne vous rendrez- vous point un jour digne de l'enfer? Terrible question, mon frère, qui a de quoi vous humilier à jamais ; car eussiez-vous révélation de votre justification présente, toujours serait-il incertain si vous persévérerez jusqu'à la fin ; que dis-je ? si vous persévérerez une année, unmois, un jour, une heure ; il ne faut qu'un moment, un moment de faiblesse ; il ne faut qu'un péché mortel, quel qu'il soit, rien qu'une pensée d'orgueil, témoin les anges rebelles ; qu'une mé"disance, uneimpureté, selonsaint Paul; rien qu'un désir, un regard, selon Jésus- Christ. Et qui ne craindrait le germe fécond de tous les vices, que nous portons en nous ? Qui ne craindrait l'orgueil plutôt captivé qu'anéanti, la volupté plutôt assoupie qu'éteinte ? Qui ne craindrait certaines occasions délicates, certains instants malheureux, où le cœur faible, abandonné, se reconnaît à peine lui-même? Hélas ! tant d'autres sont tombés, qui valaient mieux que nous ; et sur quoi fonderionsnous une plus grande assurance pour ce qui nous regarde ? Serait-ce sur la sainteté de notre état ? Mais dans le sanctuaire, comme ailleurs, qui ne
veille pas sur soi est exposé à l'enfer. Adam est tombé au paradis, les anges dans le ciel, Judas dans la compagnie de Jésus-Christ. Serait-ce sur le bien que nous avons fait ? Mais eussions- nous, comme les apôtres, tout quitté pour Jésus-Christ, comme eux^évangélisé les peuples, opéré des miracles^ nous n'avons qu'à jeter les yeux au fond des enfers et nous y verrons un prêtre qui a fait tout cela. Judas, l'apôtre de Jésus-Christ. Serait-ce sur les grAces que nous avons reçues ? Mais des millions d'anges en avaient reçu plus que nous, ils étaient libres de toute passion, et ils n'ont pas persévéré. Serait-ce sur une vie exempte de grandes fautes ? Mais pour être en voie de réprobation, il n'est pas requis de faire actuellement de grandes fautes ; c'est assez d'être tiède : Incipiam te evomere ; c'est assez de ne pas faire le bien' qu'on doit faire ; l'arbre est condamné au feu par cela seul qu'il ne porte pas de bons fruits, le serviteur est jeté dans les ténèbre ' térieures par cela seul qu'il a été inutile ; il n'a pas dissipé son talent, il a seulement négligé de le faire valoir : Inutilem serviim ejicite in tenebras extenores. Après cela, chers confrères, qui aura de l'orgueil et de l'amour-propre ? qui se fiera en sa vertu ? qui ne fuira les occasions dangereuses ? Et c'est ainsi que la pensée de Tenter pose le fondement de la venu par une solide humilité. Voulez-vous savoir maintenant comment elle en élève l'édifice par les actes qu'elle donne le courage de pratiquer ? De-
L E-M'Ell 3 3 5
mandez-le aux Paul et aux Xavier, aux Antoine et aux Hilarion, aux x^rsène et aux Jérôme, qui ont puisé dans cette pensée l'énergie de tant d'héroïques sacrifices et d'une vie si sainte : Ne.... ipse reprobus efficiar. Demandez-le à la séraphique Thérèse, qu'a élevée jusqu'au sommet de la perfection l'effrayante image de la place qu'elle eût occupée aux enfers si elle n'eût embrassé la vie parfaite. Pour trouver facile tout ce que l'exercice de la vertu a de plus pénible, il n'y a qu'à se dire à soi-même, par un raisonnement bien simple : Si je ne suis pas un saint, je serai un réprouvé, point de milieu. Ou il faut subir ici-bas les peines attachées à la pratique de la vertu, ou il faudra subir, toute l'éternité^et ces feux qui dévorent, et ce désespoir qui accable, et ces remords qui déchirent. Or dans une pareille alternative, y a-t-il à balancer' un instant ? Il est vrai, il m'en coûtera pour renoncer à l'amour de mes aises et de mes sensualités, de m.on plaisir et de mon argent, pour souffrir en paix Phumiliation^ le mépris et la contradiction. Mais qu'est-ce que tout cela comparé à Tenter, où, si je ne suis pas un saint, je brûlerai toujours ? Il m'en coûtera pour rompre avec les jeux et les amusements frivoles, me séparer de telle société, garder la retraite, employer utilement tout mon temps, fixer ma légèreté, recueillir ma dissipation. Mais qu'est-ce que cela comparé à l'enfer, où, si je ne suis pas un saint, je brûlerai toujours? Il m'en coûtera pour me former à l'esprit d'oraison,
me pliera une règle de vie, soutenir le travail continu d'un ministère sans attrait, partager mes moments libres entre la prière et l'étude. Mais qu'estce que tout cela, comparé à l'enfer, où, si je ne suis pas un saint, je brûlerai toujours ? Ah ! fallût-il me sevrer de tous les plaisirs, exercer sur mon corps les rigueurs de la plus austère pénitence; fallût-il passer les jours et les nuits en prières, m'ensevelir tout vivant, me couper le bras, m'arracher l'œil, sacrifier biens et liberté, santé et vie, je ne de^Tais pas balancer un instant. Car qu'estce que tout cela comparé à l'enfer, où, si je ne suis pas un saint, je brûlerai toujours ? Ainsi, chers confrères, raisonne pleine de courage une âme qui a médité l'enfer; ainsi raisonnait saint Augustin quand il suppliait Dieu de lui faire souffrir ici-bas le fer et le feu^ pourvu qu'il lui fit grâce dans l'éternité : Hic lire, hic seca, modo in œternum parcas. Ainsi le comprenait cet ancien solitaire qui disait à un religieux ennuyé de sa caverne : « Ah ! mon fils, il faut que vous n'ayez jamais bien médité ce que c'est que l'enfer, dont vous vous préservez par là. » Ainsi l'ont compris tous les martyrs, tous les anachorètes, tous les saints pénitents ; car ce n'était pas une autre pensée qui les faisait monter sur les échafauds, fuir aux déserts, se cacher dans les monastères4:)our poursuivre avec une ardeur invincible la grande affaire de leur perfection. Et, chose admirable, chers confrères, en même temps que cette pensée élève dans l'âme l'édifice de la vertu,
elle y met le comble par l'amour qu'elle inspire.
Quand je médite l'enfer, chers confrères, il me semble entendre autour de mon cœur comme un concert de voix qui le sollicitent à aimer. Je dois aimer d'abord, parce que l'enfer est de la part de Dieu une œuvre d'amour: proposition qui peut paraître étrange à l'irréflexion, mais qui n'en est pas moins incontestable. Supposons, en effet, qu'il n'y eût pas d'enfer, ou, si vous l'aimez mieux^ supposons qu'il n'y eût pas d'enfer éternel, ce qui serait à peu près la même chose par rapport à Tordre social, puisque l'enfer passager qu'on appelle le purgatoire empêche si peu de péchés. Qu'arriverait-il alors? Il n'y aurait plus de crainte de Dieu sur la terre ; et une société d'où aurait disparu toute crainte de Dieu, que serait-elle? La pensée seule en fait frémir. Adieu les lois naturelles, divines et humaines; dépourvues de sanction, elles seraient foulées auxpieds. Adieu toute vertu; l'homme^n'ayant rien à craindre après la vie présente et pouvant souvent ici-bas se livrer impunément aux désordres, se laisserait entraîner par ses passions sans frein, qui le précipiteraient dans le vice, le dégraderaient, l'aviliraient, le dégoûteraient de tout ce qui est bien. Adieu l'ordre et la paix sur la terre ; l'armée des méchants, grossie de tous ceux que retient aujourd'hui dans le bien la crainte de l'éternité, en ferait le théâtre de tous les crimes. Adieu le ciel; il est douteux que Dieu
35 N KEIUAITK l'ASTOH ALt. SKK.MO.NS
trouvât au milieu de ce chaos une àme qu'il pût y admettre. Or que vous en semble, cliers confrères, serait-ce là un ordre de choses digne du Dieu bon? Non, sans doute, vous le comprenez. Dieu devait à son amour pour nous de placer Tenfer comme une barrière devant nos passions pour en arrêter les écarts ; il deA'ait à la société de lui donner cette garantie d'ordre, il se devait à lui-même d'apposer à ses lois cette sanction, de laquelle naîtrait pour tout homme qui réfléchit la nécessité de gagner le ciel. Donc, écrions-nous avec saint Chrysostome : « Soyez béni, mon Dieu, non plus seulement de ce que vous nous avez préparé les délices du ciel, mais de ce que vous avez creusé devant nous les abîmes de l'enfer. Par là, vous nous avez fait du bonheur une hécessité, et votre colère a servi les desseins de votre amour. » De cette considération frappante d'évidence, jaillit, comme une conséquence d'un principe, une nouvelle invitation à aimer. Car si l'enfer n'est qu'une invention de la charité de Dieu pour nous aflermir par la crainte de sa justice dans l'amour de sa bonté, il faut donc que Dieu fasse grand cas de notre cœur et nous place bien haut dans son estime et son amour. Or lorsqu'un Dieu si élevé au-dessus de notre bassesse nous fait l'honneur de vouloir à tout prix être aimé de nous, pouvons-nous ne pas l'aimer et lui refuser un cœur qui lui est si cher?
Ce n'est pas tout, chers confrères. En méditant l'enfer, je me sens pressé daimerpar cet argument
aussi incisif que simple: Il faut, ou brûler ici-bas du feu du saint amour, ou brûler éternellement dans les flammes de la divine justice. Point de milieu; le dilemme est ainsi posé devant nous, et tous nos raisonnements n'y changeront rien. Or, dans une telle alternative, est-il cœur d'homme qui puisse hésiter en son choix? Rien de si cruel que l'enfer; rien de si doux que l'amour.
Que dirai-je encore, chers confrères ? Ne comprenez-vous pas combien nous devons aimer Dieu, pour la bonté intinie qu'il nous témoigne, en nous faisant réfléchir à l'enfer pendant cette retraite plus sérieusement que tant d'autres, en nous manifestant à temps ses vengeances et nous pressant avec tendresse de nous y soustraire? Ne comprenez-vous pas combien il est aimable, le Dieu qui, pour nous préserver de l'enfer, a ébranlé les cieux et la terre, abaissé sa majesté, revêtu notre nature, prodigué les miracles, versé son sang, établi ses sacrements, qui ont la vertu de nous rendre nos droits au ciel, chaque fois que notre malice qous les fait perdre? Ne comprenez- vous pas combien nous devons aimer le Dieu dont les grâces, comme le long bras de sa miséricorde, vont ici prévenir des milliers de fautes que nous commettrions sans lui, là rechercher le pécheur après ses égarements, le couvrir et l'attendre à pénitence, nonobstant de continuelles rechutes? 0 miséricorde de mon Dieu, que vous êtes mille fois aimable! Si, sans vous laisser rebuter par ma malice, vous n'eussiez
arrêté le bras de votre justice qui demandait vengeance, je serais en ce moment au fond de l'abîme. Ah! ai-jeun cœur, si tant d'amour ne me touche pas, si les yeux au ciel je ne m'écrie avec le prophète : Misericordia tua magna est super me : et eruisti animam meam ex inferno inferiori. 0 bonté divine^ j'avais encouru votre haine, mérité vos vengeances ; vous me teniez suspendu, comme par un cheveu, sur rabime, vous n'aviez qu'à ouvrir la main, lâcher prise, et jetais perdu : Nisi qidaDominus adjuvit me^ i:)aulo minus habitasset in inferno anima mea. Ah! que toutes les créatures vous bénissent : Benedicite^omnia opéra Domini, Domino,,,, quia eruit nos de inferno.. . . , liheravit nos de medio ardentis flammœ. Pour moi, je ne cesserai de le redire : C'est à la miséricorde du Seigneur que je dois de n'avoir pas été consumé : Misericordiœ Domini^ quia non sumiis consumpti. Hélas! tant d'autres,, après un seul péché, sont tombés dansl'abîme, et moi, plus coupable qu'eux, je respire encore^ je puis encore éviter l'enfer. 0 bonté divihe ! ù prédilection ineffable ! Touché de tant d'amour, ô mon Dieu, je ne veux plus faire de ma vie entière qu'un témoignage permanent de ma gratitude. Je devais être sacrifié à votre colère, je me sacrifierai à votre amour. Je devais vous maudire, je vous bénirai; je devais vous blasphémer^ je publierai partout vos louanges et votre bonté; je devais souffrir toujours, je vous aimerai toujours.
SERMON
SLR
Non estis vestrl.
I Cor., VI, 19.
Messieurs,
Le sacerdoce est essentiellement un état de dévouement et de sacrifice: un prêtre n'est point à soi, il est à son Dieu pour s'employer tout entier à le faire connaître et aimer ; il est à son évêque pour lui obéir ; il est, s'il occupe un poste secondaire, au pasteur sous lequel il travaille, pour seconder son zèle et exécuter ses ordres ; il est à ses confrères avec lesquels il cultive la vigne du Seigneur, pour leur rendre tous les services d'une charité attentive ; il est à tous les fidèles confiés à ses soins, pour exercer auprès d'eux tous les offices de son ministère, aller partout où ils l'appellent et se faire, comme l'Apôtre, le serviteur de tous; il est à tout le monde, mais il n'est plus à lui : Non estis vestri. Un prêtre n'est plus à soi, sa volonté ne lui
l.On trouvera reproduits dans cet entretien quelques passages du sermon sur l'abnégation imprimé au premier volume, mais aussi de nouveaux points de vue et d'importants développements propres à cette seconde rédaction. C'est pourquoi nous avons cru bien faire, malgré ces répétitions, de la donner ici.
362 RETRAITE PASTORALE. SEKMONS
appartient plus, il doit l'avoir placée sous l'empire dune règle de vie, sous le domaine de Tobéissance et à la disposition de tous les besoins de son ministère ; ses goûts et ses inclinations naturelles ne sont plus à lui, il doit les avoir sacrifiées sous le glaive de l'abnégation évangélique pour mettre tout son plaisir dans son devoir. Sa vie même n'est plus à lui. pas un moment qui lui en appartienne. Dès là qu'il est prêtre, c'est un homme public dont tout le monde doit pouvoir disposer, selon ses besoins, à tous les instants du jour et de la nuit; c'est l'homme de Dieu, dont tout l'être doit être employé pour la gloire et selon le bon plaisir de son maître ; car il ne s'appartient plus : Non estis veslri.
Telle est, messieurs , la destinée du prêtre : n'être plus à soi, ne vivre plus pour soi, mais uniquement pour Dieu et pour les âmes. Noble destinée, digne d'un grand cœur ! Si^ pendant que je vous la développerai, la nature aux vues basses et rétrécies ose se plaindre que ce dévouement entier, cette abnégation de soi est un continuel martyre, vous lui répondrez: «Tant mieux, il est digne d'un prêtre de faire de grandes choses pour son Dieu; » et vous n'en écouterez qu'avec plus d'intérêt les preuves qui établiront que c'est là pour vous un devoir d'état, une nécessité de votre condition : Non estis vestri. Si elle vous objecte tout ce qu'il en coûte pour immoler sans relâche cet amour de soi auquel nous tenons par tant de fibres^ cet amour de soi si
L AiJiNÉGATlON
avide de plaisirs, si jaloux de ses «fc.c •
de tout ce qui gêne !>„ fatigue L„' o" ;!"'"'
mode, si fécond en désirs si flr "''°'"-
vous lui répondrez X'/^ î° P'"''''"'''^"^'
estgrand,pLsi,s;a;i^^:™'^^f;^
saisirez J'avec dus .1« m . ' *^* ^°"' »'"«
éliront ,L ;:i Cu: :tt ;;s,ïï "^-
nécessité de votre condition : Non2^^^' "°"
pourio-r^'-Se^irir^^r^^^^^^^
obstadeausalu d^Xe ":"■ ''^ "' -^^^ ""
obstacle au succès deC^/nsClar ^'"* "" abaégation on ne npnt " """'f ' P^^^ce que sans.
abnégation on n '^ f T bon prêtre ; sans
abrégé; elles en sont con'^e le résun." Ï' '" renferment le fruit et le résultat. ' '"'' '"
PREMIER POINT
Lscelaon 'nen aLTllrr^""^-'^ '''' î-
remplira mal les fo tL' .n n 'enT*^*'' .°" ^ œuvres. ' " ^" ^"^"^a pomt les
On n'en aura point la saintefp Pt ,•„• j'en pourrais appeler '"";^*'': ^*"=>' ^es frères. Christ lui-même Tre? ''"'"^"«^'^ de Jésusrenonce pas Hout/qJ^'terrr ''"'■^"' "^
même,„rpeuté.reqro -me iem-r."" '" '"- .4"^^ • messieurs ? mon prêtre •?•
Non; pas même mon disciple: Qui non renuntiat omnibus,... non potest meus esse discipulus.,. Si quis vult venire post me, abneget semetipsum. Celui qui s'aime, se perd, dit-il ailleurs, et celui qui se hait, est le seul qui se sauve : Qui amat animam suam, perdet eam : et qui odit animam suam in hoc mundo, in vitam œternam custodit eam. » Remarquez, mes frères : celui qui s'aime se perd ! Comment donc pourrait-il être le sauveur des autres ?
Aux paroles je pourrais joindre les exemples. L'exemple de ce même Jésus qui, selon la parole de saint Paul, n'a jamais recherché sa propre satisfaction : Christus non sibi placuit; et qui, selon l'énergique expression d'un Père, s'est dépensé tout entier pour nous : Totus in usus nostros expensus; l'exemple des apôtres qui pour répondre à leur vocation non seulement ont tout quitté, mais se sont dévoués à une mort permanente : Quotidie morior ; mais ont immolé tout ce qu'il y a de plus intime en l'homme, et l'amour-propre avec sa passion pour l'estime, son horreur pour le mépris : Ibant gaudenles, quoniam digni habiti sunt... contumeliam pati; et le caractère avec ses saillies, et la volonté propre avec ses attaches. Pierre n'est plus présomptueux, il est le plus humhle de tous jusqu'à recevoir la correction de son inférieur; Jean n'est plus vif et emporté jusqu'à appeler le feu du ciel sur une ville coupable, il est l'apôtre de la douceur et de la charité. On ne voit plus dans Thomas cette at-
tache à ses idées qui l'avait rendu incrédule, il a toute la simplicité de la foi. Je pourrais encore parcourir tous les fastes de l'Église et vous faire partout reconnaître les saints prêtres au sceau de l'abnégation qui ici change en bonté le naturel colère des Ignace , là convertit en zèle l'ambition des Xavier, ailleurs forme un modèle de douceur de l'impatience des François de Sales. Mais, laissant des détails qui nous mèneraient trop loin, je me contente d'interroger l'expérience et elle me répond que sans l'abnégation l'esprit du prêtre se dérègle, son cœur se gâte, et il n'est point en lui de vertu solide.
L'esprit se dérègle. Faute d'énergie pour le gouverner, on le laisse aller là où la vanité de ses pensées l'entraîne, où la curiosité l'emporte, où l'imagination l'égaré, où l'empressement naturel le précipite. De là point d'oraison, point de recueillement, point de vie intérieure; de là le dégoût des exercices de piété, les distractions à Tautel, au saint office, l'irréflexion dans la conduite, le trouble et l'agitation dans l'àme, on respecte ses caprices, on suit en esclave tous ses goûts ; de là tantôt une vie oisive et frivole, la théologie non étudiée et par conséquent bientôt oubliée; tantôt un travail opiniâtre et démesuré, et le plus souvent des études étrangères à notre état, faites sans ordre au détriment des connaissances nécessaires. On a pour lui une estime aveugle qu'agrandissent sans mesure les illusions de l'amour-propre ; de là ces égards
qu'on se croit dus, cette confiance en ses lumières, cette hardiesse et cette promptitude à former ses jugements là même où ont douté les plus grands génies, cette vivacité à les défendre, cette opiniâtreté à les retenir sans vouloir jamais dire: «Je me suis trompé ; » de là ces arrêts prononcés en souverain sur tous les mérites et toutes les vertus, cette licence de la critique, ce goCit de la raillerie et de la satire ; de là enfin ces mille prétentions de l'orgueil, cette jalousie qui ne peut entendre louer le prochain et lui retire les couronnes qu'il a méritées pour se les imposer à soi-même. Or, messieurs, en- «clin à de semblables écarts, comment l'esprit du prêtre sera-t-il un esprit chrétien, moins encore un esprit sacerdotal, propre aux exercices de la piété, ^i l'abnégation ne vient réprimer sa curiosité, rc- •cueillir sa dissipation, fixer sa légèreté, humilier sa présomption, confondre son audace? Donc sans abnégation point de sainteté dans l'esprit du prêtre. Et que dirons-nous de son cœur? Ah! dit le prophète : Cor ejm congregavit iniquitatem sibi. Là, Tamour de soi, non réprimé par l'abnégation, est comme une source malheureusement féconde d'où jaillissent tous les désordres, grands ou petits^ selon les circonstances. On s'aime soi-même, et de là toutes les fautes puisqu'on ne pèche que pour se procurer quelque plaisir ou pour s'épargner quelque peine : Hominis perdit io amor siii, dit saint Augustin. On s'aime soi-même, et comme dans toutes les positions il y a à souffrir, de là ce dégoût du poste
l'abnégation 3 67
OÙ la Providence nous a placés^ ces menées sourdes ou ces sollicitations ouvertes pour passer à un autre poste, et à peine l'a-t-on obtenu, nouveau dégoût plus fort que le premier qui punit de ses inconstances le cœur sans abnégation : Sua sibipœna inordinatus animtis. On s'aime soi-même, et de là ces attaches qui captivent le cœur, ces désirs inquiets, vifs, empressés qui le troublent et le préoccupent ; de là ces volontés contraires qui se choquent et se brisent comme les flots de la mer, ces mille petites passions dont les unes, violentes et impérieuses, s'impatientent, murmurent, éclatent si elles ne sont promptement satisfaites ; les autres plus séduisantes^ parce qu'elles sont plus cachées, attaquent en secret et triomphent à votre insu. Aujourd'hui, c'est l'envie qui veut tout ce qu'elle n'a pas / demain, ce sera l'orgueil qui voudra dominer, monter plus haut, obtenir de l'estime ou des louanges ; tantôt c'est le goût d'une vie sensuelle et ennemie de la croix de Jésus-Christ, le goût du monde qui incline à des mœurs plus laïques qu'ecclésiastiques; tantôt c'est l'inflexibilité de caractère qui ne veut point céder et s'obstine daA^antage à mesure qu'on le contredit. 0 cœur de l'homme, de combien de passions n'es-tu pas le jouet, quand l'abnégation^ comme une diligente sentinelle, n'arrête pas tes écarts !
Encore si quelques vertus couvraient ces faiblesses; mais non^ messieurs, sans abnégation, il n'est point de vertu solide. J'en appelle à vous-
mômes. Combien de fois n'avez-vous pas rencontré des prêtres qui, vus en passant, semblaient doux et humbles de cœur, parce que rien ne les contrariait; mais voilà qu'on heurte tant soit peu leur caractère, et à l'instant vous voyez jaillir l'étincelle de l'impatience ou la flamme de la colère ! Voilà qu'on oublie par distraction les égards qu'ils se croient dus, qu'on leur en préfère un autre ou seulement qu'ils soupçonnent qu'on ne les estime pas ; et à l'instant l'orgueil qui s'indigne, l'humeur qui éclate, l'altération des traits et la vivacité des réponses vous révèlent ce qu'est la vertu sans abnégation : Tangc montes et fimiigabunt.
Combien de fois n'avez-vous pas rencontré des prêtres qui, vus en passant, semblaient être vraiment les vicaires de la charité de Jésus-Christ en terre, parce qu'alors ils pouvaient être charitables sans faire abnégation de soi ! Mais voilà que pour pratiquer la charité, il faut se priver de quelque chose qui plaît, souffrir une contrariété, rompre une attache, passer pardessus un amour-propre compromis ; et à l'instant le cœur qui se glace, la main qui se ferme, les entrailles de bronze que n'émeuvent plus les misères du prochain vous révèlent ce qu'est la vertu sans abnégation.
Combien de fois, enfin, n'avez-vous pas rencontré des prêtres qui, vus en passant, semblaient la piété même, parce qu'alors la piété ne leur demandait aucun sacrifice î Mais suivez-les
]. AMNEGATIO.N :i G 9
dans le détail de leur conduite. Une vie sans règle, par conséquent les exercices de piété omis ou mal remplis, par conséquent toutes les actions faites à contretemps selon le caprice du moment, par conséquent le temps perdu ou mal employé vous révèlent ce qu'est la vertu sans abnégation. Partout vous voyez l'homme en eux ; la contradiction les irrite, la souffrance les désole, la prospérité les élève, l'adversité les abat, la joie les enivre et les transporte, la peine les déconcerte et les décourage. Ils feront peut-être encore quelques bonnes œuvres que le monde préconisera, où ils se complairont eux-mêmes ; mais Dieu les réprouvera parce qu'ils croient travailler pour lui, et ils ne travaillent que pour eux ; ils croient avoir du zèle, et ils n'ont que de la vanité. Ainsi^ messieurs, sans l'abnégation point de vertu solide, ainsi sans l'abnégation on n'a point la sainteté du prêtre. J'ai ajouté qu'on en remplit mal les fonctions.
Et pour commencer par la plus auguste, comment, sans abnégation, monter tous les jours au saint autel ? Cet esprit distrait et comme perdu dans la dissipation qu'on n'a pas le courage de lui interdire, est-il bien propre au recueillement des saints mystères? Et ce cœur que Dieu ordonne de lui offrir en sacrifice en union avec la sainte Victime, ce cœur si rempli d'attaches, si plein de lui-même, est-il une hostie convenable pour le Dieu qui hait la rapine dans l'holocauste et ne veut point des cœurs partagés? Gomment tous les jours faire
37 0 UtTRAlTt; PASTOKALE. SERMONS
monter sa parole jusque dans le ciel et laisser ramper son âme sur la terre ? Comment tous les jours loger le Dieu de sainteté dans une demeure dont l'amour-propre a le domaine au moins par moitié: Quœ societas lucis ad teneb^'as^ Christi ad Belial?
Si de l'autel je passe à la chaire de vérité, qu'y fera encore le prêtre sans abnégation ? Tantôt trop lâche pour faire violence à sa paresse, mais assez présomptueux pour compter sur un mérite souvent rien moins que réel, il va sans préparation jeter au peuple les fruits prématurés d'une imagination errante; tantôt, avide de gloire, il donne dans l'excès contraire. Avant de parler, il s'inquiète et se trouble: Que dira-t-on de moi? qu'en penserat-on? De là plus d'oraison et une préoccupation qui le suit partout jusque dans ses fonctions les plus saintes.
Est-il dans la chaire sacrée : ses traits, ses manières trahissent son cœur, révèlent à tous qu'il se recherche lui-même plutôt que le salut des âmes ; et dès lors tout le fruit du discours est perdu. Encore si le mal se bornait là; mais, ne sachant pas se maîtriser lui-même, il quitte le zèle du ministre pour se livrer aux emportements de l'homme. Il reprend, mais sans égards et sans ménagements : il s'élève contre le vice, mais avec les saillies du caractère et les fougues de l'humeur ; il rappelle les âmes égarées, mais avec les paroles dures d'un maître en colère, et non point avec la
L ABNÉGATION 37t
tendresse d'un père; et par là il éloigne et dégoûte les peuples de la religion en donnant à croire qu'il confond la haine des pécheurs avec la haine des vices.
Descendu de la chaire sacrée, je le considère dans les autres fonctions de son ministère. Ici on le mande près d'un malade aux prises avec la mort ; mais, comme il faudrait faire abnégation de soi pour s'y rendre, il en renvoie, s 'il le peut, la charge à un confrère. Celui-ci la lui renvoie à son tour, et quelquefois, chose horrible à penser ! la pauvre âme, pendant qu'on se la jette ainsi l'un à l'autre, tombe au fond de l'abîme, faute d'avoir trouvé une main secourable pour l'introduire dans le ciel; ou si, ne pouvant en remettre le soin à personne, il consent à s'y rendre, il diffère, attendant le moment de ses aises, et cependant le moribond délaissé va redire aux enfers étonnés la négligence du prêtre qui l'y a laissé tomber; ou, enfin, s'il devance la mort près du malade, il vient une fois comme par grâce, et maintenant, pour longue que soit la maladie, on ne le re verra plus, cela l'ennuie. « J'ai fait mon devoir ! dit-il, que le malade fasse le sien! » comme si ce n'était pas un devoir pour un père de visiter souvent ses enfants malades, pour un ami d'aller consoler les douleurs de son ami souffrant.
Là c'est un enfant peu intelligent ou un homme fait qui ne l'est guère davantage. Pour les instruire, il faudrait leur digérer le pain de la doc-
trine, étudier toutes les issues par où on pourrait le faire entrer dans leur esprit et l'y insinuer doucement ; il faudrait de la patience, des exercices répétés ; en un mot, il faudrait faire abnégation de soi.
C'est pourquoi ou on ne les instruit point, ou l'on se contente d'entasser dans leur mémoire quelques mots incompris, en laissant leur intelligence tout aussi pauvre de vérités. Ailleurs, c'est une âme juste qui voudrait se justifier encore et puiser dans les eaux de la piscine sacrée une pureté nouvelle; mais l'écouter si souvent fatigue, et l'on condamne à languir à terre dans une piété commune des âmes que Dieu voulait élever à la plus éminente sainteté.
D'autreslois, c'est un pécheur repentant qui voudrait déposer le poids de sa conscience dans le sein d'un confesseur ami; mais, pour aller l'entendre^ il faudrait quitter une société qui amuse, manquer une partie de plaisir; et on aime mieux laisser là le pécheur languir pendant de longues heures aux risques de laisser passer le moment de la grâce qui lui parle au cœur. 0 prêtre bien indigne de ce nom, pour cette âme votre Dieu a sacrifié sa vie, et vous ne savez pas sacrifier un divertissement, une jouissance 1 A jeun et fatigué du chemin, Jésus-Christ a oublié la nourriture pour aller attendre la Samaritaine au puits de Jacob, et vous, son ministre^ vous condamnez le pécheur à souffrir avec la honte d'un pénible aveu votre dureté et vos délais ! Yous devriez, comme le père du prodigue, aller au-devant de lui et le serrer dans vos bras, et, comme le mau-
vais riche, vous goûtez peut-être à loisir les plaisirs de la table, tandis que non pas Lazare, mais votre fils plus pauvre encore et plus malade gémit à la porte de votre tribunal. Yous devriez, comme le bon pasteur, courir après la brebis égarée^ et ici c'est la brebis qui vient chercher le pasteur ; et encore le pasteur cruel la laisse attendre à l'entrée du bercail. Enfin, elle arrive, l'heure tant désirée; on prête l'oreille au pécheur, mais bientôt l'amourpropre s'ennuie de ces fonctions où il n'est pas payé comptant, et dès lors on corrige avec aigreur, on reprend avec dureté, plus d'onction dans les consolations, plus de sagesse dans les conseils, plus d'esprit de Dieu dans les exhortations.
Peut-être ce prêtre si peu propre aux fonctions du ministère conviendra mieux aux bonnes œuvres par lesquelles la foi et la charité chrétiennes se sont illustrées dans tous les siècles. — Non, messieurs. Rien de grand ne se fait dans l'Église que par l'abnégation de soi : c'est l'abnégation de soi qui a sauvé le monde sur le Calvaire, c'est en portant par toute la terre l'abnégation de soi que les apôtres ont commencé, continué, consommé leur mission, Mortificationem Je su in corpore nostro circum fer entes. Si saint Pierre et saint Paul, avant de venir à Rome, eussent calculé si le poste était agréable, s'ils y auraient bon logement, bons revenus, bonne société, Jupiter du haut du Gapitole eût continué de régner sur le monde ; mais ils ont dit, ces hommes d'abnégation,
37 4 RETUAlTt PASTORALE. SERMONS
on nous mettra en prison, on nous chargera de chaînes, on nous martyrisera, le poste est bon, allons : Eamus...i(tmoriamur; ils sont venus, ilsy ont planté la croix, ils ont versé leur sang à ses pieds, et le sol fécondé a produit la plus riche moisson, et Rome chrétienne est devenue la capitale d'un empire dont l'étendue n'a d'autres limites que celles du monde, la durée d'autres bornes que celles des siècles, et comment, mes frères, les hommes apostoliques de tous les temps ont-ils fait de grandes œu^Tes? Interrogez l'histoire, elle vous montrera partout l'abnégation de soi créant, dirigeant, consommant toutes les œmTes de zèle ; c'est là le secret des prodiges, c'est le moyen de conduire à bonne fin toutes les saintes entreprises. Quand les peuples voient un prêtre qui fait entière abnégation de soi, qui n'a d'autres intérêts que ceux de Jésus -Christ et de son Église, d'autre prétention que d'être humble et pauvre, d'autre ambition que de sacrifier pour le salut des âmes son repos, ses biens, sa santé, sa vie même, ils ne tiennent pas contre un pareil spectacle, ils se disent à eux-mêmes qu'il y a là quelque chose de divin, qu'elle ne vient point de la terre la religion qui forme un tel prêtre ; et ne voyant plus l'bomme en lui, mais le ministre, ils l'écoutent comme l'oracle du ciel, le respectent comme l'ange du Seio:neur : son dévouement électrise toutes les âmes, échauffe jusqu'aux plus tièdes, et provoque de généreux sacrifices, à l'aide desquels il con-
L AIiNii:GAT10N 3 75
somme toutes les œuvres que sou zèle a conçues, et Fembellissement du lieu saint, et la pompe du culte, et l'instruction des ignorants, et le soulagement des pauvres et des malades. Plus il donne, plus il reçoit de quoi donner. Semblable à ces fleuves qui, prenant leurs sources aux plus hautes montagnes, reçoivent toujours les eaux avec la même abondance qu'ils les répandent, chose merveilleuse, il se féconde par son effusion même, parce que les peuples voyant en lui l'agent désintéressé de la Providence lui apportent sans cesse, soit par crainte qu'il ne manque du nécessaire, soit pour faire couler par lui leurs aumônes sur les besoins que son intelligente charité sait être les plus pressants. Demandez quelque chose de semblable au prêtre qui ne fait pas abnégation de soi : il vous répondra que c'est impossible ; oui, certes, cela est impossible à lui, parce que faute d'abnégation il n'a ni la confiance ni la considération nécessaires au succès ; les peuples ne voient en lui que l'homme avec ses faiblesses, dans sa place qu'un moyen de vivre à son aise, dans ses discours que des formules d'usage, dans ses fonctions que des actes mercenaires, dans tout son ministère enfin qu'un vil métier qu'il exerce moins pour le salut des âmes que pour son propre intérêt, et ils n'ont garde d'aller chercher au ciel l'origine d'une mission qu'ils voient remplir d'une manière si terrestre. Si saint Vincent de Paul n'eût fait preuve permanente d'abnégation, si on eût remar-
que en lui quelque attache à ses intérêts, à ses aises, à sa gloire, croyez-vous qu'il eût pu faire toutes les grandes œuvres qui ont immortalisé sa mémoire ? Non, messieurs, un peu moins d'abnégation, et la charité de Fhommede Dieu, frappée de stérilité, n'eût trouvé dans les âmes ni générosité, ni dévouement pour le seconder, parce que le monde n'accorde son estime et sa confiance que là où il voit abnégation de soi ; il n'y a, à ses yeux, rien de grand, rien de beau sans cela ; d'où je conclus que sans abnégation on n'est bon à rien, on ne fait point les saintes œuvres du prêtre, on en remplit mal les fonctions, on n'en a point la sainteté. On ne peut être un bon prêtre, vous venez de le voir ; on ne peut pas plus être un bon pasteur. Sujet de la seconde partie.
SECOND POINT
Pour réussir dans le gouvernement des paroisses, deux conditions sont nécessaires : il faut dans le cœur des peuples l'amour pour le pasteur, et dans le cœur du pasteur le zèle pour le salut des peuples. Car en vain le pasteur aura du zèle s'il n'est aimé, et en vain il sera aimé s'il n'a du zèle. Or sans l'abnégation, le pasteur ne se fera point aimer de son peuple; sans l'abnégation, il n'aura point pour lui un zèle constant et sage.
Il ne se fera point aimer. Je le vois arriver au milieu de son troupeau, ce prêtre sans abnégation| Il commence par examiner si le poste lui convient,
quels en sont les agréments ou les peines, les avantages ou les incommodités ; et dans un ministère qui est tout pour Dieu et pour ses frères, il n'a égard qu'à ce qui l'intéresse lui seul. Le peuple s'en est aperçu et déjà il a pu se dire : Yoilà un prêtre qui s'aime lui-même et non pas le troupeau^ qui vient chercher ses aises et non pas nos âmes. Premier préjugé bien peu propre à concilier au pasteur l'amour de son peuple. Mais que sera-ce quand il leur présentera la liste de ses prétentions ; tantôt sa demeure à embellir ou étendre, tantôt ses revenus à augmenter; aujourd'hui une chose, demain une autre. « Nous sommes pauvres, lui crieront ses ouailles ; à peine nos pénibles travaux nous apportent le nécessaire. — N'importe, je vous quitte si vous me refusez. » Ce peuple pieux se mettra peut-être à la gêne pour satisfaire l'impitoyable pasteur ; mais autant il donnera de ses fonds, autant il retirera de son amour. Que sera-ce quand on le verra portant en chaire les saillies du caractère, les emportements de l'homme au lieu du zèle du ministre, la parole dure d'un maître en colère au lieu de la tendresse d'un père et donnant à croire à tous qu'il confond la haine du pécheur avec la haine du vice. Que sera-ce surtout quand, pressé par l'inconstance naturelle à un cœur sans abnégation, il leur laissera connaître le désir de les quitter pour porter son ministère à un autre peuple ? Le moyen alors qu'ils aiment un homme qui lui-même les aime si peu ; qu'ils voient un pas-
leur dans celui qui veut s'enfuir du bercail, un père dans celui qui cherche à abandonner ses enfants! Et n'en vînt-il point là, chers confrères, impossible, sans faire abnégation de soi, de conquérir et de conserver lamour de son peuple. Que faut-il, en effet, dans un pasteur pour être aimé de ses ouailles ? Au milieu de toutes les vicissitudes de peines et de joies qui se partagent la vie humaine, il est tenu d'être toujours le même, le même dans tous les temps, le môme envers toutes les personnes. A tous les instants, il lui faut être prêt à écouter le pécheur, à consoler, à exhorter le malade ; à tous les instants, il doit à ses ouailles un accès facile, un abord aimable, parla raison que les cris des enfants doivent toujours trouver entrée à l'oreille et au cœur des pères. Il se trouve dans un de ces moments où l'âme triste et abattue, appelant le repos et la solitude, sent un éloignement presque invincible pour les afiaires et le commerce des hommes ; n'importe, on l'assiège de toutes parts. Ici, c'est un conseil adonner, là une plainte à recevoir. S'il veut; être aimé, il faut que, faisant taire la nature, il prête à toutes les paroles de son peuple une oreille aussi attentive et aussi bienveillante que si le goût propre le portait à les entendre. Il a appris une de ces nouvelles accablantes qui jettent l'inquiétude dans l'esprit, la désolation dans le cœur ; n'importe, on vient lui parler de mille affaires étrangères. S'il veut être aimé, il ne lui est pas permis d'être moins aimable dans l'accueil.
moins doux dans les paroles, moins agréable dans les manières. Sa patience vient d'être mise à l'épreuve par un caractère âpre et difficile qui Fa contredit; n'importe, s'il veut être aimé, il n'en doit rien laisser paraître au suivant; celui-ci en est innocent et n'en doit pas porter la peine. La moindre parole vive qui échapperait en ferait un cœur ulcéré. Nous sommes occupés d'affaires importantes et difficiles ; la moindre distraction va rompre le fil de nos idées ; un fidèle est là qui demande à être entendu. Que faire ? Renvoyer brusquement ? Non, il faut tout quitter à l'instant, accueillir avec bonté, écouter avec patience, et que Dieu seul connaisse la répugnance intérieure. Je sais qu'il est des personnes d'un caractère qui ne nous revient pas, à manières singulières qui nous déplaisent ; mais, comme pasteurs, nous devons leur montrer la même sérénité que si c'était une personne chère ou notre meilleur ami. Je sais qu'il en est dont la conversation basse comme la naissance ne nous offre rien que d'insipide ; mais, comme pasteurs, nous devons nous rapetisser avec elles et nous mettre à leur portée, descendant par charité dans tous leurs petits intérêts qui sont pour elles une plus grande affaire que la marche des Etats et des empires. D'autres fois, il se rencontre des esprits étroits, scrupuleux, qui nous fatiguent par des détails importuns, et il faut comprimer Tennui au dedans sans en rien laisser paraître au dehors ; des esprits grossiers, sans intelligence.
OÙ l'on n'insinue la doctrine qu'en redisant souvent ce qu'on a dit cent fois, et il faut le redire sans prendre le ton de l'impatience ou du mécontentement ; des volontés dures et opiniâtres que depuis longtemps on essaye en vain d'amollir ou de redresser, et il faut continuer la tentative sans proférer une parole qui ressente l'aigreur ou la dureté. Souvent aussi, car pourquoi nous dissimuler nos torts ? nous nous formons des préjugés contre des personnes d'ailleurs estimables, et alors tout nous choque en elles, le ton, l'air, la manière, peut-être des riens dont nous aurions honte de nous plaindre. Encore ici, il faut commander à son humeur et cacher sous des dehors aimables des préventions odieuses. En un mot, le pasteur doit se faire tout à tous pour gagner tout le monde à Jésus-Christ, ne point distinguer le Gentil d'avec le Juif, le Barbare et le Scythe, l'esclave et l'homme libre, mais n'envisageant que Jésus-Christ qui est tout entons, montrer à tous, dans la sainte joie de son visage, le bonheur d'un père toujours aise d'être environné de ses enfants, et ne jamais rebuter personne par un air de chagrin et de noirceur. Autrement on dira de lui que c'est un homme à caprices^ dont il faut savoir choisir les moments pour être bien venu ; un homme à prédilection qui réserve un accueil aimable pour ses favoris et n'a que des rebuts à donner aux autres. Or, mes frères, pour conserver en toute circonstance cette inaltérable amabilité, ne faut-il pas une abnégation continuelle de soi,
de son caractère, de son humeur et de ses goûts? Mais si l'abnégation seule peut concilier au pasteur l'amour de son peuple, elle seule aussi peut donner à son zèle la constance et la sagesse qui en assurent le succès. On a vu souvent des pasteurs brûlants de zèle qui, dans leur sainte ardeur, se consumaient de fatigue, tonnaient contre le vice et faisaient trembler les pécheurs. A voir de si beaux commencements, on eût dit des apôtres qui allaient convertir un autre monde. Mais je n'ai fait que passer, et toutes les espérances s'étaient évanouies. Ces pasteurs n'avaient pas d'abnégation, et leur zèle s'est rebuté ; ils n'avaient pas d'abnégation, et leur zèle les a égarés. Il en est toujours ainsi, messieurs ; sans l'abnégation, ou le zèle se rebute ou il nous égare. Il se rebute : ils ne sont pas rares dans la vie, ces jours de ténèbres et d'ennui, où tout déplaît, tout est à charge, où la chaire, le tribunal, la visite des pauvres et des malades n'offrent plus rien que de rebutant et d'insipide, où nous voyons partout la dureté de la croix et nulle part nous n'en trouvons Fonction. Or si dans ces moments l'abnégation ne nous a pas appris à surmonter la nature pour aller où le devoir nous appelle, à suivre les principes invariables de la foi et non point l'attrait inconstant du goût sensible, voilà notre zèle mort dès la première épreuve. Que sera-ce donc quand mille causes étrangères viendront le traverser ?Ici, ce sont des privations pénibles qu'il faut s'imposer, ime vie laborieuse être-
iHi RETRAITE PASTORALE. — SERMONS
tirée à laquelle il faut se résoudre. A cette vue, si Ton n'est homme d'abnégation, la première ardeur se refroidit, le zèle se glace, et l'on recule de frayeur dans cette même carrière où l'on s'était élancé avec un si noble courage. Là, ce n'est point la gêne qui effraye; déjà le pasteur intrépide avait cultivé par de pénibles travaux et arrosé de ses sueurs le champ confié à ses soins ; mais voilà que le sol infidèle ne donne que des ronces là où avait été semé le plus pur froment. A ce spectacle de stérilité, on s'afflige, on se désole, on abandonne tout en maudissant la terre ingrate qui a frustré notre vanité de ses espérances. On se recherchait soimême en faisant l'œuvre de Dieu ; comme on ne s'y trouve pas, on croit tout perdu, et l'on refuse de comprendre que la grâce a ses moments qu'il faut savoir attendre et que ce n'est point à l'homme à commander aux nuées de répandre sur la terre cette rosée salutaire qui la féconde. Ailleurs le pasteur plus heureux avait vu ses travaux couronnés des plus étonnants succès : il avait arrêté le débordement de la corruption , ramené les pécheurs, instruit les ignorants ; mais il n'a pu venir à bout d'un dernier désordre, et, offensé de la résistance, il s'est renfermé dans une sombre et mélancolique inaction ; mais une rivalité est survenue, il a eu le dessous, un de ses projets a été contredit, il a échoué, et la vanité mortifiée a éteint le zèle ; mais on n'a pas apprécié son mérite à sa valeur juste ou prétendue, on l'a déprécié, peut-être même calora-
nié, et Tamour-propre humilié a perdu courage. Ainsi se rebute tout zèle qui n'est pas soutenu par l'abnégation ; mais, fût-il assez fort pour ne pas se rebuter, il ne serait point assez sage pour nous conduire et nous égarerait étrangement. Et qui pourrait dire, chers confrères, tous les écarts du zèle sans abnégation? Yoyez-le, ce pasteur d'un caractère ardent et bouillant qui n'a pas appris de l'Apôtre qu'il faut être sobre jusque dans la sagesse, savoir commander même à son zèle et l'arrêter quelquefois dans sa course trop précipitée ou peu réfléchie. Il croirait n'avoir point de zèle, s'il n'attaquait en aveugle tel désordre qu'il aperçoit, s'il ne le poursuivait à toute outrance, s'il ne heurtait de front tous les obstacles. On a beau lui représenter qu'il y a des intérêts délicats à ménager, qu'une démarche inconsidérée va aigrir les esprits, irriter les cœurs et peut-être faire manquer l'œuvre qu'une sage patience finirait ; il n'écoute rien, il ne veut pas comprendre qu'il est des maux sur lesquels il faut savoir se contenter de gémir dans le secret en attendant le moment favorable, que la plaie qu'on veut fermer trop promptement s'envenime et devient plus dangereuse qu'auparavant. Si l'on s'oppose à ses téméraires procédés, il se fait un faux point d'honneur de l'emporter et estime la cause de Dieu compromise s'il recule d'un pas. De là des troubles et des discordes qui décrient le ministère et paralysent ses travaux. Cet autre, entreprenant la réforme de tous les abus à la fois,
veut réduire en réalité la perfection idéale qu'a enfantée son esprit. Alors, étranges écarts du zèle sans abnégation! attaché à ses idées, il ne prend conseil que de lui-même ; et, sans interroger les sages ni écouter Texpérience, il forme mille entreprises indiscrètes dont Tissue toujours funeste livre la religion aux railleries des méchants; il change, il déplace, il détruit tout ce qu'ont fait ses devanciers et met le désordre partout sous prétexte d'y rétablir l'ordre, d'y faire régner la perfection. Ce troisième, plus sobre de réforme, entreprend moins à la fois; mais, avide d'un trop prompt succès^ il mêle dans tout ce qu'il fait la précipitation et l'empressement, Tagitation et le trouble, conseillers de l'imprudence ; il ne connaît point ces sages tempéraments qui préparent peu à peu le bien solide, et qui, comme la sagesse divine, conduisent toutes choses à leur fin par une marche non moins douce que ferme. D'autres fois, il sacrifie les fonctions de devoir pour celles qui ne sont que de conseil, quitte les fonctions gbscures pour se livrer aux plus éclatantes^ néglige les œmTes de son ressort pour se mêler de ce qui ne le regarde pas ; en un mot, il n'est point d'écarts où ne puisse donner le zèle sans abnégation et son ardeur même ne fait que le rendre plus dangereux.
Tout dépend donc de l'abnégation, mes frères ; tout, et la sainteté du prêtre, et le digne exercice de ses fonctions, et le succès de toutes ses œuvres, et l'amour des peuples, et la constance du zèle, et la
sagesse des démarches. Tout dépend de l'abnégation: et la gloire de Dieu, et l'honneur de TÉglise, et le salut des fidèles, et le salut des pasteurs. Il est digne de vous, messieurs, d'entendre ce langage. Ça toujours été la gloire de l'Église de France de produire des prêtres à la trempe énergique, qui savent faire abnégation d'eux-mêmes pour se dévouer à la gloire de Dieu et au bien de leurs semblables. Il y a dans le caractère français quelque chose de grand et d'élevé qui se prête à ces hauts sentiments ; et, lorsque le motif sublime de la religion vient exalter encore cette générosité naturelle^ on est capable de tout. C'est Fabnégation de soi dans le clergé français qui, depuis le commencement de la monarchie, a fait les plus pures gloires du royaume, civilisé nos pères, adouci leurs mœurs, conservé dans les monastères les lettres et les sciences, élevé nos églises, bâti nos hôpitaux, fondé tant d'institutions chères à l'humanité, secouru toutes les misères, consolé toutes les douleurs; c'est l'abnégation de soi qui, plus spécialement au xvii^ siècle, a illustré l'Église de France par tous les genres de dévouement, et envoyé aux deux Indes tant d'apôtres qu'elle allait chercher jusque dans les plus illustres familles, un Laval, und'Urfé, un Caylus, un Cicé, qu'aidaient en se dépouillant de leurs biens un commandeur de Sillery, et tant d'autres dont les noms sont inscrits au livre des justes ; c'est l'abnégation de soi qui, au temps de nos malheurs, a enfanté tant d'héroïque et fait
briller notre Église de tout Téclatde l'Église primitive. 0 Église de France. Église célèbre entre toutes les Églises, te laisserons-nous déclioirde ton antique splendeur ? ta gloire s'éclipsera-t-elle entre nos mains ? Successeurs de tant de héros, de confesseurs et de martyrs, serons-nous une race dégénérée au lieu de continuer ces traditions antiques d'abnégation de soi et de dévouement au bien des autres? ne léguerons-nous à nos neveux que les tristes exemples d'esprits étroits qui n'ont ni Tintelligence ni le courage du sacrifice? Non, certes ; j'en atteste ces légions de missionnaires, vrais héros du dévouement, que l'Église de France envoie chaque année, les uns dans la Cochinchine où les attend la palme du martyre, les autres dans les pays plus reculés de la Mantchourie et de la Corée ; ceux-ci sous le ciel brûlant delà Guinée et de Madagascar, ceux-là aux îles lointaines de TOcéanie étonnée. Seule la France fournit plus de ces hommes magnanimes que toutes les Églises de la Catholicité ensemble. Vous serez dignes de cette noble Église, chers confrères, dignes de ces prêtres français aux généreux élans, àl'espritde sacrifice. Ce sont vos frères dans le sacerdoce ; vous saurez vous immoler pour la patrie comme eux pour les nations étrangères. Jamais vous ne souffrirez que le sang des apôtres se refroidisse dans vos veines et cesse de faire battre vos cœurs de ces sentiments élevés qu'inspirent l'abnégation de soi et les magnifiques dévouements. Amen,
SERMON
SUR
Lâi DÉVOTION A MARIE (1)
Honora... matrem tuam.
ExoD.^ XX, 12.
Messieurs, que vos cœurs se réjouissent, je viens vous parler d'un des sujets les plus doux et les plus aimables que puisse offrir la religion, de votre mère, non pas de cette mère selon la chair^ dont vous tenez une vie périssable, mais de cette mère meilleure, plus puissante et plus tendre par les mains de laquelle passent tous les dons célestes, toutes les grâces que le chrétien reçoit depuis le berceau jusqu'à la tombe ; je viens vous parler de Marie. Ace nom tous les cœurs tressaillent, tout est joie et allégresse au ciel et sur la terre, parmi les anges comme parmi les cœurs chrétiens qui entendent la religion. Le nom de Marie est un nom tant aimable, nom plein de douceur, plus suave au cœur que le miel à la bouche, nom
1. Ce sermon est un sermon de retraite pour des séminaristes. On comprendra aisément que nous le reproduisions ici, en se rappelant que la dévotion qu'il recommande avec tant de doctrine et de piété ne convient pas moins et pour les mêmes raisons au prêtre qui exerce le ministère qu'au séminariste qui s'y prépare.
plein de charmes et tout à la fois plein de grandeur et de majesté, de perfection et d'excellence. Étudions-les, ces amabilités incomparables de Marie. Rien ne semble plus propre à donner à votre dévotion un nouvel élan. Voyons donc combien Marie est aimable considérée en elle-même. Ce sera le sujet du premier point.
Combien elle est aimable considérée dans ses rapports avec nous. Nous le verrons dans une seconde réflexion.
Daigne le ciel bénir un entretien aussi important I Car si Marie est bien aimée ici, tout est gagné, cette maison sera édifiante, cette année sera sainte, toutes les vertus fleurissent avec la dévotion à Marie.
PREMIER POINT
On peut distinguer, messieurs, deux sortes d'amours : l'amour d'estime et l'amour de sentiment. L'amour d'estime naît d'une apréciation de l'esprit qui saisit avec ravissement quelque chose de sublime ou de parfait ; l'amour de sentiment, au contraire, naît directement du cœur qui est touché, attendri par un témoignage de bonté ou d'amour. Ainsi on aime d'un amour d'estime ce qui est beau et excellent en soi, et on aime d'un amour de sentiment ce qui est bon et avantageux pour nous. Or Marie possède en elle-même des qualités qui la rendent aimable de ce double amour.
1° Elle est digne de l'amour d'estime le plus
DÉVOTION A MAIUE 3 8')
relevé ; et pour le comprendre mettons-la en parallèle avec tout, ce qu'il y a de plus aimable, de plus propre à ravir le cœur au ciel et sur la terre. Il y a sans doute ici-bas des créatures sur lesquelles la main libérale de Dieu a répandu tant de grâces, tant de vertus, tant de belles qualités^ qu'on ne peut se défendre de les aimer, et que souvent même le cœur ému s'écrie : «Oh ! si la créature est si bonne, que doit être le Créateur, principe et centre de toute bonté ! » Mais, quand il s'agit de Marie, il faut porter ses pensées plus haut que ce bas monde : la terre n'a ni bonté ni beauté qui lui soit comparable. Je m'élève donc jusque dans le ciel, jusqu'à rassemblée des saints ; et là je considère ce qui me ravit le plus : c'est l'innocence d'un saint Louis de Gonzague, la douceur d'un saint François de Sales, la charité d'un saint Vincent de Paul, l'âme séraphique de Thérèse, le cœur tout de feu du grand Apôtre. Mais qu'est tout cela près de Marie ? Elle possède au degré le plus éminent tout ce que la plus haute vertu a de ,plus aimable, et est mille fois plus pure que Louis de Gonzague, mille fois plus douce que François de Sales, plus charitable que Vincent de Paul, plus brûlante que Thérèse, et plus aimante que Paul. Tout ce que la grâce a formé de plus ravissant en chaque sainte à quelque degré de perfection qu'il s'y trouve, est rassemblé en Marie seule comme les rayons au foyer, les ruisseaux à l'Océan ; en elle est la plénitude de tout don parfait, et par conséquent tout ce
<{ue chaque saint peut nous inspirer d'estime et d'amour se doit en entier à Marie toute seule.
Si des saints nous nous élevons aux chœurs des anges, que d'amabilités se révèlent à nous ! qu'ils sont beaux ces princes de la cour céleste, beaux, d'une beauté que le temps ne peut flétrir, d'une beauté toute spirituelle comme Dieu même! Mon âme se réjouit d'avance de ce qu'un jour elle pourra les contempler dans la sainte Jérusalem. Mais si les anges sont si aimables que leur vue seule sera une des jouissances du ciel, que doit être Marie leur reine et leur souveraine ! Si Dieu fait aux serviteurs des dons si magnifiques, combien plus aurat-il donné à sa mère ! 0 trésor de sainteté î 0 abîme de grâces I U Océan de toute perfection! Les anges eux-mêmes, tout accoutumés qu'ils sont aux splendeurs des saints, ne voient ce prodige qu'avec une admiration toujours nouvelle, et confessent que Marie les dépasse tous d'une distance incommensurable. Elle est plus belle que les archanges, plus puissante que les dominations, plus forte que les vertus, plus pure que les séraphins, plus embrasée d'amour que les chérubins. 0 Marie, il est donc vrai, vous êtes plus parfaite et par conséquent plus aimable que tous les cho?urs des anges ; il est donc vrai, je dois vous aimer plus que toutes les créatures du ciel et de la terre, plus vous seule que tous les anges et tous les saints ensemble. Il y a plus^ comme l'estime est la mesure aussi bien que la source de Tamour, je ne pourrai jamais vous
aimer assez ; car jamais je ne pourrai assez estimer ni comprendre les perfections qui sont en vous, et cette impuissance, ô Marie, fait mon bonheur parce qu'elle fait votre gloire. Il y a plus encore : comme vos perfections demeureront éternellement incompréhensibles aux plus hauts séraphins, jamais ces sublimes intelligences ne pourront vous aimer elles-mêmes autant que vous le méritez; il n'y a que Jésus-Christ, qui, vous comprenant, puisse vous aimer de la sorte.
Mais, messieurs, sïl n'est ni anges ni saints qui puissent entrer en parallèle avec Marie, à qui donc la comparerons-nous pour nous faire quelque idée de ses incompréhensibles amabilités ? Il n'est, messieurs, au ciel et sur la terre qu'un objet de comparaison, parce que Marie n'a qu'une seule ressemblance : c'est Jésus-Christ le Verbe incarné. Il devait à lui-même comme Dieu et devait à Marie, comme fils, de réunir en sa mère toutes les perfections possibles, et de la former sur l'idée la plus belle qu'il put lui-même concevoir ; autrement elle n'eût pas été une mère sortable à sa grandeur ; et comme il est lui-même toute perfection, il a dû retracer en elle toute sa ressemblance. Or ce qu'il a dû faire, il l'a fait : Marie est sa copie fidèle, son image, son expression la plus parfaite, avec cette seule différence que tout est par grâce en elle, tandis qu'en lui tout est par nature. De part et d'autre, mêmes perfections ; c'est la même sainteté, la même sagesse,la même puissance, sauf toutefois^messieurs,
39 2 RETHAlTIi PASTÛHALE. SERMONS
ne dépassons pas les bornes de la vraie doctrine, sauf les proportions convenables, essentielles à l'union liypostatique. De part et d'autre, mêmes vertus ; c'est la même douceur, la même charité,la même patience, la même humilité. De part et d'autre, mêmes privilèges ; c'est la même exemption de tout péché originel et actuel, la même incorruptibilité dans le tombeau, la même résurrection, la même ascension, la même part aux honneurs de TEglise qui célèbre en Marie ce qu elle célèbre en Jésus, sa conception et sa nativité, «<a présentation et sa compassion, son assomption, son nom et son cœur. Par conséquent, tout ce qui nous ravit en Jésus doit nous ravir en Marie, et nous devons reporter sur la Mère tout le mrme amour que nous portons au Fils. Ces deux amours doivent se confondre en un dans tous les cœurs et y croître dans la même proportion. Plus on aime Jésus, plus on doit aimer sa ressemblance en Marie ; comme aussi plus on aime Marie, plus on doit croître dans Tamour de Jésus, le divin exemplaire dont elle n'est que la copie. 0 malheur à moi, si je n'aimais la ressemblance de Jésus en Marie, si vos perfections, ô mon Sauveur, qui me font fondre le cœur d'amour quand je les considère en vous, ne trouvaient en moi qu'indifférence quand je lés vois représentées trait pour trait dans votre Mère !
Mais Marie n'a pas droit seulement d'être aimée d'un amourd'estime ; elle a droit encore à l'amour de sentiment le plus tendre et le plus fervent. Car
DEVOTION A 3IARII-: 3 03
pour peu que nous fixions le regard sur cette auguste Mère de Dieu, nous trouverons en elle de quoi ravir notre cœur. J'y vois, premièrement, la bonté toute pure servie par la toute- puissance. Dieu, comme législateur souverain chargé de venger l'infraction de ses lois, est obligé de prendre à notre égard, quand nous tombons, un visage sévère et d'armer son bras d'une foudre menaçante ; mais Marie n'a aucune justice à exercer, aucune qualité qui l'oblige h la moindre rigueur envers nous ; c'est la bonté pure, c'est la miséricorde même, c'est la douceur, la tendresse maternelle toujours et sans variation. Quelles que soient mes chutes ou mes misères, je puis avec confiance lever vers elle et mes yeux et mon cœur, jamais son visage ne me sera sévère, elle n'a que des regards de bonté et d'amour ; jamais son bras ne s'armera de la foudre, elle n'a aux mains que grâces à répandre. En elle rien qui éloigne, rien qui déconcerte ou épouvante ; tout, au contraire, attire et charme, inspire confiance et liberté; c'est une créature comme moi, un enfant d'Adam comme moi, une personne que Dieu a faite tout exprès pour être dans son Église la bonté pure, la mère de la miséricorde, le refuge des pécheurs, le secours et la consolation des chrétiens. Souvent, dans les autres créatures, la bonté est impuissante pour exécuter le bien qu'elle voudrait ; mais dans notre divine mère il n'en est pas ainsi. Son immense bonté a à son service la toute-puissance
même, toute-puissance, il est vrai, qui ne s'exerce que par la prière, mais qui n'en est pas moins efficace ; car elle obtient tout ce qu'elle veut, Dieu le Père ne pouvant rien refuser à Sa Fille bien-aimée, Dieu le Fils à sa Mère, Dieu le Saint-Esprit à son Epouse, en sorte que tout ce que l'adorable Trinité peut par sa vertu, Marie le peut par sa prière. De là cette confiance des saints en Marie ; de là le monde plein de miracles opérés par son intercession ; pas un diocèse qui ne montre quelque chapelle où Marie n'ait signalé plusieurs fois la puissance de sa médiation. Ici, ce sont des morts ressuscites, des tempêtes calmées, des naufrages évités ; là, ce sont des victoires remportées, des guerres assoupies, des tléaux détournés, des tentations vaincues, des grâces obtenues. De là la prière : Soiœenez-vous^ ô très douce Vierge., qu'on n'a jamais entendu dire qxion vous ait invoquée en vain. De là le pieux usage du chapelet introduit dans l'Eglise. Laissez-moi, messieurs, vous en redire sommairement l'origine ; j'aime à raccmter les merveilles de notre xMère commune, et vous aimerez à les entendre.
Une hérésie infâme, rejeton indestructible des abominations deManès, avait désolé le midi de la France ; la dépravation des mœurs marchait à la suite de l'ignorance, toute chair avait corrompu sa voie, la foi était morte, la raison même obscurcie par les vapeurs du vice, et la religion en sexilant de ces malheureuses contrées les avait laissées dans
un abrutissement qui serait incroyable s'il n'était attesté par l'histoire. Comment réparer ces désastres ? Quelle main fera germer un sentiment religieux parmi des âmes si dégradées ? Les sueurs des hommes apostoliques arrosent en vain cette terre ingrate, la parole de Dieu est sans vertu. 0 Marie, vous seule le pouvez : astre bienfaisant, versez sur cette terre désolée vos bénignes influences et les morts revivront. Voilà qu'en effet l'apôtre du Languedoc, le grand Dominique^ cessant de parler à des cœurs qui ne savent pas l'entendre, prend en main le chapelet pour appeler à son aide la Vierge- Mère ; il le récite avec amour, le fait réciter à ces malheureux qui peut-être ne connaissent pas encore celle qu'ils invoquent, et bientôt la foi reprend son empire, les esprits sont éclairés, les cœurs changés, et l'Église si langtemps affligée reçoit ses nouveaux enfants des mains de Marie.
Mais pourquoi aller chercher si loin des exemples? Les miracles abondent dans nos jours plus que dans les temps anciens ; car c'est le dessein manifeste de Dieu de renouveler, d'accroître et de dilater en ce siècle la dévotion à Marie. Qui ne connaît et ces milliers de prodiges obtenus par la médaille miraculeuse, et ces conversions plus prodigieuses encore, fruits de l'archiconfrérie du Cœur-Immaculé de Marie, et cette transformation subited'un juif obstiné en un chrétien fervent?Oh î qu'il est donc beau, quïl est ravissant, propre à embraser le cœur, ce premier caractère de Marie,
la bonté pure servie par la toute-puissance, caractère tout spécial à cette auguste Mère de Dieu et qui ne convient à aucun autre, caractère si bien fait poumons, si bien accommodé à notre faiblesse et à nos misères! Ali! si l'hérésie qui a voulu détrôner Marie de dessus nos autels eût réussi dans ses coupables projets, elle eût enlevé au christianisme son plus beau caractère, à l'esprit humain sa plus douce pensée, au cœur son espérance, à la terre sa consolation, je puis même dire, à la nature humaine sa gloire. Car, messieurs, et cest Là un nouveau trait qui me ravit, en notre mère, Marie n'est pas seulement la bonté pure servie par la toute-puissance, elle est encore la gloire de notre nature : gloire, premièrement, en ce que par elle la nature humaine est exaltée au plus haut point de la grandeur, et gloire, en second lieu, en ce que , quoique élevée si haut, cette sublime créature ne dédaigne pas de nous aimer d'un amour immense ,
Les habitants de Béthulie proclamaient Judith la gloire de Jérusalem, la joie d'Israël et l'honneur de son peuple; mais combien plus justement devons-nous nous glorifier en Marie et lui dire dans l'enthousiasme de l'amour: Tu g loria Jérusalem^ tulœtitia IsraeL tuhonorificentia populi nostril Par elle et en elle, une simple fille d'Adam est élevée non seulement au-dessus de tout ce qui est créé, étant, comme Mère de Dieu, reine de l'univers, souveraine du ciel et de la terre; mais encore
au-dessus de tout ce qu'il est possible à Dieu de créer et même de concevoir ; car, quelque perfection ou grandeur que Dieu communiquât à toutes les créatures possibles, il y aurait toujours entre Marie et elles la distance qui existe entre la reine et le sujet. Par elle et en elle, une simple fille d'Adam reçoit une surabondance de perfection, de grâce et d'excellence qui la rend digne d'être associée au Père pour produire son Verbe, au Verbe pour en être la Mère et le voir soumis à ses ordres, au Saint-Esprit pour en être l'Épouse. Par elle et en elle, une simple fille d'Adam occupe dans le paradis le plus beau trône après celui de Dieu et fait un des plus magnifiques ornements du ciel. 0 grandeur! ô grâce! ô gloire! Seigneur, votre toute-puissance est à bout ; vous pouviez faire un ciel plus vaste, une terre plus magnifique, un soleil plus brillant ; mais vous ne pouviez rien faire de plus grand que Marie. Or, messieurs, quelle gloire pour notre nature, et qui n'aimerait celle qui lui procure tant d'honneur? Oh ! quand verrai-je de la claire vue tant de grandeur et de majesté? Quand contemplerai-je face à face le chef-d'œuvre des mains du Créateur, fimmortelle beauté de la Mère de mon Dieu? Oh ! qu'il me tarde de mourir pour vous voir, ô Marie, et chanter avec les saints: Tu gloria Jérusalem,:, tu lœtitia Israël, tu honorificentiapopuli nostri. Du moins, en attendant, je vous aimerai du fond de cette vallée de larmes, je vous louerai, je vous exalterai, je me réjouirai en vous;
VOUS serez le centre de mon cœur, vous serez mon amour, vous serez mon tout avec Jésus. Et comment n'en serait-il pas ainsi quand je vous vois, de ce haut point de gloire où vous êtes placée, abaisser jusqu'à moi votre cœur et votre amour ? Oui, messieurs, Marie dans cette haute élévation n'oublie pas ses frères exilés. Elle nous fait l'honneur non seulement de nous aimer, mais de nous aimer de l'amour le plus tendre et le plus généreux ; nous avons tous une large place dans son cœur, personne n'y est à l'étroit. 0 consolante pensée! Celle qui est dans le ciel, après Dieu et Jésus-Christ, au-dessus de tout ce qui est, de tout ce qui sera, de tout ce qui est possible, m'aime d'un amour immense; tous mes intérêts sont les siens, et pour m'être utile rien ne lui coûte. L'Esprit -Saint a dit pour raconter l'amour de Dieu envers les hommes : Sic Dens: dilexit minulum. ut Filium sinon iinigenitum (/<7/'^/.Mais on peut bien dire la même chose de Marie, et ajouter encore que, tandis que Dieu le Père, en donnant son Fils. n*a point souffert puisqu'il est impassible par nature, Marie, en immolant ce même Fils pour le salut du monde, a souffert plus que tous les martyrs, souffert des douleurs incroyables, des douleurs continuelles, depuis la crèche de Bethléem jusqu'à la croix du Calvaire: Sic Maria dilexit miindum. ut Filium suum uni^ c/enitum daret. Quand elle allaitait ce béni Enfant, elle pensait au fiel dont il devait être abreuvé ; quand elle donnait ses soins à ses mem-
bres délicats, à sa chair innocente, elle pensait aux fouets dont il devait être déchiré ; mais elle aimait les hommes, et pour eux elle faisait le sacrifice de ce Fils bien-aimé : Sic Mmna dilexit mundum^ ut Filiu7n suum unigenitum daret. Quand ce Sauveur parcourait la Judée pour l'évangéliser, Marie, solitaire et recueillie, devançait par la pensée le baptême d'ignominie et de sang" réservé à son Fils, buvait dans le même calice les humiliations et les opprobres ; et, quand de farouches soldats portèrent sur lui leurs mains meurtrières, l'amour dans son cœur faisait le même office et répétait tous les coups ; mais Marie aimait les hommes, et pour eux elle offrait le sacrifice : Sic Maria dilexit îïiundum. Elle monte au Calvaire avec une croix non moins pesante que celle de Jésus. 0 Marie, où allez-vous? Le sacrifice est trop pénible ! Autrefois Dieu demanda bien à un père d'immoler son fils ; mais il épargna la tendresse d'une mère. Marie ne s'épargne point : elle monte d'un pas ferme et arrive au Calvaire. A la vue de ce qui s'y passe, des femmes vulgaires seraient tombées sous le poids de leur affliction, noyées dans les larmes, expirantes de douleur ; mais Marie aime le monde jusqu'à lui sacrifier son Fils, et voyez-la debout, dans la noble attitude de sacrificateur, ferme et tranquille au milieu de toute la nature ébranlée : Sic Maria dilexit mundum. 0 amour plus fort que la mort, plus fort que toute la nature ! 0 Marie, qui ne vous aimera, vous qui nous aimez jusqu'à
immoler votre Fils innocent pour nous coupables? Oh î que vous êtes donc aimable quand je vous considère en vous-même, alliant l'amour pour les hommes avec la plus haute grandeur, la bonté immense avec la toute-puissance sans bornes, plus parfaite que tous les saints, que tous les anges, semblable à Jésus-Christ même ; mais vous n'êtes pas moins aimable dans les rapports que la piété établit entre vous et les hommes. Sujet d'une seconde réflexion.
SECOND POINT
Les rapports de Tàme chrétienne avec Marie, messieurs, ne sont autre chose que les rapports d'un enfant chéri avec la plus tendre et la meilleure des mères. Ainsi Ta réglé Jésus-Christ luimême lorsque, du haut de sa croix, il a établi Marie notre mère et nous a constitués ses enfants, par ce mystérieux testament qui nous vaut mieux mille fois que sïl nous léguait l'empire de l'univers: Millier^ ecce filius tuus ; fili, ecce mater lui. Ainsi Marie l'a compris et l'observe tous les jours; nous sommes pour elle comme une famille orpheline dont elle est la mère, et, chaque fois qu'il naît un homnie^ il lui semble entendre son Fils lui dire encore : Midie/\ ecce filius tuas ; millier yÎQm.mç.^ et non point ma mère, parce que je renonce en quelque sorte à la qualité de fils par rapport à vous, pour en substituer d'autres à ma place. Femme, voilà un enfant de plus que je vous donne: Mulier,
DEVOTION A MARIE 4 0 l
ecce filiiis tiius. Marie le reçoit avec aiiioiir et dès lors ressent pour lui une affection toute maternelle. Ainsi nous devons le comprendre et l'observer nous-mêmes, ayant de notre côté un cœur tout filial envers celle que Jésus-Christ nous a donnée pour mère. Or se peut-il rien de plus doux, de plus délicieux, de plus aimable que les rapports d'un enfant avec sa mère? Ah! comme volontiers on s'épanche dans le cœur d'une mère ! comme on lui dit toutes ses peines, et elles deviennent plus supportables ; toutes ses joies, et elles sont plus douces; tous ses besoins, et on est sûr d'en obtenir le secours qui est en son pouvoir ! Comme on lui parle volontiers, même pour le seul plaisir de lui parler, de lui dire qu'on l'aime ! Converser avec une mère^ se jeter dans ses bras, se reposer dans son sein, c'est le charme de la vie pour un enfant. Que doivent être pour nous les rapports avec Marie, pour nous qu'elle aime d'un amour dont n'approche pas la tendresse des mères les plus passionnées? Oh, si nous savons comprendre tout ce que le testament du divin Maître: Mulier, eccefilius tinis, a mis de tendre et d'aimant dans le cœur de Marie, avec quel plaisir, quel sentiment inexprimable de bonheur, nous nous prosternerons au pied de son autel ou de sa statue, nous collerons nos lèvres sur son image, nous la prierons, nous lui exposerons nos besoins, nos misères, nos faiblesses, et nous surabonderons de confiance et d'espoir: Ipsam rogans non desperas. Nous nous attacherons
à elle, notre cœur s'unira au sien, nos pensées à ses pensées, nos désirs à ses désirs, et, la suivant, nous ne nous égarerons point : Ipsam sequens non dévias. Nous lui donnerons la main, comme l'enfant à sa mère, pour qu'elle nous conduise dans toutes nos voies, et, soutenus par elle, nous ne tomberons pas : Ipsa tenentp non cornas. Nous réclamerons son secours dans tous les périls, et, protégés par elle. nous n'aurons rien à craindre: Ipsa protrgente , non metuis. Nous la prendrons pour notre guide, notre conseil, et, dirigés par elle, nous courrons sans fatigue dans les voies du salut : Ipsa duce, non fatigarh. Sa bonté ainsi nous sera propice et nous fera arriver au ciel: Ipsa propitia pcrvenis. Quelles que soient les tempêtes qui mefiacent de nous engloutir, nous tournerons les yeux vers l'étoile de la mer, nous invoquerons Marie et nous serons sauvés: Rcspice stellam^ voca Mariam. En vain l'orgueil ou l'ambition, la volupté ou la colère, la sensualité ou l'envie, presseront notre âme comme les flots d'une mer en courroux, nous regarderons l'étoile, nous invoquerons Marie, et nous triompherons de tous ces ennemis: Respi ce stellam, voca J/^?/7c/???. Si nos péchés passés nous effrayent, si nous sommes tentés de découragement, de désolation et de tristesse, nous regarderons l'étoile, nous invoquerons Marie, et la paix, la joie de l'Esprit-Saint rentrera dans notre àme : Respice stellani^voca Mariam . Oh ! qu'ils sont donc aimables les rapports de l'àme chrétienne avec Marie ! Aimer
Marie, c'est aimer une reine qui nous protège, une bienfaitrice qui nous aime, une médiatrice qui nous sauve, une mère qui nous chérit; aimer Marie, c'est aimer l'amour môme, c'est goûter le bonheur à sa source, car Jésus, pour attacher davantage tous les cœurs au culte de sa mère, se plaît à verser sur cette dévotion tout le lait de ses consolations, toute l'onction de sa grâce, toutes les délices de la piété. « 0 Marie, s'écriait saint Bernard, je n'ai point de plus douce joie que de vous prier, que de penser à vous, que de parler de vous; votre nom seul réjouit mon cœur, le transporte et l'embrase : 0 Maria, tu nec nominari potes quin accendas. »
Mais, messieurs, s'ils sont si aimables les rapports de Marie avec l'âme chrétienne, qu'est-ce donc de ses rapports avec le séminariste et l'aspirant au sacerdoce? Oh ! si vous saviez toute la place que vous occupez à ce titre dans le cœur de Marie ! Vous êtes ses enfants de prédilection, les Jacob chéris sur lesquels elle se plaît à faire descendre les bénédictions paternelles, les Benjamin de la grande famille placés au premier rang dans son cœur et les plus tendres objets de son affection. Une mère, qui connaîtrait d'avance les glorieuses destinées de son enfant, l'entourerait dès le berceau d'un amour tout spécial en raison de ce qu'il devrait être un jour, et chérirait déjà en lui les grandeurs futures ; ainsi, messieurs, Marie, qui sait votre sublime vocation, chérit déjà en vous ce que vous devez
être un jour, les images vivantes de son divin Fils, les dépositaires de ses mystères, les dispensateurs de ses dons, les instruments de ses miséricordes, ses aides et ses collaborateurs dans la rédemption du monde ; elle chérit en vous l'Eg^lise dont vous devez être les ministres, la gloire de Dieu dont vous devez être les propagateurs, le salut des âmes dont vous devez être les sauveurs. Oh ! comme ses regards se reposent doucement sur cette maison à laquelle se rattachent de si grands intérêts, où se préparent des prêtres bons ou mauvais, selon qu'ils auront été des séminaristes fervents ou tièdes ; où se décide par conséquent le salut ou la perte des peuples, la gloire ou l'outrage de son Fils, rhonneur ou l'opprobre de l'Eglise ! 0 enfants bienaimés de Marie, qui tenez à son cœur par des liens si puissants, approchez-vous donc d'elle avec confiance et amour. Oh! comme vous serez les bienvenus en venant lui demander d'être de bons prêtres, des prêtres apostoliques, d'autres Jésus-Christ ! Vous l'entendrez alors au fond du cœur vous redire ces paroles qui frappent tous les jours vos regards au pied de sa statue : Filioli mei, quos iterwn parturio^ donec forme tur Chris tus in vobis, etc. Mes bien-aimés enfants, vous pour qui j'éprouve une sollicitude maternelle par le désir de vous enfanter en Jésus-Christ et de vous transformer dans l'image de mon Fils : Doîiec formetur Christiis in vohis. Je ne vous oublie pas un seul instant ; du haut descieux j'ai l'œil continuellement ouvert sur vous
pour voir si la ressemblance de mon Fils se forme peu à peu en vous; si vos pensées, vos paroles, vos actions sont semblables aux siennes : Donec formetur Christus in vobis ; car ce seul mot vous dit tout. Voilà, messieurs, comme Marie aime les séminaires et ceux qui les habitent. Mais entre tous les séminaires, il en est qu'elle affectionne d'une manière plus spéciale et avec qui ses rapports sont plus tendres encore et plus aimables : ce sont les séminaires où sa dévotion est plus en honneur, où l'on fait la plus haute profession de l'aimer comme une mère, de l'invoquer comme une patronne, de l'honorer comme une reine, de Fimiter comme un modèle. Et ici, messieurs, je puis sans prétention placer au premier rang les séminaires de Saint-Sulpice : c'est un fait public et notoire que, dès le principe et toujours, Saint -Sulpice a fait la plus haute profession d'être tout dévoué à Marie. « J'espère, disait M. Olier, que le saint nom de Marie sera béni à jamais dans notre pauvre maison, et tout mon désir, c'est de l'imprimer bien avant dans tous les esprits et les cœurs. » Pour y réussir, ce grand serviteur de Dieu avait voulu que par tout le séminaire l'image ou la statue de Marie la rappelât à la pensée ; toutes ses instructions publiques et ses discours privés ne respiraient que Famour le plus tendre pour la Mère de Dieu ; et c'était là le sentiment prédominant et habituel des premiers élèves de Saint-Sulpice. Oh î qu'il est beau de lire dans Fhistoire les témoignages de leur dévotion à Marie I
Ils récitaient toutes les prières en son honneur avec joie, bonheur et amour ; ils y ajoutaient des aspirations fréquentes le jour et la nuit, aimant à sanctifier leurs lèvres par son nom vénérable ; on saluait son image avec grand respect partout où on la voyait, chacun en avait une dans sa cellule et la saluait en entrant et en sortant, une sur sa table et la baisait souvent avec amour. On aimait à aller épancher son cœur devant son autel et à lui parler avec une liberté d'enfant, joyeux d'avoir à traiter avec une si bonne mère. Dans toutes ses tentations ou ses peines, on recourait à elle avec confiance ; dans toutes ses entreprises, on la consultait avec simplicité ; on lui demandait permission et conseil comme un enfant à sa mère, un sujet à sa reine ; on lui offrait toutes ses actions, on lui offrait toute sa personne par cet acte d'abandon si touchant qui nous a été transmis : 0 Domina mea, sancta Maria^ etc. On aimait à porter ses livrées, à célébrer ses fêtes ; on se réjouissait de ses privilèges et de ses grandeurs ; on saisissait toutes les occasions de propager son culte et de lui gagner des cœurs ; mais surtout on s'attachait à imiter ses saints exemples, à vi\Te comme elle en Jésus et à faire vivre Jésus en soi. témoin cette autre prière qu'ils nous ont aussi léguée : OJesu vivens in Maria ^ veni et vive in famulis tiiis.
Yoilà, messieurs, vos modèles, vous ne dégénérerez pas de vos devanciers ; et moi aussi j'espère que Marie sera beaucoup aimée dans
notre pauvre maison. Que d'autres, s'ils le veulent, aspirent à former les orateurs les plus habiles, les théologiens les plus profonds; pour nous, notre ambition, c'est de donner à l'Église les prêtres les plus dévoués à Marie. C'est là la mission que nous a conférée le fondateur de Saint-Sulpice, c'est là le précieux héritage qu'il nous a légué. 0 Marie, je ne faillirai pas à cette mission, je ne répudierai pas cet héritage. Oh! que n'ai-je en mes mains tous les cœurs des hommes pour vous les consacrer ! que ne suis-je maître de tout l'univers pour l'enchaîner à vos pieds ! Je croirais ma mort la plus heureuse si je pouvais mourir à force de travailler à vous faire aimer. Voilà pourquoi, messieurs, tout ici vous parle de Marie. Vous voyez son nom inscrit sur toutes les portes ; vous voyez son image dans tous les lieux réguliers de cette maison ; la Mère de Dieu préside à tous vos exercices ; vous la voyez à l'église, elle vous apparaît comme patronne au grand autel et vous montre encore à un autel inférieur son Cœur immaculé ; vous la voyez dans vos récréations, elle est là sur le trône que lui a élevé notre amour, et de ce lieu éminent elle préside à tous vos entretiens et vos délassements ; ou plutôt elle domine tout ce séminaire, elle le tient en sa possession, elle le gouverne et semble nous dire : « Vous êtes tous à moi. » Oui, ô Marie, si aimable en vous-même, si aimable dans tous vos rapports avec vos enfants, nous sommes tous à vous, soyez la reine de nos pensées, de nos pa-
rôles, de nos actions, régnez sur nous, vous et votre Fils : Dotninare nostn,tu et Films ^i/z/s. Acceptez sous votre sceptre aimable cette sainte milice, doux espoir de l'Eglise, qui se prépare aux combats du Seigneur, placez-les tous dans votre cœur maternel ; je vous les consacre, je vous les donne, je vous établis leur supérieure à ma place, je vous en confie le gouvernement trop pesant pour mes faibles mains; vous serez leur mère, lisseront vos enfants cbéris, et vous en ferez des saints, des cœurs apostoliques, de grandes âmes, des martyrs de la foi dans la persécution, et dans la paix des martyrs du zèle et de l'amour. 0 mère, ô mère, voici vos enfants : Millier, ecce filins tiius. Ce pécheur qui revient à Dieu après s'être égaré, c'est votre enfant : £c(?^/?//?/.'>' /z/z/.y ; inspirez-lui la douleur de ses péchés, la haine de son corps, l'amour de la pénitence. Cette âme tiède qui languit et se traîne au service de Dieu, que rien ne touche, que rien ne remue, c'est encore votre enfant : Ecce filius tuus; ouvrez-lui les yeux^ portez dans son cœur ce trouble salutaire, cette émotion profonde qui fait faire enfin un généreux effort. Ce serviteur inutile sans énergie pour le bien, dont les jours sont vides et stériles, c'est votre enfant : Ecce filius tuus; faites-lui honte de cette mollesse, arrachez-le à cette indolence, faites en un homme pour en faire un chrétien et un prêtre. Ce cœur partagé qui voudrait être à Dieu sans se quitter soi-même, qui n'a jamais offert un sacrifice sans faire quelque réserve, c'est aussi
votre enfant : Ecce filius tiiifs. Soutenez sa faiblesse, donnez-lui le courage de s'immoler tout entier avec sa volonté et son amour-propre, avec ses mille désirs et sa vanité. Ce juste qui soupire après une justice plus parfaite, qui voudrait aimer toujours davantage ce qu'il aime déjà : ah ! celui-là surtout est votre enfant : Ecce filius tuas. Allumez dans son cœur les flammes jalouses du saint amour ; faitesle marcher sur vos traces de vertus en vertus, et rendez-le au milieu de nous la bonne odeur de Jésus-Christ. 0 Marie, ô mère de miséricorde, mère de la dilection et de la divine grâce, notre consolation, notre espoir, notre vie, nous sommes tous vos enfants, sanctifiez-nous, tenez-nous sous votre main pour fixer nos cœurs dans le saint amour, afin que nous vous aimions et votre Fils Jésus à la vie, à la mort, dans le temps et dans l'éternité. Ameîi.
In œquitate amhulavit..., et multos avertit ah iniquitate.
Il a marché lui-même dans la justice et a détourné plusieurs autres de la mauvaise voie.
(Mal.\ch., II, 6.)
Mes frères,
L'Eglise, en donnant des patrons aux paroisses, s'est proposé de leur offrir des protecteurs à invoquer et des modèles à imiter. Pour invoquer, il faut connaître ce qui donne au patron des droits à la confiance; et pour imiter, il faut que les charmes de la vertu apparaissent en lui comme dans un beau miroir qui provoque à la ressemblance.
Aussi les conciles, surtout les conciles de Milan, sous rinspiration de saint Charles, recommandentils aux pasteurs des âmes d'exposer aux fidèles, le jour de la fête patronale, la vie et les vertus de leur saint patron, afin de les exciter à l'invoquer et à l'imiter. J'obéis à cette loi, mes frères, et je viens vous dire quel fut saint Sulpice, ce qu'il fit avant tout pour son propre salut : In œquitate ambulavît; car que servirait de faire du bien aux autres
si on se négligeait soi-même? ce qu'il fit en second lieu pour le bien du prochain, midtos avertit ab iniquitate ; car la charité chrétienne nous oblige à faire le plus de bien possible à nos semblables, et oblige surtout les prêtres à se dévouer tout entiers pour cette noble fin.
Dans ce tableau de notre saint Patron, vous verrez qu'il fut un ange par sa vertu, un apôtre par son zèle pour le bien des autres, et par là nous apprendrons : 1" à être des saints ; 2° à nous dévouer au bien de nos semblables, de telle sorte qu'on puisse dire de chacun de nous, comme de saint Sulpice : il a marché lui-même dans la justice et en a tiré plusieurs de la mauvaise voie : In œquitate ambùlavit...^ etmultos avertit ab iniquitate . Prions Marie de nous obtenir cette grâce. Ave Maria.
PREMIER POINT
Saint Sulpice naquit dans une petite ville du Berry, au vn^ siècle de l'ère chrétienne, c'est-à-dire au commencement de cette époque longtemps décriée sous le nom de moyen âge, réhabilitée ensuite dans tous les esprits solidement instruits, et, de nos jours, calomniée de nouveau et refoulée dans le mépris par nos modernes incrédules. L'orgueil de ces prétendus beaux-esprits ne trouve estimable que l'époque présente, parce qu'ils l'éclairent de leurs lumières.
Hélas! mes frères, c'est précisément tout le contraire qui est la vérité ; et il nous sied mal d'être
PANÉGYRIQUE DE SAINT SULPICE 4 1b
si fiers de notre époque, si dédaigneux des siècles passés; car à quelle autre époque que la nôtre viton plus de licence dans les mœurs, plus d'abaissement dans les caractères, plus de désordres dans les idées? Quand vit-on une grande nation égarée, sans principes qui la dirigent, sans savoir ce qu'elle veut ni où elle va, sans pouvoir s'entendre ni sur le présent ni sur l'avenir : Cogitaverimt consilia qiiœ non potiieruntstabilire.
Quand l'intelligence humaine s'est-elle dégradée jusqu'à nier tout à la fois Dieu, l'âme, la raison, le libre arbitre, la vie future; jusqu'à ambitionner d'avoir des singes pour ancêtres, chercher sérieusement à établir dans des cours publics ce nouveau titre de noblesse, et tout cela au nom de la science? La science a prononcé, dit-on, elle est antichrétienne, athée, matérialiste; c'est chose jugée; et ces esprits orgueilleux, qui s'appellent la science, trouventpar milliers des esprits assez crédules pour couvrir d'applaudissements de telles sotti ses . Soyons donc modestes,, mes frères, et, en présence d'un tel délire, d'un tel oubli de bon sens, cessons d'être si tiers de notre époque et de déverser le mépris sur les siècles passés. Ce n'est pas que je veuille dire qu'au moyen âge tout était bien; la nature humaine ne comporte pas une telle perfection. Mais s'il se trouvait alors des obscurcissements partiels, à côté des ténèbres brillaient de grandes lumières, à côté des vices éclataient de grandes vertus. Ici, vous voyez des monastères nombreux, sanctuaires
du feu sacré, dépôts vénérables des sciences divines et humaines, phares lumineux destinés à guider les pas du voyageur pendant la nuit; là, des génies immortels faits pour éclairer non seulement leur siècle, mais tous les âges à venir, et des saints éminents qui eussent fait honneur aux plus beaux jours de FÉglise. Quels hommes, sous le rapport du génie, que les Grégoire le Grand, les Isidore de Séville, les Sophrone de Jérusalem, les Ildef onse de Tolède et les Jean Climaque? Quels hommes , sous le rapport de la vertu, que les Jean l'Aumônier, les Golomban, les Eloi, les Ouen, les Omer, les Arnoul de Metz, les Léon de Sens, les Fructueux de Bragues.les Mauléon de Saragosse, et tant d'autres, lesquels, s'ils ne brillèrent pas tous par Fart de bien dire, eurent tous l'art infiniment meilleur de bien vivre et de bien faire? De ce nombre fut saint Sulpice, que l'histoire a caractérisé du nom de pieux : Sulpitiuspius. Qu'elle est belle en effet, mes frères, qu'elle est digne d'être conservée dans la mémoire des siècles, la vertu de saint Sulpice ! C'est une vertu vraie, une vertu forte et solide, une vertu toujours en progrès vers une perfection plus haute.
11 est, mes frères, de fausses vertus qu'il ne faut pas confondre avec la vertu véritable : j'appelle ainsi des apparences de vertu, qui, peu soucieuses de réformer les défauts naturels, laissent au caractère ses aspérités 'et ses aigreurs, à la volonté ses entêtements et ses caprices, à la langue sa licence
de censurer et de médire , à l'orgueil ses susceptibilités et ses prétentions, à l'amour de soi sa sensualité et la recherche éternelle de ses aises , au cœur ses lâchetés et ses attaches; vertu mal entendue qui ne se fait aucun scrupule de gêner ou d'affliger le prochain, qui déshonore la religion et fait dire au monde cette désolante parole, que ceux qui fréquentent les sacrements ne valent pas mieux que les autres. A côté de cette vertu fausse, il est une vertu vraie qui , par une salutaire \dolence, redresse tous ces mauvais penchants de la nature viciée, qui met son bonheur dans le sacrifice de soi pour la plus grande gloire de Dieu, pour le plus grand bien des hommes, et force le monde à s écrier : Que la religion bien entendue est belle ! que la vertu bien comprise est aimable !
Telle fut, mes frères, la vertu de saint Sulpice : prévenu, dès son entrée dans la vie, des bénédictions de la grâce, il tourua vers Dieu ses premières afTections ; et l'aurore de la piété commença à poindre en lui avec les premières lueurs de la raison. Arrivé à l'adolescence, à cet âge si critique, où, pendant que l'esprit se forme, que le goût s'épure par la culture des lettres, le cœur se façonne au bien ou au mal et se fait le plus souvent ce qu'il sera toujours, le jeune Sulpice comprit que l'homme n'est point bon naturellement, et que la première loi de la vertu, c'est de le changer^ que ce grand travail de réformation ne peut se faire qu'avec l'aide de Dieu, et que l'aide de Dieu,
dans le cours ordinaire de la Providence, ne s'obtient que par la prière ; en conséquence, il se trace pour chaque jour de pieux exercices: homme de prière, il appelle le ciel à son secours, et, fort de Tassistance qu'il en reçoit, il se travaille lui-même, si je puis ainsi dire ,pour devenir tel que Dieu le veut. Il adoucit les aspérités de son caractère, et en modère les saillies jusqu'à ce qu'on le voie toujours égal à lui-même, toujours doux, toujours humble, toujours aimable envers tous, disposé à faire plaisir à tous et à tout souffrir des autres sans rien faire souffrir à personne. Il façonne son cœur à l'amour de Dieu seul, il en coupe jusqu'aux dernières fibres, par lesquelles il pourrait encore tenir à la création ou à lui-même ; il y brise toutes les susceptibilités de Famour-propre, toutes les prétentions de la vanité. Il ne calcule pas ce quïl lui en coûte ; il sait que la vertu n'est vraie qu'à la condition d'être forte. Aussi voyez-le à Tœuvre.
Son éducation terminée, ses parents s'occupent de lui choisir un état ; et dans un choix si important que consultent-ils? Son attrait, ses goûts? Non. L'intérêt de son salut? Non. Quoi donc? Hélas I mes frères, ils font ce que font encore tous les jours tant de parents, qui, dans rétablissement de leurs enfants, comptent les intérêts temporels pour tout^ les dangers du salut pour rien, les inclinations pieuses ou l'attrait de Dieu pour une rêverie, l'orgueil paternel pour seul conseiller. Parents cruels, qui ne se demandent pas : « Où mon enfant trou-
vera-t-il le bonheur, le bonheur pour cette vie, le bonheur pour l'éternité? » mais bien : « Son établissement lui procurera-t-il plus d'argent et plus d'honneur ? » D'après ces principes aussi antichrétiens qu'inhumains, les parents de Sulpice,s*inspirant de leur ambition, sans tenir compte des goûts de leur fils ni des risques de son salut, le placent à la cour de Thierry IL Quel péril pour une vertu moins forte ! Heureusement le jeune courtisan vivait de la foi, et, le regard de son cœur fixé sur les biens éternels, il ne se laisse ni corrompre par les faveurs de la cour, ni engager par ses attraits, ni tromper par ses espérances. Sans ambition au milieu des honneurs, sans volupté parmi les plaisirs^ il conserve toute la candeur de ses premières années ; la fleur de son innocence transplantée dans une terre si contagieuse, sous un ciel si brûlant, ne perd rien de son éclat ni de sa fraîcheur; et la cour voit avec étonnement un jeune seigneur pieux comme un anachorète, modeste comme un religieux, sans cesser d'être aimable comme le gentilhomme le mieux appris.
Cependant, mes frères, chose remarquable ^ une telle épreuve ne rassure point notre saint: il sait que la force chrétienne consiste à fuir le péril, quand on le peut, non à le braver par une confiance téméraire en sa vertu. Aussi, bien différent des âmes imprudentes qui, s'estimant plus fortes que tous les dangers^ jouent avec tous les écueils, se font une fête des sociétés séduisantes du monde.
de ses bals lubriques, de ses spectacles impurs, il quitte la cour dès qu'il le peut, vit daus le monde, puisque sa condition l'y retient, mais sans être du monde ; et il profite de la liberté plus grande de sa position nouvelle, pour hâter ses progrès dans la vertu. Tous les jours il s'étudie à être meilleur que la veille.jusque-là que, quoique encore laïque, il mérite que le ciel révèle au monde par le don des miracles son éminente sainteté, et que son évêque, saint Austrégésile. non seulement Tagrège à son clergé, mais qu'ayant liàte de placer sur le chandelier une lumière si brillante, il lui fait traverser rapidement tous les degrés de la cléricature et le consacre prêtre.
Le nouveau prêtre ne voit dans sa nouvelle dignité que l'obligation d'être plus saint encore, et, s'attachant à mettre sa vie en rapport avec les hautes idées que sa foi lui donne de la sainteté sacerdotale, il croît chaque jour de vertu en vertu; chaque jour il puise à l'autel une ferveur plus grande. Ce fut bien autre chose encore, quand son évêque, jaloux d'utiliser pour le bien de l'Eglise un si rare mérite, eut remis entre ses mains la direction du célèbre monastère de la Nef. Alors, se disant à lui-même que, chef des saints, il en devait être le modèle, et qu'il manquerait à son devoir si toute sa personne n'était un spectacle de perfection, il parut à la tête de ses religieux, racontent les historiens, comme un autre Antoine, un autre Hilarion ; et ce bel astre s elevarapidement vers son midi .
La Providence cependant ne le laissa pas longtemps dans une retraite oii il faisait tant de bien. L'évêque de Bourges, voulant, d'une part, montrer au monde, pour Fédifier, une vertu si pure et, de l'autre, se procurer à lui-même un appui dont il sentait tout le prix, l'appela à partager avec lui, en qualité d'archidiacre, l'administration de son vaste diocèse. Ace nouveau poste, les sollicitudes d'un si grand ministère ne purent arrêter l'astre dans sa course; tel il avait été dans la solitude, tel et plus admirable encore il se montra au monde, sans rien changer à sa manière de vivre simple et modeste, sans se laisser ni dissiper par l'agitation et le tumulte, ni enorgueillir par l'élévation, ni absorber par la multitude des affaires. Thierry il, émerveillé d'une vertu si parfaite, le rappelle à la cour et lui confie une de ces hautes dignités qu'accompagnent toujours de grandes richesses. Que fait Thomme de Dieu ? Il distribue aux pauvres les deux tiers des émoluments de sa dignité nouvelle. Pauvre volontaire, il n'en garde que la troisième part pour lui et ses prêtres, et se montre à la cour non plus seu-* lement le même qu'aux jours de sa jeunesse, mais avec cet éclat de sainteté que donne un long exercice de la perfection. Tout le monde admire sa vertu, et le ciel confirme l'opinion publique par le don des miracles. Clotaire, successeur de Thierry, tombe malade, et, voyant la science des médecins à bout, il réclame l'intervention du saint auprès du Dieu qui tient dans ses mains la santé et la mala-
die, la vie et la mort. Sulpice, obéissant aux désirs de son souverain, se met à l'œuvre ; il prie et joint le jeune à la prière. Le cinquième jour, le mal empire, tout paraît désespéré, et on le presse de rompre enfin un jeûne inutile. « Non, répond-il, je ne mangerai que le septième jour, et ce sera avec le roi. » Le septième jour, en efTet, Clotaire est subitement guéri et fait manger à sa table le saint thaumaturge.
Tel était l'éclat que jetaient à la cour les vertus de Sulpice, lorsque le siège de Bourges vint à vaquer. Alors tous les amis de la religion désignèrent d'une commune voix Fhomme de Dieu comme seul digne de succéder à saint Austrégésile. L'ambition et l'intrigue, d'une part; de l'autre, riiumilité du saint qui eût voulu décliner tant d'honneur, parurent quelques instants faire hésiter le monarque ; mais enfin la justice prévalut, et Sulpice fut nommé évêque de Bourges. Ici, mes frères, nous entrons dans un ordre de choses plus admirable encore que tout ce que nous avons vu. Le nouvel ^évèque quitte aussitôt la cour, il vole à la vigne que le ciel lui a confiée ; et là il fait revivre en toute sa conduite la vertu des premiers apôtres. Rien de plus frugal que sa table ; la nécessité peut s'y satisfaire, la sensualité jamais. Rien de plus modeste que ses meubles : vous n'y voyez aucun vase d'or ou d'argent; tout y est de bois, ou de terre, ou de verre tout au plus. Rien de moins sensuel que sa couche : la paille et le cilice en font tous les frais^
Rien de plus simple que ses habits: tout y ressent la pauvreté de Jésus-Christ. Rien de plus humble que son extérieur : c'étaità ce point,disent les historiens, que sans un certain air de majesté douce qui commandait la vénération, quelqu'un qui ne Teût pas connu eût passé devant lui sans le saluer.
Mais aussi, mes frères, si tout en Sulpice paraissait petit au regard humain, tout en lui était céleste et divin à l'œil de la foi. C'était, dit un auteur contemporain, un ange sur la terre, le père de son peuple par la bonté et la tendresse, la vraie image de Jésus-Christ par une douceur toujours égale, et plus encore par un esprit de prière presque continuel. Non content de prier pendant le jour et d'aller en pèlerinage épancher son âme devant les reliques des saints dans les lieux qui avaient le bonheur de les posséder, il allait passer une grande partie des nuits dans les églises, dans celles surtout qui étaient les plus abandonnées, afin de s'y livrer dans le calme et le recueillement au repps de la contemplation ; et toutes les fois que les devoirs de sa charge le lui permettaient, il allait refaire son âme fatiguée des soucis de l'épiscopat dans son monastère de la Nef où il vivait avec les religieux, plutôt comme un frère avec des frères que comme un père avec ses enfants, faisant ses délices de leurs entretiens, parce que, disait-il, leurs lèvres sont pures, et que tous leurs discours respirent une sainte émulation de s'avancer toujours davantage dans la vertu.
Ici cependant, mes frères, ne s'arrête pas le zèle de Sulpice pour la perfection: il se choisit un coadjuteur sur lequel il se décharge des détails de l'administration, et se livre uniquement aux fonctions qui recueillent et unissent à Dieu, à la célébration des saints mystères, à la prédication de la divine parole, au soin des clercs, aux bonnes œuvres, à la prière, à des retraites fréquentes dans son cher monastère de la Nef où il va, par intervalles, mener la vie des anges.
Tel fut, mes frères, le zèle de saint Sulpice pour sa sanctification personnelle, zèle par lequel il forma en lui une vertu vraie, forte et toujours en progrès. Or, ne l'oublions pas, un patron est un modèle que doivent étudier et retracer en eux tous ses clients. Oii en sommes-nous de cette imitation? Pratiquons-nous la vertu de saint Sulpice, cette vertu véritable, cette vertu forte et toujours en progrès,nous qui faisons si peu pour notre salut et que nos intérêts éternels préoccupent moins que les afïaires du temps, nous qui croyons faire beaucoup de grâce à Dieu d'y penser légèrement, à rares intervalleS;, et avons toujours des excuses pour nous justifier à nous-mêmes notre indifférence. Apprenons donc de notre saint Patron qu'il n'est point d'excuse qui vaille contre Dieu, contre l'éternité ; que, quels que soient les obstacles, il nous faut à tout prix être des saints, car le salut est à cette condition. Il nous faut de plus être tout au prochain par nos bonnes œuvres ; c'est là le second ensei-
gnement que nous donne saint Sulpice. Nous le verrons dans une seconde partie.
SECOND POINT
La religion, mes frères, est essentiellement bienfaisante comme le Dieu dont elle émane. Elle fait le bien partout où elle passe, et elle n'entre jamais dans un cœur sans y porter avec elle ce tendre amour des hommes, qui se plaît à consoler tout ce qui est affligé, à soulager tout ce qui soufl're, à relever tout ce qui est abattu. Plein de son esprit, saint Sulpice se livra aux bonnes œuvres dès sa jeunesse. Ici, nous voyons ce jeune seigneur près du pauvre pour lui alléger ses douleurs et ses privations, près de l'ignorant pour l'initier à cette religion sainte qui seule a le secret d'adoucir les maux de la vie présente et de préparer le bonheur de la vie future ; là^ nous le voyons descendre jusque dans l'obscurité des prisons et des cachots pour y faire luire la douce lumière de la foi, ramener à des sentiments meilleurs les malheureux qui y gémissent et souvent même leur porter la bonne nouvelle de leur délivrance obtenue par ses soins.
Ces œuvres privées ne satisfont pas sa grande âme. Dans l'ardeur de son zèle, il conçoit le bien sur une plus grande échelle, et je le vois bâtissant des églises pour y rassembler l'humanité malheureuse et la retremper aux pensées si nécessaires de la foi et d'un avenir meilleur ; je le vois élevant
OU entretenant des hôpitaux, ces asiles précieux de toutes les douleurs, création sublime de la religion catholique qui seule a pu en avoir la pensée, comme la première elle a eu la gloire de l'exécution ; je le vois attendri, sur les maladies des âmes bien plus que sur celles des corps, construisant des monastères, où les cœurs malades et dégoûtés du monde viennent se guérir et se préparer à l'éternité, où Finnocence vient se réfugier comme autrefois la colombe dans Tarche, parce qu'elle ne pouvait poser le pied sur la terre sans le salir, où enfin les plus pures vertus pratiquées protestent contre le monde qui les dit impossibles. Saints asiles que nos pères avaient élevés, pourquoi n'ètesvousplus? pourquoi des mains sacrilèges vous ont-elles renversés, enlevant ainsi tout à la fois à Dieu les hommages purs qu'il y recevait, aux âmes chrétiennes un moyen de salut, un port dans la tempête, un lieu d'innocence et de douce paix, à la société un refuge où s'écoulait le trop plein qui inonde les avenues de toutes les places^ et qui nous menace de troubles sans cesse renaissants de la part des ambitions impatientes d'attendre. 0 bénites maisons, puissiez-vous renaître de vos cendres, et vous multiplier au milieu de nous pour la gloire de Dieu, le bien des hommes et le bonheur de la société !
Mais revenons à saint Sulpice.S'estimant, comme l'Apôtre, redevableàtous,ilne se refuse à personne ; et voilà que les peuples, frappés de ses œuvres,
édifiés de ses saints exemples, touchés du don des miracles qui leur montre en lui Fange de Dieu, l'oracle du ciel, viennent réclamer ses conseils. Vieillards et jeunes gens, tous veulent recevoir de sa bouche des leçons de salut et de piété. Il n'était encore que laïque, que déjà il évangélisait, comme un apôtre, pendant des jours entiers, et ce fut bien autre chose quand l'onction sacerdotale l'eut consacré ministre de la divine parole et directeur des âmes. Oh ! avec quelle ardeur, dans le monastère de la Nef où l'envoie son évêque, il cultive la terre bénie confiée à son zèle ! A force de travaux et de prières, de saints discours et d'exemples plus saints encore, il y fait germer et fleurir la perfection évangélique II y fait revivre les plus beaux jours des plus florissantes communautés de l'antique Orient. Avec quel zèle, lorsqu'il est archidiacre, il se dévoue à l'éducation des clercs, qui se préparent au sacerdoce et à la sanctification de ceux qui en sont honorés? Il fait de ce sublime ministère sa sollicitude principale, son œuvre de prédilection; et de ses mains habiles sortent des pontifes qui vont régir les autres églises de France, entre autres, saint Amand, l'une des plus pures gloires du Berry, qui dota de son grand nom une des plus nobles cités de la contrée. Heureux Sulpice d'avoir enrichi l'Église de tant de saints prêtres et de saints pontifes ! Comprenez ce bonheur, mes frères, ce bonheur qui vous est donné, quand par vos aumônes vous contribuez à l'éducation du clergé et l'entre-
4 2S DISCOURS DHTRS
tien des séminaires- Procurer un bon prêtre à l'Église, c'est lui donner plus que tous les trésors et toutes les richesses de la terre ; c'est donner un père aux pauvres, un œil à l'aveugle, un pied au boiteux, aux affligés un consolateur, aux pécheurs un sauveur, aux justes un guide qui les conduit au ciel.
Pendant que Sulpice se livre avec tant de succès à ce sublime ministère, Dieu, qui voulait montrer en lui le prêtre propre à toute espèce de bien^ ad omne opus bonum instructus^ permet que Clotaire l'appelle de son archidiaconé à la dignité d'abbé de ses camps, cafitrorum abbas, c'est-à-dire supérieur des prêtres et des clercs que le roi entraînait dans ses armées pour y exercer les diverses fonctions du saint ministère. Car alors on ne croyait pas que, parce que le soldat dévoue son corps au bien de la patrie, la patrie ne doit rien à son àme; que parce quïl dépense sa vie et son sang pour le bien public, on acquiert le droit de désoler sa conscience, d'affliger sa foi, de le priver du saint sacrifice aux jours de dimanche et des moyens de satisfaire ses religieux sentiments que lui inspira une mère chrétienne ; on ne croyait pas que la veille d'une bataille il fût indifférent de se réconcilier avec Dieu et que près de rendre 1 ame. la présence d'un prêtre fût chose sans intérêt. Dans ces temps barbares, on avait la bonhomie de croire que le soldat le plus religieux est tout à la fois le plus fidèle, le plus honnête, le plus moral et le plus brave ; que Tinno-
PANÉGYRIQUE DE SAINT SULPICE 4 :J f)
cence recouvrée par les sacrements, remplissant l'âme d'espérances immortelles, électrise puissamment les courages et fait voler avec joie à une mort dont on n'a rien à craindre, dont on a tout à espérer; qu'enfin, si le soldat sacrifie lavie présente, il est juste de lui offrir le moyen de conquérir en retour la vie éternelle.
Placé dans un poste si important, Sulpice commence par réunir les prêtres associés à sa mission, leur développe l'excellence de leur ministère avec les moyens de le remplir, et leur communique le feu sacré dont il brCde lui-même. Puis, joignant l'exemple à la leçon, il se met à l'œuvre et éprouve ce qu'on a reconnu dans tous les temps: c'est qu'il y a dans le soldat français un fond de loyauté et de droiture qui le prédispose au sentiment religieux, et le rend toujours accessible au zèle apostolique. Bientôt toutes les armées royales obéissent à sa puissante parole; les cœurs se convertissent, les mœurs s épurent, et la religion se réjouit du retour d'un grand nombre d'enfants prodignes. 0 Sulpice, l'ami et l'apùtre du soldat français, protégez nos armées si malheureuses, si éprouvées ; éloignez d'elles l'indiscipline, l'immoralité avec l'impiété sa sœur, et obtenez à la France la reconstitution d'une irmée chrétienne où chacun puisse et veuille rem- )lir tous ses devoirs religieux, afm qu'ils revivent lans nos soldats, ces preux chevaliers des temps mciens aussi fidèles à Dieu qu'à la patrie et sans eproche comme sans peur.
Chose remarquable, mes frères, parmi tant de travaux, saint Sulpice savait encore trouver du temps pour visiter les pauvres, leur rendre les plus humbles services, jusqu'à se mettre à leurs pieds sans être rebuté ni par leurs ulcères ni par leurs haillons, parce qu'il voyait en eux Jésus-Christ pauvi'e et souffrant pour nous ; et, non content de soulager leur indigence par ses aumônes^ il guérissait les plaies de leur âme, bien autrement déplorables, par la sainteté de ses exhortations, la douceur de ses paroles et les charmes ineffables de sa simplicité qui ravissaient tous les cœurs.
Et ce n'est encore là, mes frères, que le commencement des grandes œuvres de saint Sulpice. Une fois placé sur le siège de Bourges et institué métropolitain de cette antique église, il se multiplie à un tel point, que tout le passé ne semble rien en comparaison du présent. Yoyez-le, comme il observe religieusement toutes les règles ecclésiastiques, comme il tient exactement ses conciles provinciaux et ses synodes, comme il parcourt tout son diocèse semant partout l'Évangile avec cette ferveur de zèle, cette éloquence d'apôtre qui cherche, non les applaudissements, mais la conversion des auditeurs, et comme sa parole féconde produit de toutes parts une abondante moisson! A Bourges, il convertitla plupart des juifs ; ailleurs il pénètre si profondément les cœurs du dégoût du monde, de l'estime des choses éternelles,qu'onvient enfouie lui demandera se vouer sous sa conduite à une vie de retraite où l'on ne s'oc-
cupera plus que de Dieu et du salut ; et il recueille les uns dans des communautés qu'il élève à ses frais et dirige par ses conseils ; il place les autres dans des ermitages séparés aux alentours de sa ville épiscopale, ou dans des maisons de campagne dont il fait comme autant de monastères ; de sorte que les environs de Bourges, embaumés de la bonne odeur des plus pures vertus, présentent l'aspect de cette antique Thébaïde, peuplée de saints solitaires, heureux d'avoir renoncé au monde et donné leurs biens aux pauvres; tant un seul homme à bonnes œuvres est puissant quand Tesprit de Dieu l'anime ?
En même temps que saint Sulpice se livre à ces grandes œuvres, il trouve encore le loisir de diriger le monde : il descend dans le détail des besoins des veuves, des orphelins, des pauvres honteux; et, avare pour lui, prodigue pour les autres, il épargne sur son nécessaire afm de donner davantage. Son peuple est menacé d'être livré par la faiblesse du princeà une injuste exaction. Le saintpasteur partage l'angoisse publique, et , pour détourner cette calamité, il prie, il jeûne, il conjure avec larmes l'exacteur de faire grâce à ses chères brebis. Sa prière demeure sans effet ; il le menace de la justice divine. La menace ne fait pas plus que la prière alors Dieu intervient, frappe de mort subite le pécheur obstiné, et le peuple de Bourges est sauvé.
Qu'il est beau, mes frères, de voir toute une existence dévouée au bonheur de ses semblables! Aussi
la mort de Sulpice fut-elle digne d'une vie si bien remplie. Averti de sa mort prochaine par inspiration divine, Sulpice parcourt tout son diocèse pour y porter ses derniers bienfaits avec ses derniers adieux; il visite toutes les églises et toutes les communautés qu'il avait fondées, pour mettre la dernière main à son œuvre ; il recommande partout aux âmes charitables les malheureux qu il soutenait et exhorte avec chaleur tous ses prêtres aux vertus de leur état. Il convoque, comme métropolitain, tous les évoques ses suffragants, pour leur rendre compte de son administration ; et là, avec la dignité que lui donnaient son rang, son âge, ses vertus, il leur dispense les leçons de cette sagesse divine dont il était rempli, leur parlant avec une onction si touchante qu'on croyait entendre Jésus-Christ en personne ; et tout à la fois avec cette incomparable majesté <|ui mêlant par intervalle à sa parole un regard angélique vers le ciel, saisissait toutson auditoire. Les évoques, dans le ravissement, étaient comme suspendu s à sa bouche , lorsqu'il en vint à annoncer sa mort prochaine. A cette annonce, vous n'eussiez entendu que soupirs et sanglots ; et tous^ d'une commune voix, demandèrent à Dieu la prolongation d'une vie si utile à l'Église. L'arrêt du ciel était sans rappel. Une fièvre lente, mais continue, vient miner peu après cette belle existence, et l'homme de Dieu, sentant que sa fin est proche, se fait étendre comme un pécheur sur la cendre et le cilice.Il pleure ses imperfections, quil appelle ses énormes péchés ; puis, élevant vers
le ciel ses yeux mouillés de larmes de la plustendre piété : « 0 Dieu, s'écrie-t-il,j'ai assez vécu, daignez recevoir mon âme. J'ai aimé, Seigneur, la beauté de votre maison elle lieu oii habite votre gloire.» En disant ces mots, il expire, et sa belle âme s'envole dans cette maison de Dieu qu'il avait tant aimée.
Bientôt de nombreux miracles viennent attester la sainteté de l'homme de Diea; toute la France retentit du bruit de sa gloire, et moins d'un siècle après sa mort notre bénite église s'était déjà abritée sous son nom, que, depuis lors, elle s'est toujours tenue honorée de porter. Reconnaissons, mes frères, qu'elle s'en est toujours bien trouvée, car la voix des siècles la proclame la paroisse de la piété et des bonnes œuvres.Il y a dans l'église Saint-Sulpice je ne sais quel charme, quelle atmosphère de piété qui embaume les âmes et les porte à Dieu.
0 saint Patron, c'est là votre ouvrage; continuez votre bienveillante tutelle sur le pasteur et sur le troupeau ; ayez pitié de l'un pour l'amour de l'autre ; et, nonobstant la main malhabile qui cultive le sol, que cette illustre paroisse ne dégénère point de son antique piété. 0 paroisse de Saint-Sulpice I vous, déchoir de la beauté de vos anciens jours ! ah î plutôt mille fois que je meure et qu'un autre plus dévoué vienne prendre ma place ! Croissez tous les jours au contraire, ô paroisse bien-aimée, et devenez toujours meilleure, toujours plus pieuse, plus féconde en bonnes œuvres. Qu'elles fleurissent toujours davantage, et ces belles conférences
RfiTOAITB PÀST. — II. 25
du Saint-Sacrement, de l'Adoration perpétuelle, du Sacré-Cœur, de la sainte Vierge, et ces associations si touchantes des âmes du purgatoire, du vestiaire des pauvres, des dames de charité, des dames patronnesses,des pauvres malades, del'Œuvre des familles, et ces œuvres si utiles de Notre- Dame des Etudiants, de la Doctrine chrétienne, de la Première Communion, des adultes de Saint- François-Xavier, et nos Cercles catholiques d'employés, d'apprentis et d'ouvriers, et nos écoles et nos Petites-Sœurs des pauvres. Daigne le Seigneur bénir toutes ces œuvres^ nous bénir tous, maintenant et dans l'éternité. Amen.
Suscitabo mihi sacerdotern fidelem gui juxta cor meumet animam meam faciet.
I Reg., II, 35.
Je me susciterai un prêtre fidèle qui se'conduira en tout selon mon cœur et mon bon plaisir. Ainsi parle le Seigneur au I^"" livre des Rois, chap. ii, v. 35.
Mes frères, le plus beau présent que le ciel puisse faire à la terre, c'est un saint prêtre qui par ses prières appelle les bénédictions de Dieu sur les peuples et détourne les fléaux de sa justice; qui par son zèle instruise les ignorants, convertisse les pécheurs et sauve les âmes ; qui par ses exemples prêche la vertu plus encore que par ses paroles; qui par sa charité soit le père des pauvres et le consolateur des affligés ; qui enfin par toute sa conduite soit ce ministre fidèle, expression vivante et digne représentant de l'amour de Dieu pour les hommes : Suscitabo mihi^ etc. Vous avez déjà devancé ma pensée, mes frères ; et, en entendant énoncer les caractères du bon prêtre, vous vous êtes dit au fond du cœur : Voilà bien le portrait du saint prêtre que nous pleurons; c'est bien là le vénérable abbé Lambron tel que nous l'avons vu, tel qu'il