Retraites spirituelles
jJP'est avec cette parole que Notre-Seigneur invita ses disciples à la première retraite chrétienne que nous connaissions.
Au fond, l'exercice d'une retraite spirituelle se ramène tout entier à ce que signifient ces deux mots : Venite seorsum, c'est-à-dire s'isoler et se rapprocher, s'isoler plus ou moins de sa vie ordinaire, se rapprocher au contraire du Maître de la vie pour pratiquer avec lui une intimité qui n'est pas ordinaire, ni même, à ce degré, habituellement possible.
Et vous voilà tout de suite au fait de ce que nous entreprenons ensemble : nous isoler et nous rapprocher.
Je ne m'attarderai pas à vous parler de l'isolement, vous le pratiquerez suffisamment, par le seul fait que vous viendrez à la retraite. Mais c'est du rapprochement que j'entends parler en ce premier entretien : toute la retraite, telle que je la conçois, sera le développement de l'invite que Notre- Seigneur vous adresse, en vous disant : « Venite, venez )). Et, ce que je voudrais uniquement, ce soir, c'est vous saisir de ce qu'il y a de vrai, de lumineux, à'aitrayant dans cette simple notion de la retraite : un rendez-vous que Dieu nous donne. Venite !
Mesdames, à partir du jour où notre liberté entre en jeu dans l'accomplissement de notre destinée. Dieu, qui jusque-là avait tout fait pour nous sans nous, ne va plus être qu'un collaborateur.
Oui, il a pu, sans délibération préalable à laquelle nous fussions admis, nous appeler à l'existence ; son amour suffisait à nous donner l'être, il s'était choisi des auxiliaires de sa tendre Providence pour nous conduire jusqu'à l'éveil de la responsabilité ;
LA RETRAITE
à dater de là, une fois celle-ci établie, il ne fera plus rien seul, toutes ses grâces seront ou des invitations ou des concours ; en aucun cas il ne se substituera.
Et comme l'Evangile nous montre cette doctrine en œuvre ! je vous prie de penser à tous les miracles qui y sont rapportés, il n'y a pas un seul de ces témoignages de la divine bonté où l'on ne voie réunies ou rapprochées les deux activités : u Seigneur, s'écrie le lépreux, si vous le voulez, vous pouvez me guérir! » — « Jésus, Fils de David, ayez pitié de moi )) , implore une autre misère, ou bien ce sont les parents des sujets à secourir qui font la prière : tel Jaïre, telle la Ghananéenne, telle la pauvre veuve de Naïm avec ses larmes, ou enfin les deux sœurs de Lazare par la voix de leur cœur en deuil.
Donc, je le répète, toujours le concours, et toujours la collaboration : encore une fois, pour tout, et très particulièrement pour l'œuvre la plus essentielle de notre sanctification, nous sommes les collaborateurs de Dieu !
La collaboration suppose l'entente, et pour s'entendre, il faut se voir, il faut se parler.
Certes, Dieu nous voit sans cesse, et sans cesse il nous parle par les voix du dehors et du dedans. Mais nous, Mesdames, encore que nous soyons de ceux, qui de temps en temps se mettent en sa sainte présence, et de temps en temps engagent avec lui
un peu de conversation dans la méditation et la prière, ne faut-il pas avouer que de notre côté le contact demeure trop souvent superficiel, peu pénétrant, d'où il suit que Dieu n'opère pas en nous et avec nous à la profondeur qu'il faudrait et qu'il voudrait ?
Or voici la retraite qui doit nous mettre avec Dieu en un contact intense : Venite...
Et pour quelle fin ?
Mesdames, Dieu n'a qu'une fin, qu'un but, quand il donne des rendez- vous de cette sorte.
Et c'est le temple de nos âmes à réparer et à préparer pour sa mission ultérieure.
Deux choses font la beauté d'un temple, après son architecture générale — les âmes tiennent la leur de la création et du baptême — je veux dire la lumière qui l'éclairé et les ornements qui le décorent. La lumière, quand il s'agit du temple de l'âme, c'est la vérité. Les ornements, c'est un ensemble de dispositions qui se ramènent au plus grand amour possible.
Assurément, Mesdames, qu'il fait déjà clair dans vos âmes : la vérité, les paroles de vie éternelle vous sont à quelque degré familières. Cependant je ne doute point qu'aux clartés il se mêle des ombres, et qu'il y ait des recoins du temple encore ténébreux, outre que la lumière elle-même peut être pâle ou vive, froidement claire ou chaude.
LA RETRAITE
Or, si nous répondons à l'intention du rendez- vous que Dieu nous donne, les ombres disparaîtront du temple de nos âmes, les ténèbres en seront refoulées, les molles clartés y feront place à l'ardente illumination : c'est-à-dire que ces vérités adorables d'un Dieu dont nous sommes les vivants ouvrages et qui nous aime, et qui nous a aimés au point de nous envoyer son propre Fils pour Sauveur et pour modèle, d'une vie présente à laquelle il est impossible de rien comprendre, si on ne la prend pas pour ce qu'elle est : une étape, d'une destinée future magnifique qu'il s'agit de s'assurer en y mettant le prix; ces vérités, dis-je, deviendront dans le temple de nos âmes des flambeaux resplendissants...
Et à leur lumière nos volontés s'échaufferont, et elles se décideront à marcher dans les voies que cette lumière éclaire, et de cette décision sortiront des résolutions qui seront la parure du temple, et dans le temple paré et lumineux, le Seigneur se fixera avec complaisance, il y sera chez lui... C'est là son vœu, Mesdames, c'est à telle fin qu'il vous donne rendez-vous, pour faire en vous une œuvre de lumière et d'amour.
Savez-vous pourquoi vous êtes conviées, vous — je dis vous — par privilège?
J'étais, il y a peu de jours, à l'audience du Souverain-Pontife. Ce vénéré et bien-aimé Pape, après m'avoir en quelque sorte diplomatiquement
entretenu de nos affaires de France, se mit à m'entretenir pontificalement. Et il me dit en substance ceci : « Voyez, la situation nouvelle va nous forcer d'envisager la vérité réelle. Sous le Concordat, parce que l'Eglise était reconnue et officiellement honorée, on se laissait prendre aux apparences. On disait : trente-six millions de catholiques en France 1 Ce n'est pas avec des masses de ce genre que Dieu veut faire son œuvre en ce monde; ce que Dieu veut, ce sont de « petits troupeaux » fers^ents, comme au commencement. Vous n'êtes plus que cela, de « petits troupeaux », mais on ne le voyait pas, et on va le voir et, les masques tombés, on va être dans le vrai... Le Pape prie pour toutes les âmes, sans exception ; mais il ne met sa confiance que dans les « petits troupeaux fervents » .
Ces paroles. Mesdames, que j'entendis de la bouche du Vicaire de Dieu, cadraient, je puis dire d'avance, avec ma propre manière de sentir et de penser. Que de fois j'ai repassé dans ma mémoire des moments de l'histoire qui furent, croyez-le, pires que celui où nous sommes ! Et toujours j'y ai vu employer par Dieu la même méthode de restauration, toujours la méthode des petits troupeaux fervents.
Pour ne citer qu'un exemple, il y avait, Mesdames, au commencement du xvii* siècle, il n'y a que trois cents ans, une société française bien plus malade,
LA RETRAITE
j'en suis sûr, que n'est celle dont nous faisons partie. Les guerres dites de religion venaient de sévir sur le pays, elles-mêmes précédées de tout un régime de mœurs débordées. Cependant la divine Providence avait sur nous des vues de miséricorde : comme elle s'y prit pour les réaliser? par la méthode des petits troupeaux. De 1600 à 1620, çà et là des prêtres admirables, Bérulle, François de Sales, dirent à des gens du monde : « Ne gémissez donc pas tant, réformez-vous vous-mêmes, pour commencer; puis, groupez- vous, formez des cercles chrétiens, vous rayonnerez ensuite, et vous verrez que tout ira mieux. )) Ainsi fut fait. Ce furent des groupes, petits numériquement, mais de foi intense, qui régénérèrent alors le monde et qui nous donnèrent le grand siècle !
Notre-Seigneur a expliqué par une comparaison des plus familières l'action des « petits troupeaux » : c'est, a-t-il dit, du levain qui, assimilé à la pâte, la fait fermenter tout entière.
Eh bien! Mesdames, voilà le rôle auquel vous appelle Celui qui vous a donné le rendez-vous de la retraite. Venite !
En terminant cet entretien préliminaire, il faut que je définisse nettement la condition à laquelle la grâce du rendez- vous donné nous profitera.
J'ai dit la condition au singulier, car il en est une qui comprend tout, condition indispensable.
Tout à l'heure je parlais d'œuvre de lumière et d'amour qu'est tout l'objet de la retraite.
Mais, Mesdames, est-ce moi qui puis vous éclairer? est-ce moi qui puis tourner vers le grand amour les dispositions de vos âmes ?
Non, ce que je puis, par la vertu de mon ministère, c'est porter le rayon jusqu'au bord de vos âmes, c'est encore déterminer certaines secousses dans la région de la volonté ; quant à faire entrer le rayon et quant à créer d'efficaces dispositions, ces opérations me dépassent et elles vous dépassent aussi.
Oh ! n'allons point prendre pour illuminations véritables certains effleurements de lumière, ni pour sincères déplacements du fond de nos âmes ce qui ne serait que tressaillements de sensibilité.
Ecoutez, Mesdames, je ne viens pas vous intéresser : de la part du prédicateur, la retraite n'est pas une œuvre d'art, c'est une œuvre d'âmes : et celui-là seul peut la faire qui a dit que, pour cet ordre, sans lui, nous ne pouvons rien faire.
Et donc, la condition suffisante et indispensable d'une vraie retraite c'est la foi en la vertu souveraine de Celui que nous avons imploré en commençant. Tenons nos âmes, dirai-je, en état de Veni Creator, et nous ferons une bonne retraite.
0 Marie, notre céleste Mère, nous chanterons le Magnificat quand le travail sera achevé et que
LA RETRAITE
le Tout -Puissant aura fait en nous de grandes choses.
Mais, dès maintenant, nous nous consacrons à vous, nous souvenant que l'Esprit de Pentecôte reposa d'abord sur vous comme un giobe de feu, avant de se disperser sur la tête>des apôtres en retraite. C'est de vous, maintenant comme la première fois, que le monde reçoit son Sauveur.
Avec vous donc, nous allons être en cénacle. Cum Maria, Matre Jesu.
Amen.
LA MORT
LA MORT
Bonum est, o Mors, judicium tuum.
0 Mort, ta pensée est salutaire !
(Eccli. XLI, 3.)
Mesdames,
tpy^ retraite dont le programme ne comporterait pas, pour une mesure, la méditation des fins dernières, ne serait certainement pas l'œuvre des âmes dont nous parlions hier.
D'autre part, le temps trop court qui est à notre disposition, ne nous permet pas de nous étendre sur les grands sujets qui forment pourtant le fond de toute retraite sérieuse. Mon intention est de leur consacrer les deux entretiens de cette première journée :
Ce matin, nous méditerons sur la Mort.
Rien n'est plus ordinaire, je n'ose dire vulgaire, que la mort ; rien n'est plus étranger à nos pensées habituelles. L'Esprit-Saint a eu beau nous avertir qu'elle est une bonne conseillère, on ne l'écoute pas, cette conseillère. La mort, dont le nom revient pourtant fréquemment dans notre conversation, à cause des coups qu'elle frappe ici et là, à nos côtés, nous semble n'avoir à faire qu'aux autres; et, en ce qui nous concerne personnellement, la perspective de la fatale rencontre fuit devant nous comme l'horizon qui borne notre vue et qui s'éloigne à mesure que nous en approchons.
Or nous mourrons, c'est une certitude qui n'a pas besoin d'être démontrée. Depuis que Dieu a porté l'arrêt de mort contre la famille humaine, nul n'en a été excepté, nous ne le serons pas.
Nous mourrons donc.
Je voudrais, Mesdames, pour commencer l'œuvre de lumière dont il était question hier, vous donner ce matin, toute, je dis toute, la pensée chrétienne sur la mort.
Et à cette fin je vous présenterai la mort comme un châtiment qu'il faut accepter avec soumission, comme un sacrifice, qu'il faut apprendre à faire avec générosité, comme une délivrance, et, de ce point de vue, il faut l'aimer.
— iJ
LA MORT
La mort est un châtiment. Vous savez bien que la créature humaine n'avait point d'abord été créée pour mourir. Elle devait traverser la terre pour y mériter, dans des conditions dont la précision nous est inconnue, mais, sûrement, pour aboutir à un simple changement d'installation, changement qui n'eût pas comporté la mort, la division momentanée des deux parties de notre être.
L'immortalité habitait jusqu'en notre corps, le soufiQe créateur y avait mis un germe de vie que la révolution du temps et des années n'aurait pas affaibli.
Hélas ! le péché est venu, qui a rendu ce germe passible de la maladie et de la mort.
« Tu mourras, si tu touches au fruit de cet arbre, » avait dit Dieu. C'était mettre la perpétuité de la vie à cette condition très simple de reconnaître le droit de commander à Celui qui est l'auteur de la vie.
Nos malheureux premiers parents passèrent outre à cette discipline, et ils en devinrent mortels, eux avec toute la descendance.
Pour ne pas mourir, il suffisait donc de rendre hommage au souverain domaine de Dieu. Le tentateur fit briller aux yeux d'Adam et d'Eve le fol
espoir de la vie indépendante : « Vous serez comme des dieux ». Et la vie leur échappa, en punition de ce qu'ils avaient voulu se l'approprier : Morte morieris, dit Dieu au coupable : tu mourras, et ce sera le châtiment de ton impatience à subir mon joug : Stipendium peccati, mors S la mort, dit saint Paul, est le salaire du péché.
Le caractère de châtiment se voit, dans la mort, aux souffrances qui l'accompagnent et aux appréhensions qu'elle cause.
Les soufTrances de la mort, il faudrait dire celles qui la préparent surtout, car réellement nous commençons de mourir en naissant, et dans l'intervalle, entre les deux termes de notre petite vie terrestre, que d'épreuves de santé qui ne sont pas autre chose que l'œuvre de la mort en marche I . . . et en tout cas il y a le temps, l'agent fidèle et sûr de la mort, qui se charge de nous user, pour finalement lui livrer notre dernier soupir !
Mesdames, c'est l'évidence qu'on sépare d'autant plus laborieusement deux objets soudés l'un à l'autre qu'ils sont plus étroitement unis, or l'union de l'âme et du corps est incomparablement intime : pourraitelle se défaire autrement que par d'indicibles déchirements? Soyez sûres que quand l'agonie n'est pas
* Rom., YI, 23.
— ao
LA MORT
violente, c'est que la mort avait de longue date avancé son ouvrage.
Châtiment par les souffrances qui l'accompagnent ou qui la préparent, la mort l'est plus encore par les appréhensions qu'elle cause.
Je me souviens de ce vieux solitaire qui avait passé quatre-vingts ans dans la pénitence, et qui, parvenu à sa dernière heure, soudain se montra à ses disciples plein d'épouvante. — « Mon Père, qu'avez-vous? — J'ai peur! — Peur de quoi? — De ce passage, la mort. »
Au fond, il avait raison, la mort n'étant pas principalement une sortie, mais bien une entrée, et une entrée dans un monde à destinées définitives. Vous êtes sur votre lit d'agonie : le Juge est à deux pas. Il va donc tout à l'heure, selon la parole de l'Ecriture, cueillir le fruit à l'arbre de votre vie : si en le pressant il n'allait en faire sortir que de la fumée et du vent! Qui que nous soyons, parvenus à cette heure, il nous sera bien difficile de ne pas être terrifiés par la vue rétrospective de tant de grâces négligées, de tant de responsabilités douteusèment portées, de tant de fautes comment réparées? (( Qui sait, disait saint Paul, qui sait s'il est digne d'amour ou de haine? » Le moment de la mort pèse du poids de cette incertitude cruelle.
La mort est donc bien un châtiment : il faut la subir avec soumission.
Puis elle est un sacrifice à faire généreusement.
L'instinct de la vie est en nous si profond 1 Ces flots d'immortalité qui à l'origine coulèrent sur nous n'ont pas été tellement taris qu'il ne nous en reste un amer regret. Aussi voyez comme l'âme se cramponne à la vie, comme on tâche d'élargir la base de sa demeure terrestre, comme pour la mettre mieux à l'abri I On amasse de la fortune, on arrondit des domaines où l'on voit une sorte de prolongement de la personne : on attire à soi honneurs, titres, positions sociales : et tout ce travail ressemble à l'effort dont on construit une citadelle pour s'y fortifier !
Pauvre citadelle fragile I comme il va peu coûter à la mort de la renverser !
Notre dernière heure va sonner : bon gré mal gré nous avons la sensation de la retraite dans six pieds de terre. Tout le reste il faut le quitter : luxe et confortable, douceurs variées dont nous avions étoffé notre existence : Siccine séparât amara mors!^ « 0 mort, s'écriait le roi de la Bible, Agag, ô mort, que tu es donc une séparatrice amère 1 »
Elle sépare surtout — et c'est là le point dou-
i I. Reg. XV, 32.
LA MORT
loureux du sacrifice — elle sépare de la famille, de l'amitié, de tout ce qui était vivante partie de nous-mêmes I
Je me souviens d'avoir entendu un enfant de dix ou onze ans s'écrier : « Non, non, je ne veux pas mourir, quitter papa et maman I » La mort ne s'arrête pas à discuter les répugnances ou les convenances : elle passe et emporte sa proie I
On a remarqué que les mourants près de l'agonie font le geste de chercher : ils cherchent à quoi se prendre, pour se retenir sur le bord de l'abîme qui les appelle.
Mais, Mesdames, en voilà assez sur le second caractère de la mort ; il est trop évident qu'il y a un grand sacrifice à faire : puissions-nous, l'heure venue, avoir près de nous une main amie qui approche de nos lèvres mourantes le Crucifix, pour nous aider à faire ce sacrifice avec générosité en l'unissant à celui du Dieu mort !
Enfin la mort est une délivrance : il faut l'aimer.
Ah ! ici nous sommes en pleine pensée chrétienne, c'est bien évident. Allez dire à qui n'a pas la foi que la vie présente est une prison, et que la mort est une sortie, un retour de captivité !
Pourtant il n'est même pas besoin d'avoir la foi
pour comprendre que la terre n'est certainement pas la patrie du bonheur. Les très jeunes, en certaines conditions, commencent par se figurer qu'il n'y a que de l'azur à l'horizon, ils ne croient pas aux nuages : mais l'illusion n'est point de durée. Si l'on voulait recueillir les témoignages de tous les désenchantements humains, on serait surpris de voir, selon le mot de Chateaubriand, tout ce que les yeux des rois contiennent de larmes. Madame de Maintenon écrivait sa vie en trois lignes : (( J'ai été jeune, j'ai été aimée, je suis parvenue à la fortune: je proteste que tous les états laissent un vide affreux . »
Mesdames, j'ai eu, pour ma part, trois ou quatre fois, l'occasion d'expérimenter ce qu'il faut penser de la vie, au point de vue bonheur, sur des vieillards qui allaient toucher à l'éternité : « Voudriez-vous recommencer ? »
Ils disaient : Non ! et comme saint Paul : « La mort m'est un gain, mori liicrum^, c'est une délivrance, cupio dissolvil... mes jours ont été courts et mauvais, brèves et maliy comme ceux du doux patriarche Jacob : allons au lieu de nos pères, ce qui veut dire depuis le Christianisme, allonsnous en chez Dieu ! »
1 Phil. I, 21.
LA MORT
Il y a surtout un mal, Mesdames, dont la mort nous délivre, et dont seule elle nous délivre, c'est le péché.
Et voyez le revirement qui s'est fait dans notre condition par suite de la faute originelle :
Dieu avait dit à l'homme : si tu pèches, tu mourras ; maintenant il faut mourir pour ne plus pécher, puisque, hélas, le juste lui-même ne s'oublie pas moins que jusqu'à pécher sept fois par jour.
Et donc mourrons, pour être délivrés de ce mal, à peu près inexorable ici-bas, le péché !
Et, pour résumer toute la pensée chrétienne sur la mort, nous dirons à celle-ci : sois, tu es une juste peine ; le péché avait séparé mon âme de Dieu, il convient que tu sépares à ton tour mon âme de mon corps, cette seconde séparation compensera l'autre et lui fera une sorte d'expiateur contrepoids : ô mort, je t'accepte comme châtiment! Ensuite, tu me brises de bien des manières..., néanmoins, depuis que mon Dieu s'est laissé briser de même pour m'enseigner le courage de mourir, je me sens excité à faire généreusement mon sacrifice. Et enfin, ô mort, puisque la vie est un piège continuellement tendu à ma persévérance, ô mort, tu m'en délivres, et par la meilleure partie de moi-même, je me prends à t'aimer !
Vous retiendrez sans peine, Mesdames, les trois
mots qui résument l'authentique et très complète interprétation du sens de la mort. Voilà de la lumière toute pure, si je ne me trompe.
Et pour finir, revenons à notre texte. Puisqu'au dire de l'Esprit-Saint, la mort est une si bonne conseillère, quels conseils lui prendrons-nous ?
Avant tout, ou même, si vous le voulez, exclusivement, un conseil de détachement.
Comment, en effet, comprendre, devant l'inexorable guet que la mort fait de nous, qu'on puisse ici-bas s'attacher à quoi que ce soit ?
Vous savez le nom de nos trois principales attaches, l'orgueil, l'ambition, la sensualité.
L'orgueil ! mais la mort le fait paraître stupide ! exaltons-nous à plaisir, en tiendrons-nous plus de place quand nous serons couchés en terre ?
L'ambition ! ô Dieu, comme elle est sotte sous le jugement de la mort ! si nous avons assez réussi, comme on dit dans le monde, pour qu'un jour on capitonne notre cercueil, ce sont les vers, et non pas nous, qui profiteront du capitonnage.
Et pour la sensualité, pense-t-elle que pour avoir davantage flatté ce corps misérable, elle le préservera d'être un objet d'horreur que les survivants auront hâte de voir disparaître?
Détachons-nous donc du triple lien que la mort juge si sévèrement !
La vie est courte. L'Ecriture-Sainte la compare
LA MORT
tantôt à une flèche qui part, tantôt à une feuille qui tombe ou à une fleur qui se fane... c'est bien la peine de s'y attacher !
Nous mourrons, Mesdames, et bientôt : quand les accidents, quand les maladies imprévues devraient nous épargner, rien n'est moins sûr, quand en un mot la provision de vie que nous avons reçue ne serait dépensée qu'avec la plus stricte économie, même en ce cas, nous n'en aurions pas pour longtemps, ce mot longtemps est un leurre, le temps n'est jamais long. Adam ne serait mort que d'hier, qu'aujourd'hui il aurait fini son temps, et tout ce qui finit est court.
Au reste la pensée si salutaire de la mort ne nous apprend pas, ne nous invite pas à ne pas user des biens de la terre, mais bien, selon le mot profond de saint Paul, à en user comme n'en usant pas.
Et toujours cela revient au détachement.
Quelque part l'auteur de l'Imitation raconte qu'un jour un religieux disait : a Oh ! si je savais le jour et l'heure de ma mort! » et il lui fut répondu : (( faites comme si vous saviez que c'est pour aujourd'hui », et, quand le moment viendra effectivement, vous vous trouverez bien de vous être ainsi comporté.
Etablir toute sa vie présente dans la dépendance de la salutaire pensée de la mort, voilà la sagesse.
que je vous souhaite, Mesdames, en vous recommandant la lecture méditée du XXIIP chapitre du i^"" livre de l'Imitation.
Amen.
LE JUGEMENT
LE JUGEMENT
Posl hoc oulem judicinm.
Après quoi ce sera le jugement.
(Hebr. IX, 27).
Mesdames,
'est en ces termes brefs que saint Paul énonce le second moment de nos fins dernières. Il avait dit : « de par un décret formel tout le monde mourra », et il ajoute : « Puis la mort sera pour chacun aussitôt suivie du jugement. »
La mort est donc une fin, mais seulement la fin de la vie présente.
La fleur tombe, se fane, et c'est fini.
L'oiseau blessé par le chasseur jette un dernier cri, secoue d'un dernier mouvement convulsif son aile brisée : et c'est fini.
La différence vient de ce que l'oiseau et la fleur n'avaient pas eu la propriété, la maîtrise de leur destinée : ni Tune n'a pu modifier son parfum, ni l'autre, changer sa chanson. Mais la créature humaine est libre : placée entre le bien et le mal, il lui appartient de se porter à l'un ou à l'autre : et c'est pourquoi elle est responsable de son choix, et elle en aura un compte à rendre : un juge l'attend. Sitôt nos yeux éteints, et avant même qu'une main pieuse les ait fermés, sitôt que notre cœur aura cessé de battre, le Maître de la vie s'adressera à nous : Redde rationem villicationis tUcB, fais voir ta gestion 1 *
Cette entrevue s'appelle le jugement particulier.
Si j'ai résolu de consacrer à ce grand sujet l'un de nos entretiens de retraite, ce n'est pas même principalement pour appuyer une nouvelle fois sur les fins dernières, c'est surtout parce que ce sujet, traité à la manière dont je le traiterai, devra vous donner des lumières peu connues sur la gravité de la vie présente. Vous en jugerez.
Donc voilà qu'au moment précis où les sanglots éclatent dans la chambre mortuaire parce qu'on a dit: (( C'est fini », l'âme séparée de son corps arrive devant son Juge. Cette rencontre, Mesdames,
i Luc XVI, 3.
LE JUGEMENT
ce tête à tête avec Celui qui fit s'écrouler la cohorte de Judas, quand il lui dit : « C'est moi!... »
Avec quelle puissance d'émotion et de compassion l'Eglise traduit le saisissement du justiciable, juand elle chante près de sa dépouille : Qaid sum miser tune dicturus? Oh I oui, misérable que je suis, que dirai-je alors?
Mais voulant préciser mon enseignement, je vais successivement offrir à votre méditation l'objet du jugement et sa procédure.
L'objet du jugement, Mesdames, est contenu lans une seule pièce : l'âme.
Notre âme est comme l'une de ces glaces photographiques qu'on expose à la lumière d'un paysage et qui semblent d'abord n'en avoir rien 3ris, qu'on y verse un peu d'une liqueur préparée à :et effet, aussitôt tout le paysage y revit.
C'est ainsi que le souffle de Dieu agissant comme :ette liqueur, en passant sur notre âme, y fera Driller en traits de feu toute notre histoire.
Je dis toute notre histoire : les divers âges •evivront ensemble : les faiblesses de l'enfance qui )nt échappé à notre souvenir; les illusions et les Vivolités de la jeunesse ; les calculs de l'âge mûr ;
les caprices, les chagrins, les entêtements de la vieillesse, et d'une vieillesse peut-être encore livrée aux convoitises. Ahl quel effroi et quelle terreur sans doute ce sera d'avoir à contempler dans le champ d'un seul regard toutes les étapes de notre existence, en constatant que, peut-être, ne les aurons-nous parcourues toutes, que pour grossir notre trésor de colère I
Ici-bas, la variété extrême des événements qui se succèdent les uns aux autres fait que nous ne fixons guère notre attention qu'au présent et à son voisinage peu éloigné. Nous ne voyons pas à la fois tout ce que nous sommes, depuis que nous avons commencé d'être. La dernière situation est celle d'après laquelle nous nous apprécions. Et par exemple, un mouvement de salut dont Dieu nous favorise, à l'occasion d'une retraite ou de tel autre évcnement, suffît pour nous calmer sur une insensibilité de plusieurs années. Nous ne voyons bien de l'état de notre conscience que l'actualité. Or devant le Juge tout se présentera à la fois. L'histoire se déploiera tout entière, depuis le premier sentiment que forma notre cœur jusqu'à notre dernier soupir. Tout se rassemblera sous nos yeux : toutes les impressions de notre sensibilité, tous les regards de notre intelligence, toutes les | décisions, tous les mouvements de notre volonté.
Essayons de compter pour un jour; mais,
LE JUGEMENT
Mesdames, il serait plus facile de faire le dénombrement des battements de notre cœur, ou encore des traces laissées dans les airs par l'oiseau qui les a fendus à tire d'aile tout le long du jour. Nos impressions sont si mobiles, notre cœur si actif, notre volonté si changeante, et les créatures qui nous entourent si puissantes pour nous modifier I
Mais maintenant, après avoir essayé de vous donner quelque idée de ce que sera pour nous la vue d'ensemble de notre vie, il faut entrer, au moins sommairement, dans le détail.
J'ai dit que la pièce unique de tout le procès sera notre âme. Notre âme s'ouvrira devant le Juge et devant nous, comme un livre : Liber scriptus proferetar.
Et voici d'abord la page des actions.
Nos actions coupables, c'est ce que d'avance nous connaîtrons le mieux : je puis me dispenser d'analyser beaucoup cette page. Toutefois, pensons, Mesdames, aux actions qui furent invisibles aux regards de nos semblables et même aux nôtres : tant de jalousies basses, par exemple, que nous dissimulions par fierté et qui ne nous empêchaient pas d'avoir des dehors aimables : tant de dispositions malsaines auxquelles seule l'occasion manqua et que nous avions comptées pour rien, oubliées même, parce qu'il n'en avait rien transpiré. Pour cet ordre de délits, dit saint Bernard, nous verrons l'accu-
sation jaillir comme d'une embuscade : prodiens ex improvisa et qaasi ex insidiis. Et c'est que pour la première fois il nous sera donné d'explorer à fond l'abîme de notre cœur, que nous n'avions jamais visité, jamais habité.
Passons.
Après le mal que nous aurons fait, il faudra subir la discussion du bien que nous aurons manqué de faire,
La page de nos omissions, Mesdames, la page où il n'y a rien d'écrit, parce qu'elle est blanche, nous la croyons innocente: eh! non, son tort est précisément qu'elle soit blanche : il fallait écrire : en telle circonstance où nous avons gardé le silence lâchement, noas devions parler ; en telle autre circonstance, où nous avons laissé faire, nous devions empêcher : nos conseils, nos remontrances auraient épargné ces fautes à nos inférieurs ou à nos égaux. Puis enfin, que signifie la parabole des talents, sinon que nous ne sommes pas placés sur la terre pour nous abstenir mais pour commettre et que la vertu ne consiste pas dans le négatif. En vérité je me demande si la page des omissions ne sera pas la plus redoutable à lire sous le regard de Dieu : y pensons-nous ?
Tout n'est pas fini.
Après les actions et après les omissions, il y a les intentions. Sur la terre, que de vertus de surface,
LE JUGEAIENT
OU plutôt que d'honnêtetés creuses qui donnent l'illusion de la vertu ! u Je prendrai un flambeau, dit le Seigneur, et la torche en main je scruterai Jérusalem : scrutabor Jérusalem in lucernis^^ je fouillerai jusqu'aux derniers recoins de cette accusée. »
Il fouillera, et que trouvera-t-il ? que sais-je ? des désirs d'estime, d'ostentation, des vues humaines qui auront infecté une partie de notre vie : une dureté que nous prenions pour du zèle, un penchant à médire que nous aurons cru charité courageuse : scrutabor Jérusalem in lucernis. Et à cette inspection, il est à présumer que plus d'une correction apparente ressortira telle que je ne sais quoi de vermoulu, bon pour le feu!
Tournons encore la page.
Jusqu'ici nous n'avons parlé que des péchés qui nous sont propres. Restera à subir le spectacle accusateur des fautes d'autrui dont nous aurons été la cause ou l'occasion et qui, par conséquent, nous seront imputées. On nous présentera les âmes à qui nous aurons été un sujet de chute ou de scandale: les âmes que nos discours ou nos exemples auront perdues ou amoindries. Nos vies se mêlent ici-bas : il y a bon gré mal gré entre nous une mutualité
Soph. I, 13.
d'influences subies et exercées. Aussi chaque fois que nous apprenons la mort de quelqu'un avec qui nous fûmes en relations, nous pouvons dire : (( il a été question de moi là-haut » : pensée grave, certes, que celle-là, puisqu'elle porte que notre jugement est commencé I
Mesdames, j'arrête à ce point l'aperçu du dossier sur lequel se fera notre jugement : et c'est à dessein que j'ai évité de charger en aucune façon les couleurs du tableau. Mais par ce que nous avons dit vous pouvez penser si la vie est sérieuse, pour qu'un Dieu n'en laisse tomber pas un soupir dans l'oubli. Nos cheveux sont comptés : les battements de nos cœurs le sont à plus forte raison.
Etudions maintenant, après le dossier, la procédure du jugement.
On distingue dans un procès trois éléments : l'instruction, la sentence et la sanction.
Et je dis que pour le procès qui nous occupe l'instruction se fera selon la vérité toute nue; la sentence sera rendue avec une rigueur inexorable, et la sanction aura une efficacité infaillible.
Sur la terre, les procès souvent s'enveloppent d'intrigues : la bonne foi du juge se laisse prendre aux artifices des avocats, quand elle ne se fait pas complaisante ou complice.
Or, au temps d'Isaïe, il paraît que les pécheurs se promettaient quelque chose de semblable pour les
LE JUGEMENT
futurs débats devant Dieu : et le prophète leur répondait : « Allons donc! Celui qui a fait l'œil n'aurait pas tout vu I et Celui quia fait l'oreille, tout entendu I » Vos pensées parlent à Dieu : votre conscience est à la fois sa police et son témoin. C'est pour cela que Tertullien nous représente le Juge instruisant la cause d'une âme et il fait dire par ce Juge à cette âme : consiste in medio, anima, te simplicem appello : comparais, ô âme, je t'appelle seule : témoins à charge ou à décharge n'ont que faire ici, viens, toi, et seule : te simplicem appello.
Il est donc clair et nous comprenons que l'instruction ne se réglera que sur la vérité, à l'exclusion de toute influence du dehors.
Et la sentence suivra inexorable. Car l'on était averti que c'est de ce côté de la tombe que la destinée d'au-delà se prépare. En conséquence, Dieu s'est limité à lui-même l'exercice de la miséricorde pour le stade et la durée du temps. Quand le temps cesse pour chacun de nous, nos œuvres nous suivent, et ce sont elles qui font parler le Juge.
La sanction, enfin, c'est l'éternité dans le bonheur ou dans le malheur.
Nous sommes irrévocablement voués à l'éternité. Notre vie a commencé: elle ne finira pas : nous avons vingt ans, cinquante ans : c'est le passé cela : mais l'avenir, c'est l'éternité. A la mort s'achèvera
l'épreuve et au jugement commencera la consommation. La terre et les cieux périront peut-être : les mondes pourront être rendus au néant d'où ils furent tirés : mais les âmes, les créatures libres, faites à l'image de Dieu, auront désormais la durée de leur modèle même.
0 éternité ! ciel I enfer 1 alternative formidable, devant laquelle nous ne pouvons pas reculer : ceci ou cela nous attend 1 ceci ou cela sera la sanction de notre jugement.
Peut-on bien être assez léger pour ne pas se livrer tout entier au souci de ce jugement 1 On passe des années à préparer des examens de carrière I et l'on n'a que de vagues et intermittentes préoccupations pour l'éternelle carrière !
Ce soir, je suis plus près de l'échéance à laquelle je serai jugé que je n'étais ce matin : suis-je mieux préparé à mon jugement? et si ma conscience ne me permet pas de répondre oui, c'est que j'ai perdu ma journée.
Saint Augustin a raconté que le lent et laborieux travail de sa conversion fut déterminé, activé, soutenu principalement par la pensée du jugement.
Si nous n'avons pas à faire œuvre proprement dite de conversion, l'œuvre de notre salut ne justifie pas moins la crainte et le tremblement auxquels saint Paul nous convie !
Qaid siim miser tune dictiiras? Posons-nous
- /io -
LE JUGEMENT
souvent cette question : et ce sera le secret de rendre efficace la prière dont l'Eglise enveloppera notre cercueil: Pie Jesu Domine, dona ei requiem!
Amen.
LA MORTIFICATION
LA MORTIFICATION
Qui vult venire post me... tollat crucem !
Que celui qui veut me suivre porte sa croix.
(Malt. XVI, 24.)
Mesdames,
ous avons d'abord défini la retraite « un rendez-vous de Dieu ».
Gomme il est clair que Dieu ne donne pas de rendez-vous pour une fin vulgaire, il fallait ensuite nous mettre en état de profiter de celui que Dieu nous donne, en nous plongeant, si je puis dire, dans la lumière de nos fins dernières, les seules qui intéressent Dieu, parce que ce sont les seules qui nous importent à nous-mêmes.
Nous l'avons fait hier. Les bons conseils de la mort nous resteront présents, et ce que nous avons
pu comprendre du jugement qui nous attend nous aura, j'en suis sûr, persuadés à fond de la gravité de la vie.
A partir de maintenant, il faut nécessairement que je choisisse des sujets d'entretien moins généraux que les fins dernières. Commençons par celui de la Mortification dans la vie chrétienne.
C'est un austère sujet, je le sais. Les âmes quelconques ne sont pas en goût d'en entendre parler. Cependant c'est par là que Notre- Seigneur a commencé sa prédication et qu'il l'a continuée : car après avoir dit : a Si quelqu'un veut me suivre, qu'il fasse pénitence, » qu'a-t-il fait, tout le temps du reste de son apostolat, sinon développer son sermon sur le renoncement et la mortification ?
Sujet qu'on ne comprend plus : c'est bien là peut-être la principale cause de tous nos maux. Je me souviens qu'il y a quelques années j'assistais à l'audience où le vieux pape Léon XIII, recevant, selon l'usage, les prédicateurs du Carême pour la ville de Rome, leur donnait ses instructions : je fus profondément ému par l'accent dont ce Pontife de génie, qu'on aurait dit habituellement occupé à résoudre les difficultés de son gouvernement principalement par les moyens de la prudence diplomatique, s'adressa à peu près en ces termes aux quarante ou cinquante ouvriers évangéliques qu'il avait devant lui : a Moi, vicaire de Dieu, je
LA MORTIFICATION
VOUS demande de prêcher par dessus tout l'Evangile de pénitence : car, au milieu des maux qui affligent l'Eglise, ce qui nous fait trembler plus que tout le reste, c'est que nous croyons voir que la pénitence s'en va, et nous nous demandons parfois s'il reste dans l'humanité chrétienne assez de cette vertu pour faire patienter encore la justice de Dieu ! )) Et la voix du vieux pape, que je crois entendre, tremblait en disant ces mots.
Quant à son très pieux successeur, tout le monde sait que personnellement il est un ascète. Sa joie débordait, il y a deux ans, de mettre sur les autels le Curé d'Ars, parce que le Curé d'Ars a en quelque sorte incarné la mortification : Questo e un vero, disait-il : en voilà un vrai, oui un vrai saint, et un vrai modèle, parce qu'il a compris et héroïquement pratiqué la pénitence.
Mesdames, je grouperai autour de deux points mon entretien de ce matin :
Devoir de la mortification.
Pratiques essentielles de cette vertu.
La mortification — le mot le dit — est l'opération par laquelle nous donnons la mort à quelque chose qui est en nous.
Tout ce qui est nous — tout ce qui est en nous — n'a donc pas le droit de vivre ?
Non, Mesdames.
L'Auteur de notre être n'avait d'abord ensemencé le champ que de graine saine ; mais son ennemi est venu pendant la nuit, comme parle Notre-Seigneur dans sa parabole, la nuit de la tentation, et il a jeté l'ivraie à travers : si bien que si nous laissons croître toute la semence que porte le champ de notre âme, la végétation malsaine étouffera l'autre, n'en doutons pas.
Il faut se faire un peu, et même beaucoup, mourir, pour vivre.
C'est la leçon que notre adorable Maître, Jésus- Christ, nous a si simplement et si éloquemment donnée par son exemple. Lui, était tout pur : il n'y avait pas de risque que le mauvais grain germât en sa sainte âme : pourtant il a vécu mortifié ; plus que mortifié, identifié à la douleur, puisque le prophète l'avait nommé d'un titre dont son histoire n'a pas démenti la trop parfaite exactitude : « l'homme de douleurs ». Il a vécu mortifié par l'exemple, et pour pouvoir dire avec autorité : u Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il prenne sa croix 1 »
Les saints ont bien compris cela : l'on n'en voit pas un qui n'ait été plus ou moins bourreau de soi-même. Pensez au Curé d'Ars I et pensez avec
LA MORTIFICATION
in attendrissement tout particulier, à ces innocences xquises, tels qu'un Louis de Gonzague ou un ^erckmans, qui éprouvèrent si étrangement le esoin de se faire souffrir, non pour expier, mais our s'épurer et pour se rendre semblables au lodèle : uniquement parce qu'ils comprenaient le Irucifix 1
Ils comprenaient la leçon de choses, comme on it maintenant, la leçon par l'exemple : leçon que otre divin Maître a ensuite si expressément jrmulée en théorie : ou bien l'acceptation de la lortifîcation, ou bien l'impossibilité de prendre la suite.
Je n'insiste pas davantage sur le devoir, tant il est lair!
Passons aux pratiques.
Mesdames, ce n'est pas aux formes extraordiaires de mortification que je songe tout d'abord our vous : je n'y songerai même point du tout.
Mais prenons d'abord la vie ordinaire : avec ses bscurs devoirs, que d'occasions ne nous offre-t-elle as de nous faire un peu mourir I
Je la suppose réglée, quant à ses grandes diviions : ceci doit entrer dans le cadre de la journée,
cela dans le cadre de la semaine : il y a tel soin concernant l'entretien de l'intérieur qui revient périodiquement, à des dates qui sont fixées. Eh bien ! j 'affirme que déjà la fidélité à l'ordre représente une honnête mesure de mortification, car notre nature déchue y répugne : l'ordre est monotone, et pour ce motif il déplaît au caprice qui est fantaisiste.
Ensuite, je demande à la vie ordinaire qu'elle^oit pleine. L'Esprit-Saint a loué les vies faites de journées pleines — savons-nous bien ce que c'est? Les pauvres gens sont obligés par la nécessité matérielle d'avoir de ces journées-là. Mais si ce stimulant nous manque, n'allons pas pour autant nous croire dispensés de remplir nos vies. La pire immortification, et peut-être la suprême laideur, c'est l'oisiveté. Sans doute. Mesdames, que le péril pour nous est dans une oisiveté seulement relative, je veux dire que nous ne passerons pas notre temps à ne rien faire, nous nous contenterons d'en passer une partie à faire des riens : ou bien nous nous traînerons sans diligence sur notre travail, de telle sorte que nous n'aboutirons qu'à peu de besogne faite.
La vie pleine après la vie réglée, voilà de l'authentique, très saine et très sanctifiante mortification.
Continuons.
LA MORTIFICATION
De crainte de ne pas trouver ailleurs l'occasion ie placer le mot qu'il faut que je vous dise sur les lectures, je le rattache à notre sujet de ce matin.
Mesdames, vos vies vous font probablement des loisirs de lectures. Tant mieux ! Et je souhaite [ju'il en soit ainsi. La lecture est le moyen de continuer notre éducation intellectuelle qui, en sffet, ne doit ou ne devrait jamais être considérée comme achevée.
Mais prenez garde : la lecture, si elle est sérieuse, sera encore un sujet de mortification, c'est-à-dire d'activité austèrement dépensée : dans le cas contraire, si elle est frivole, elle sera ou un passetemps coupable, ou une sensualité que je ne qualifie même pas !
Le mauvais journal, le roman insipide ou de saveur acre et faisandée aux mains d'une honnête femme I je ne comprends pas.
Ce journal et ce roman, c'est le démon, c'est le génie du mal en pages : bien plus dangereux que sous le travesti qu'il prit pour séduire Eve.
Et donc, en passant, je viens d'indiquer une sorte d'abstinence qui s'impose absolument à vos consciences.
J'ai parlé de la culture intellectuelle qui n'est jamais finie; mais dont le prolongement indéfini n'est pas à la portée de tous.
Permettez-moi de nommer une autre culture, à — 5i —
la portée de tous celle-là, et qui représente une grande mortification.
Je veux parler de la culture du caractère. Ils sont très divers les caractères : la galerie en est fort M étendue. Pas un seul qui soit parfait : l'orgueil, ou l'opiniâtreté, ou la mollesse, ou l'inconstance, ou la susceptibilité, ou la sensualité, ou l'égoïsme, ou la rêverie ou la paresse y mêlent leur alliage. Ce n'est pas une faute d'être venus au monde avec la complexion qui comporte ces défauts ; mais c'est une grande faute que d'y rester : je veux dire sans chercher à s'en corriger.
Notre âme nous a été donnée à Fétat d'un diamant brut : vous savez ce que c'est que le diamant avant la taille, avant le dépouillement des scories qui l'enveloppent : du charbon, tout simplement. Et dire que l'on prend la peine de dégager de ce charbon un diamant, mais que la plupart des âmes ne font rien pour dépouiller la vilaine gangue des défauts qui les déshonorent et de plus rendent trop souvent inutiles leurs réelles richesses.
Voyez, Mesdames, je ne demande rien de rare en conjurant de mortifier, de faire mourir les défauts de caractère.
Autre objet de mortification : les croix de Providence à accepter généreusement. Savez-vous ce que c'est .^ Oui. Pourtant, je me permets de l'expliquer d'un mot : Notre-Seigneur, Mesdames,
LA MORTIFICATION
après avoir porté sa Croix, qui n'a pas été seulement la Croix de bois sur laquelle il est mort, mais l'effroyable Croix de toute sa vie d'Homme- Dieu volontairement égaré parmi les contacts de la bassesse humaine, Notre-Seigneur l'a divisée, cette Croix, en d'infinies parcelles, dont le nombre suffit pour la répartition à en faire à toutes les générations futures : et c'est sous la forme des contrariétés de la vie, de ses accidents, de ses malheurs, de ses deuils, que se fait cette répartition que j'appelle des Croix de Providence. Comment les accueillons-nous ? vulgairement ou chrétiennement? Voilà bien une mortification peu coûteuse, et au surplus si raisonnable? Pourtant, voit-on habituellement que les âmes religieuses s'y soumettent très différemment des autres.
Jusqu'ici, Mesdames, je n'ai énuméré que des pratiques de mortification qui sont toutes véritablement obligatoires.
J ajoute en finissant, qu'il est indispensable de s'en imposer quelques-unes de surérogation.
Bossuet a dit cette effrayante parole : la perte de plus d'une âme a commencé par la respiration sensuelle d'une fleur ; ce qui signifie que si l'on s'accorde tout ce qui est permis, on finira certainement par s'accorder ce qui est défendu.
Tout plaisir accoutume ou achemine à la sensualité : il la flatte, il la caresse, il en augmente
les exigences, il la rend plus impérieuse. Que faire? S'interdire tout plaisir? Non, mais s'en refuser quelques-uns. Et il y va du salut.
Mesdames, je ne voudrais pas que cette instruction très importante n'eût d'autre portée que l'application à votre utilité, c'est-à-dire à votre sanctification personnelle. |
Il faut que par vous le sens chrétien de la mortification et de la pénitence se rétablisse dans vos familles.
J'ai dit, en commençant, que le grand pape Léon XIII avait fini sa vie, en se demandant jusqu'où irait l'altération de ce sens : car elle est évidente. Quant au saint pape actuel, il prêche d'exemple j pour le restaurer.
N'est-il pas trop vrai que nous ne voyons pas assez comment nos familles chrétiennes compatissent au mal de la cause qui est la leur, par leurs mortifications ? M
Oh 1 Mesdames, comprenez et faites comprendre qu'il n'y a de vies fécondes que les vies mortifiées.
C'est une loi qui semble écrite dans la nature même. Le laboureur déchire la terre, pour la préserver des ronces. Le vigneron taille le cep, pour lui faire porter des fruits de qualité, et ainsi de suite.
Bref, saint Paul nous a parlé de la mortification en disant qu'il achevait de souffrir en sa chair pour suppléer aux manques de la passion du Christ.
LA MORTIFICATION
La justice est là : le Christ s'est avancé jusqu'au point où il devait le faire pour souffrir pour nous.
Il nous attend pour le continuer. Voudrons-nous le faire? Problème de vie ou de mort I
Résolvez le problème dans le sens de la vie, Mesdames, vous le résoudrez du même coup dans le sens du bonheur, même en ce monde.
Dussé-je paraître paradoxal : je vous le dis, on ne jouit bien que de ses privations.
Il y a quelques jours, je recevais l'aumône des vieillards des Petites- Sœurs des Pauvres pour le denier du culte : Cinquante francs ! ces pauvres vieux, ce qu'ils avaient de bonheur dans les yeux à faire cette offrande ? Et quelle leçon 1
Mesdames, nous sommes chrétiens : prenons la Croix et allons par la Croix à la gloire.
Amen.
L'APOSTOLAT
L'APOSTOLAT
Mandavit Deus unicuique de proximo suo.
Dieu a donné à chacun de nous la charge de son prochain,
(Eccli. XVII, 12.)
Mesdames,
E matin, c'était de l'âme chrétienne à base de pénitence et de mortification que nous traitions.
Ce soir, c'est de l'âme apostolique que nous nous occuperons.
Vous rappelez-vous ce dialogue d'une sombre solennité que Jéhovah, le Seigneur, soutint avec le premier fratricide pour lui reprocher son crime : « Gain, où est ton frère? — Mon frère, eh 1 que m'importe? suis-je chargé de sa conduite? o
Dans cette parole u où est ton frère? » il n'y
avait pas que l'annonce du jugement et le prélude du châtiment : il y avait aussi, je le crois, une vague première esquisse de la législation de l'apostolat. Hier soir, en vous parlant de notre jugement particulier, je vous faisais entrevoir que nous y entendrons parler de u nos frères » , c'est-à-dire des âmes qui auront cheminé dans l'existence terrestre en même temps que nous, et pour qui il restera à voir si nous aurons été surnaturellement fraternels ou à quelque degré Caïn.
Préparons-nous, Mesdames, à subir cette discussion : et à cette fin conférons ce soir de l'apostolat, dont je rappellerai et préciserai la nature obligatoire pour en indiquer ensuite les principales formes.
Oh! que l'illusion est facile et qu'elle est répandue sur ce point, pourtant capital, des obligations de la vie chrétienne I Une âme droite comprend sans peine le souci qu'elle doit avoir de son salut propre : la vie présente ne conclut évidemment pas : par conséquent, il faut préparer l'autre.
Ce que l'on comprend moins, c'est qu'il faille aussi travailler, et de tout son pouvoir, au salut de ses frères.
L APOSTOLAT
Avec une âme généreuse et un cœur bien placé, on poussera jusqu'à envisager comme un noble soin, comme un beau rôle facultatif celui du dévoûment aux autres membres de la famille humaine.
Or non : pas cela : il s'agit de devoir : et je le prouve.
N'avez-vous pas entendu mon texte : Mandavit Deus unicuiqiie de proximo suo? Il n'a pas conseillé aux cœurs mieux faits : il a donné des ordres à tous : uniciiique, et ces ordres portent que nous ne po"uvons traiter personne en étranger, et que tous sont obligatoirement le prochain pour nous.
En saurait-il être autrement? La a famille humaine )) n'est pas un mot, mais une réalité : ce qui veut dire que nous avons des liens en notre commun Père, lesquels nous font solidaires. Je disais hier : nos vies se mêlent : c'est encore plus vrai que nous ne le pensons : à elles toutes, elles déterminent une atmosphère qui caractérise le groupe qu'elles forment, la province, la ville par exemple, dont le trait de physionomie est ou la légèreté, ou le sérieux, ou tel autre : ce ne sont pas les murs ni le climat qui donnent à une ville ce tempérament moral, mais les habitants, et ceux-ci, après l'avoir créé, y participent. Oui, nous participons les uns aux autres, malgré nous, sans y penser : si bien que de chacun de nous l'on peut
dire: Positas est hic in rainam...^ instruments de ruine ou de salut — nos vies sont des livres ouverts où nous donnons à lire le bien ou le mal — mais nous sommes des instruments libres : et par conséquent il est clair que nous devons opter pour l'œuvre de résurrection, donc nous faire apôtres.
Tous les saints ont été apostoliques, c'est-à-dire, soucieux de l'âme du prochain. Un trait vraiment significatif à ce propos est celui de la Samaritaine. Cette pauvre femme, à peine a-t-elle compris le don de Dieu qu'elle court à la ville le partager : ce n'était pas encore une sainte, c'était une néophyte toute fruste, et déjà un apôtre — tant il est vrai que l'amour de Dieu et l'amour des âmes sont moins deux amours qu'un double amour s'allumant et s'en [retenant au même foyer.
Après la Samaritaine, je ne nommerai pas sainte Thérèse, qui, vous le savez, du fond de son couvent convertit plus d'âmes que François Xavier.
Mais véritablement, comment une âme chrétienne qui comprend ce que valent les âmes, qui a médité la Crèche et la Croix, la valeur des sueurs et du sang d'un Dieu, pourrait-elle dire l'affreux mot : u tant pis I » sur des âmes qu'elle voit se perdre ?
1 Luc, II, 34.
L APOSTOLAT
Après vous avoir invitées à faire un acte de foi au devoir de l'apostolat, je veux, Mesdames, vous dire encore que les chrétiens, non voués par profession à l'exercice de ce ministère, s'en sont jusqu'ici trop laissé distraire par les préoccupations de la charité matérielle.
C'est assurément l'honneur de notre religion divine d'avoir suscité cette merveilleuse assistance des besoins corporels du cher prochain, qui ne laisse personne insensible et à laquelle tous nous prenons part. Mais l'on n'a pas toujours compris, ou pas assez, que ce n'est pas que dans son corps que le prochain a faim et soif : il y a une faim de l'esprit et du cœur qui sévit plus que l'autre : on n'y pense pas assez. Je dois dire que l'apostolat ou que la charité intellectuelle et morale est presque v,ne vertu jeune, à laquelle on a songé depuis pas bien longtemps, et ce n'est presque que d'hier qu'on a songé à l'organiser dans le monde, par petits groupes, encore trop rares !
J'appelle de toute mon âme votre attention sur cette très importante considération.
Et je passe à l'autre point de notre entretien : les formes que doit revêtir l'apostolat d'une âme chrétienne dans le monde.
Si nous aimons les âmes, nous serons spontanément ingénieux à découvrir les procédés efficaces pour leur être bienfaisants.
Si nous aimons les âmes I mais entendez bien la portée de ce principe. Nous aimons, en effet : parents, proches, amis : qu'aimons-nous en ces êtres chers? leurs personnes visibles, leurs qualités, leurs sentiments généreux? ou bien leur âme? ce n'est pas la même chose, et vous le sentez bien : on peut beaucoup et légitimement aimer, d'une manière naturelle, sans songer à l'âme de ceux que l'on aime.
Gela dit : i*" je demande que vous soyez apôtres par l'exemple et la publique fermeté chrétienne de vos vies.
Notre-Seigneur commença par faire, puis il donna la théorie. Vous savez que son grand disciple François d'Assise disait souvent à frère Léon : u Allons prêcher ! » et il sortait par la ville, ne prononçait pas un mot, il se montrait dans sa pénitence et tout le rayonnement de son feu intérieur. Il prêchait par l'exemple.
Quel agrandissement prendraient tout de suite nos vies, si elles s'inspiraient de la préoccupation d'édifier : soit qu'il s'agisse de nous rendre aux
1, APOSTOLAT
offices de l'église, quand nous aurions tout prêt un motif ou un prétexte de nous abstenir : soit qu'il s'agisse d'ordonner une réunion de famille dans telle ou telle note : et, en un mot, notre conduite restant toujours l'expression intégrale de nos convictions chrétiennes, par l'exemple !
L'exemple, Mesdames, c'est le parfum de la vie. Aux jours d'ordination, quand l'Evêque a fini d'accomplir les rites sacrés, il adresse à ses nouveaux fils spirituels cette belle parole : Sit odor vitœ vestrœ delectamentam Ecclesiœ Dei ! Que désormais l'odeur de votre vie soit la joie de l'église de Dieu !
Et la voilà, l'idée vraie sur la vie non pas sacerdotale seulement mais chrétienne : qu'elle soit un parfum et que ce parfum s'exhale de manière à réjouir ceux qui le respirent : à ce prix l'apostolat de l'exemple !
2° Puis il y a l'apostolat de la parole.
Votre rôle de femmes ne vous appelle pas à prêcher. Mais toute la parole n'est pas dans la prédication : outre que peut-être celle-ci, la prédication, est-elle d'autant plus vraie, d'autant plus efficace, qu'elle se confond davantage avec la parole pure et simple. Il n'y a pas besoin d'avoir une chaire à prêcher pour faire de l'apostolat de parole.
Dieu vous a donné le talent de savoir glisser, quand il le faut, le mot d'à-propos discret et ferme dont la portée n'a pas de rivale. Respectez ce don :
usez-en. Il existe dans tous vos entourages des âmes qui, je vous l'assure, sont accessibles à l'influence d'une bonne parole, pour être délivrées d'un doute, relevées d'un abattement, soutenues dans une tentation.
Or, on s'occupe aujourd'hui beaucoup de féminisme : mot qui signifie, dans son acception juste et vraie, le développement du rôle social de la femme : le fond de la thèse est indiscutablement légitime.
Mais je sais, pour ma part, un ancêtre chrétien de tous les féministes d'aujourd'hui, et dont l'imitation, pour vous, Mesdames, avancerait la solution de beaucoup de problèmes. C'est de la vierge romaine, sainte Cécile, que je parle. Elle avait une situation hors de pair, fille des Metellus, dans la société de son temps. Elle tenait le train de maison de son rang, avec la discrétion que lui enseignait sa foi. Fiancée à Valérien, qui est païen, brusquement elle se trouve placée en telle situation où il lui faut faire face à la justice des tribunaux de l'Empire et au sentiment de Valérien. Comment elle se comporta ! écoutez ce qu'en dit l'Eglise : a Cœciliay famula tua, Domine, quasi apis tihi argumentosa deseroit : Votre servante Cécile, Seigneur, vous a servi comme une abeille raisonneuse. »
Voilà, Mesdames, la féministe dont je rêve, c'està-dire de la femme apôtre par la parole : (( abeille
L APOSTOLAT
raisonneuse », une langue forte de ses invincibles convictions et douce en même temps du miel que distille son cœur.
3° Enfin, Mesdames, soyez apôtres par la prière.
Nous savons bien, tous, professionnels ou non professionnels de l'apostolat, que la prière est par excellence l'arme de combat, l'instrument de conquête ; j'ai nommé sainte Thérèse, et, tout le long de l'histoire, c'est de même.
Gomme conclusion très pratique de cet entretien, voici. Mesdames, ce que je voudrais que vous comprissiez bien, vous, femmes chrétiennes.
Nous sommes à une heure de crise, c'est certain. Personnellement, je suis à mille lieues de désespérer de l'issue. Mais je n'entends pas de la même manière que d'autres, les procédés du dénoûment.
Il y en a qui disent : « Avec ce gouvernement? ces ministres ? » — C'est vrai — qu'on les change, et ce sera un changement de noms, pas autre chose.
(( Pourquoi ? » parce que le gouvernement est une résultante du Parlement.
« Mais alors, changeons le Parlement ! » Je ne demande pas mieux, et il mérite l'opération. Mais le moyen ?
En voyez-vous d'autres que celui qui consiste à changer le collège électoral ?
Qu'est-ce que c'est que de changer le collège électoral ?
Mesdames, c'est faire des chrétiens ou du moins des âmes honnêtes, en prenant pour matière ceux qui ne le sont pas, même de bonne foi.
Et à cela comment arriver ?
Ah ! je ne vois pas d'autre moyen que le mien, que je vous confie : l'apostolat.
Voyons, Mesdames : on dit parfois : « j'ai mes pauvres » : très bien ; pourquoi ne vous mettriezvous pas à avoir « vos âmes » ? Pas besoin qu'elles soient pauvres I Mais prendre dans le cercle de vos relations tels et tels à l'amélioration desquels vous vous attacheriez résolument I par l'exemple, la parole, la prière I
Je vous dis. Mesdames, que mes prêtres ne me suffisent pas au labeur de l'apostolat, et que je compte sur vous : c'est un devoir, et c'est entendu.
Amen.
L'AME CATHOLIQUE
>^èmmi^mms^^s^^m>;m^smm^
L'AME CATHOLIQUE
Unum corpus estis in Domino.
Vous ne formez qu'une seule et même corporation dans le Seigneur.
(Rom. XII, 5.)
Mesdames,
'e texte ne peut pas, à lui seul, vous faire enten- 'dre de quel sujet j'ai l'intention de vous entretenir ce matin.
Mais vous ne tarderez pas de le savoir. Et cependant, avant de vous le dire, je veux vous faire admirer la beauté du texte lui-même. Voilà saint Paul qui évangélise de son mieux en allant, à pas de géant, d'une grande ville à une autre grande ville : au fur et à mesure son apostolat donne quelques fruits : et quand l'apôtre se retire,
il a laissé à Corinthe, à Athènes ou ailleurs, je suppose quelques centaines de recrues chrétiennes.
Un jour il leur écrit, et c'est pour leur dire que, eux, ne forment qu'un seul corps dans le Seigneur.
Avant l'Evangile, Mesdames, on ne savait pas, on ne soupçonnait pas ce qu'était cela : ne former qu'un seul corps : l'humanité s'éparpillait, se divisait au gré des convoitises de tous ses membres : les nouveaux convertis prirent consistance, ils devinrent une force, parce que l'apôtre leur donna ce trait d'union — le Seigneur — : vous ne formez qu'une seule corporation dans le Seigneur.
Et cette instruction définissait ce que j'appellerai l'âme catholique.
C'est de l'âme catholique que je pense vous parler ce matin — l'âme catholique après l'âme apostolique d'hier soir, et après l'âme chrétienne d'hier matin.
Qu'est-ce que l'âme catholique P
Ouels sont ses devoirs ?
Saint Paul n'a fait et n'a pu faire que développer la doctrine du Maître, lequel avait déjà si délicatement esquissé le dessin de l'âme catholique, en disant : (( Je suis le cep, vous êtes les branches. » C'est la
L AME CATHOLIQUE
même sève évidemment qui nourrit celle-ci et celui-là : séparez les rameaux du cep, ils cessent de vivre. Lame catholique a conscience de deux choses : d'abord de la source d'où lui vient sa vie, et ensuite de la communion où cette source de vie la met avec toutes ses sœurs coparticipantes du même bienfait.
Notre- Seigneur acheva de former l'âme catholique par l'efficacité de sa prière après la dernière Cène, quand il dit : a Mon père, qu'ils soient un, comme nous le sommes I » Il parlait de toute son Eglise, dont le noyau vivant était sous ses yeux, en la personne des apôtres.
L'âme catholique, Mesdames, eut un merveilleux printemps dans les manifestations de sa jeunesse : par exemple, on la voit tout entière en oraison pour obtenir, et elle l'obtient, la délivrance de son chef visible, Pierre, qui est en prison : par exemple, elle reçoit, je ne sais combien de fois, les félicitations de saint Paul, qui la remercie en même temps de ce qu'elle sympathise soit à ses souffrances à lui, soit aux épreuves du reste de la chrétienté.
C'est cette âme catholique dont la vue arrachait aux païens l'exclamation : a Vraiment comme on s'aime là ! »
Peut-être avez-vous lu. Mesdames, les beaux livres, à peu près historiques, Fabiola de Wisman, Callista de Newman, qui font revivre les mœurs de
la chrétienté primitive, de cette pauvre chrétienté traquée par la persécution et qui ne parvenait pas à s'assurer un gîte tranquille sous le soleil, même au prix de son invincible patience. Un romancier contemporain, que je me garde de recommander sans réserve, l'auteur de Qao Vadis, a renouvelé les mêmes tableaux. Et tous ces auteurs sont unanimes pour témoigner de l'intense chaleur dont l'âme catholique vivait alors, presque insouciante de ce qui était le sort personnel, mais au contraire absorbée par l'intérêt de la cause.
Et plus tard ce sera de même, avec un relief historique un peu moins vif, parce que le champ où il se prend se sera trop agrandi.
Mais, pour comprendre encore ce qu'est l'âme catholique, pensez, entre autres, à ces deux femmes, vraies rivales, ou plutôt vraies sœurs pour cet ordre d'excellence et de mérite : Catherine de Sienne et Thérèse : la première a vécu pendant le grand schisme d'Occident ; la seconde, quand naissait le protestantisme : toutes deux ont des accents déchirants pour exprimer la souffrance que leur cause le mal de l'Eglise.
C'est donc cela, Mesdames, l'âme catholique : quand on l'a, on vit principalement de la vie principale et non pas de sa petite vie domestique ou privée : on communie ardemment aux épreuves de l'Eglise comme à ses joies quand elle en a.
L AME CATHOLIQUE
A la question : êtes-vous des âmes catholiques ? je ne répondrai pas ; car il serait impertinent de vous la poser.
Donc disons les devoirs de cette âme.
I" Quand on a l'âme catholique, le premier et capital devoir est d'essayer de comprendre la situation, telle qu'elle est, d'y entrer, de s'y trouver bien, puisque Dieu le permet, de n'y pas perdre son temps à gémir, car les gémissements ne mènent à rien.
Il s'agit de nous. Mesdames, et nous prétendons avoir Tâme catholique : nous l'avons.
Regrettons, si vous le voulez, et je le veux aussi, la situation qui nous est faite à cause des âmes que troublent ces bouleversements et qui, pusillanimes, en seront les victimes.
Cette conséquence n'est pas notre faute : passons.
Et aussitôt soyons fiers.
Voilà que notre Eglise vient d'être mise en demeure de choisir entre la pauvreté, le dépouillement total, et une capitulation de conscience.
Tout autre qu'elle aurait choisi autrement qu'elle ne l'a fait : les capitulations de conscience comptent pour si peu dans le monde, quand il s'agit de sauver des intérêts.
Mais les capitulations de conscience, voilà ce qui ne s'est jamais vu, ce qui ne se verra pas dans l'Eglise catholique. Aussi quand le démon de la tentation s'est dressé, et que du haut de la loi de igoB, il lui a dit : « Je te donnerai ou je te laisserai tout cela, à condition que..., )) elle a répondu : condition impossible.
Quel beau geste que celui-là. Mesdames.
D'ailleurs je crois que, surtout maintenant, après certaines équivoques dissipées, tout le monde est dans l'admiration.
Et il faut que notre âme catholique tressaille et dise : l'honneur est avec moi.
2*^ En suite du beau geste, geste de conscience, entendez bien : nous ne pouvions pas ne pas le faire, nous voilà précipités dans l'absolue détresse.
Le problème du pain de demain se pose. Je l'ai dit dans ma lettre pastorale... les premiers apôtres furent plus favorisés que nous ne le sommes : ils avançaient selon leurs moyens ; pour nous, c'est de ne pas reculer qu'il s'agit. Saint Bénigne avait peut-être quatre ou cinq catéchistes, l'évêque de Dijon a six cents prêtres qui ont le droit de lui demander le pain quotidien.
Or, que ferons-nous ?
Ah ! Mesdames, on ne serait pas embarrassé de répondre, s'il y avait des âmes vraiment catholiques, assez ! des âmes qui comprennent les sacrifices de
LAME CATHOLIQUE
circonstance, obligatoires, car c'est la cause qui les demande.
En l'année 3i2, Mesdames, tout d'un coup, l'empereur Constantin donna, par l'édit de Milan, la paix à l'Eglise. Aussitôt que l'Eglise eut la paix, tranquillement elle monta de ses catacombes et se trouva installée au soleil. C'est donc qu'elle possédait antérieurement. Sous le régime de la persécution, et sous le couvert d'associations diverses, principalement des collèges funéraires de droit commun, elle avait fondé immeubles et meubles cultuels, dotations pour son clergé, ressources de mutualités, écoles... tout cela sous le fer du bourreau I
Comment avait-elle ainsi prospéré au milieu de sa mort quotidienne ?
C'est que. Mesdames, des âmes catholiques s'étaient données tout en'ières à ses besoins présents et futurs : telles les admirables hôtesses de saint Pierre, Praxède et Puden tienne : telle Cécile que je célébrais hier à un autre titre : et tels d'innombrables chrétiens et chrétiennes de moindre condition sociale qui avaient l'âme catholique.
Ils nous ont donné l'exemple. Nous n'aurons plus le mérite de l'invention : aurons-nous celui de l'imitation ? A nous de voir et de répondre.
Mesdames, vous voulez probablement que je vous aide à répondre, et que je précise la formule de la
réponse : j'hésite et il me répugne de le faire, mais, s'il le faut, voilà :
Je ne demande à personne de s'appauvrir pour remplir le devoir d'une âme catholique de l'heure présente, mais, vu les circonstances, je demande deux choses.
La première, qu'on s'interrompe de s'enrichir.
La seconde, qu'on se prive, qu'on restreigne ses besoins et que de l'économie ainsi faite on donne le prix à l'Eglise.
Tout est là.
Oh ! Mesdames, nous avons à vivre à une si belle heure ! âmes catholiques, membres d'une société qui n'a jamais été plus resplendissante d'honneur qu'elle ne l'est, participez à son soutien spirituel et temporel ! il faudrait être incapable de sentiment pour no pas se sentir entraîné à ce dévoûment !
Faites connaître l'âme catholique, Mesdames, son idéal et ses devoirs. Pour cette fin, je compte sur vous.
Amen.
LA PIÉTÉ. SON REGIME
LA PIÉTÉ. SON RÉGIME
Mesdames,
Sec tare pietatem.
Sois pieux.
(I. Tim.,VI, 11.)
apostolique et ce soir, vous entretenir de l'âme pieuse.
C'est à dessein que j'ai mis pieuse et pas seulement religieuse, et mon dessein est de protester tout de suite contre un préjugé que vous connaissez peut-être pour être celui des autres, mais auquel TOUS ne participez certainement pas : le préjugé contre la piété. Par exemple, on entend dire : telle personne n'est pas pieuse, mais elle a des principes, elle est religieuse : pour un peu plus on la mettrait
à un niveau plus élevé pour ce qu'elle a des principes et qu'elle n'est pas pieuse. La piété sent je ne sais quoi d'infirme et de faible, qui convient aux enfants, aux jeunes filles principalement, et à l'autre extrémité de la vie.
Conception misérable et absurde. Si quelqu'un n'est point suspect de mièvrerie et de fadeur, je vous assure que c'est saint Paul : et saint Paul dit à son disciple simplement : « sois pieux » .
Au reste, nous réhabiliterons, je pense, la piété, en expliquant sa vraie nature : en suite de quoi nous dirons le régime qui lui convient dans votre état.
Qu'est-ce que la piété ? ce n'est ni la foi, ni l'espérance, ni même la charité, mais une vertu à part qui embrasse les autres et les unifie. C'est une disposition générale de toute l'âme qui la rend familière avec Dieu, lui fait aimer sa conversation et lui donne à son égard une attitude filiale. Voilà le mot.
Nous avons eu le bonheur de connaître et de pratiquer la piété filiale envers nos parents : la piété pour Dieu est un sentiment de même sorte, avec uni respect de plus qui s'élève jusqu'à l'adoration pour s'y abîmer avec délices.
LA PIETE. SON REGIME
C'est à cause précisément que la piété est un sentiment filial qu'elle ne fut à aucun degré connue de l'antiquité avant le christianisme. Quand Gicéron, une fois ou l'autre, parle de piété envers les dieux, c'est dans le sens de révérence, et non dans le sens d'amour. Le peuple juif, lui non plus, ne fut pas à proprement parler pieux. Il y avait trop de tonnerre au Sinaï pour que la crainte ne l'emportât pas. Israël fut religieux, pas plus.
Mais Notre-Seigneur est venu : et un jour ses disciples qui le voyaient si constamment en communion avec son Père, lui dirent : « Maître, appreneznous à prier. » Alors, exauçant cette touchante requête : voici, dit-il, quand vous voudrez prier, comme il faudra vous exprimer : a Notre Père qui êtes aux cieux, etc. »
Avec ces deux simples mots a Notre Père )), qui n'avaient jamais été entendus, Notre-Seigneur fit une révolution dans l'histoire de la religion. Oui, parcourez la Bible : vous y trouverez de très belles prières, tombées des lèvres des Patriarches ou de Judith ou d'Esther, ou de Tobie, ou de Job, ou de David ou de Jérémie : pas une seule fois vous ne trouverez Dieu interpellé du nom de Père : il a fallu qu'un Dieu, l'Homme-Dieu, autorisât cette familiarité : mieux que cela, il l'a prescrite et popularisée : après avoir nommé Dieu Père, dans son oraison, il y est revenu à maintes reprises,
notamment dans son sermon sur la Providence en disant : Ne soyez pas exagérément inquiets et en souci : votre Père céleste connaît vos besoins.
Aussi je répète, y aviez-vous jamais songé ? qu'il a révolutionné la religion, en en faisant la piété, par là qu'il nous établissait avec Dieu dans les rapports d'enfants avec leurs pères.
Il suit de là. Mesdames, que ceux qui pensent être religieux sans vouloir être pieux, demeurent dans l'Ancien-Testament : ce sont des fils d'Abraham ; mais religieux chrétiens et pas pieux, c'est impossible.
Le sentiment filial qu'est la piété ne réside pas seulement ni principalement dans la sensibilité : il n'est pas nécessairement une jouissance : la piété a son siège dans la volonté et au centre de l'âme, fondée qu'elle est sur la foi qui éclaire la face d'un Père au ciel.
Le même saint Paul, qui avait dit à son disciple : u sois pieux, » ajoutait « la piété est utile à tout », parole qu'on a parfois coupablement transformée en une sottise qui serait de dire : « la piété sufiBt à tout )) , comme si elle dispensait d'avoir du j ugement, du bon sens, de l'initiative et du courage.
Il n'est pas moins certain que la piété est utile à tout :
Elle développe notamment l'intelligence des choses de Dieu ; Notre-Seigneur disait un jour à son
LA PIETE. SON REGIME
Père : « Conjîteor tihi, Pater. . . abscondisti prudentihus... vevelasti parvulis ^ . . . » Les Docteurs de la Loi, les grands de la nation n'entendaient rien au dogme chrétien dont ils savaient pourtant les formules : et les petits au contraire entraient tout droit dans ces clartés, ils buvaient cette lumière ; ils se l'assimilaient comme du lait : et la pauvre femme du peuple s'écriait : « Beata viscéral... »
Aujourd'hui de même on rencontre d'autres femmes du peuple qui ont des lumières extraordinaires sur Dieu, sa Providence : c'est la piété qui les instruit. Il me souvient qu'un jour, un ancien condisciple de Saint-Sulpice m'écrivait en m'annonçant la mort de sa vénérable grand'mère, une bretonne : « Ma grand'mère n'avait lu de sa vie que trois livres : l'Evangile, l'Imitation et le Guide des pécheurs ; il lui est arrivé souvent de me mettre dans l'embarras avec ses questions et de m'en tirer avec ses réponses. »
D'autre part, la piété répand sur la vie une grande douceur, une sérénité, une paix que ne soupçonnent point ceux qui ne les éprouvent pas.
Aspirons donc, Mesdames, à devenir pieuses de plus en plus, c'est-à-dire des âmes filiales envers Dieu : et développons autour de nous celte notion juste et pleine d'attraits qui est celle de la piété.
* Luc, X, 31.
A Pavant-dernier siècle, l'hérésie janséniste faillit tuer la religion en même temps que la piété, en substituant la crainte à l'amour, le Maître au Père, l'esclave à l'enfant. Ce fut alors et en réaction contre le péril, que Dieu permit et bénit le magnifique essor de la dévotion au Sacré-Cœur, qui est tout amour, et par conséquent essentiellement école de piété.
Passons au second point de notre entretien : à quel régime convient-il de mettre notre piété pour la nourrir?
1° D'abord au régime de la prière : cela va de soi. La prière est la parole de l'enfant au Père céleste — si cette parole se tait, entre eux cessent les relations — et en vérité, une âme qui ne prie pas, peut-on dire qu'elle vit en âme.^
Mais de quelles prières s'agira-t-il principalement ?
Avant tout, celles qu'on appelle du matin et du soir.
La prière du matin est le baptême de la journée ; celle du soir, l'adieu filial avant le repos est le baptême de la nuit: journée et nuit païennes, qui ne reçoivent pas ces sortes de baptêmes.
LA PIETE. SON REGIME
Outre ces prières, toutes celles que vous voudrez, pourvu qu'elles aient l'approbation de l'Eglise. Et c'est un point sur lequel il faut que j'insiste auprès de vous, Mesdames, car il faut que je puisse compter sur vous pour faire, autant que je le dois, la guerre à un certain parasitisme de dévotion, qui cause beaucoup de mal aux âmes et à l'Eglise.
Tantôt, ce sont des prières bizarres accompagnées ou sanctionnées de prophéties dont jamais personne n'a su quel fut le prophète, à tout le moins suspect.
-Tantôt, bien que ce que je vais dire soit à peine croyable, mais je l'ai vu, ce sont certaines manières d'apprêter les prières qu'on dirait empruntées du bouddhisme ; nous avons vu mettre en bouillon ou en tisane des petits papiers contenant des formules de prières, et cette thérapeutique était extrêmement recommandée : même on la croyait efficace, puisque l'expresse condamnation de l'Eglise ne parvint pas à calmer le zèle des bonnes religieuses qui la propageaient.
Condamnée aussi la prière organisée en (( boule de neige », et avec tant d'autres 1
Mesdames, de même qu'il y a des palais avariés qui se plaisent à d'invraisemblables aliments, de même il y a des sentiments religieux, sincères, mais pervertis ou qui se pervertissent avec les pâtures absurdes dont ils s'imaginent avoir besoin.
Tous les goûts, dit-on, sont dans la nature : possible, mais ne doivent pas être admis dans la religion.
Quand on a à son service le Pater, Y Ave Maria, les admirables antiennes de la liturgie, tout VAdoro te, VO Sacrum conviviam, le Salve Regina, le Monstra te esse Matrem, cela et tant d'autres choses, vouloir encore autre chose, c'est avoir une faim de malade, qui indique un trouble dans l'appétit.
Mesdames, soyons classiques dans nos prières, c'est-à-dire liturgiques et catholiques.
2° En second lieu, nourrissons notre piété de dévotions saines : celles envers la Sainte Vierge, qui forme un ordre à part, envers saint Joseph, envers les saints Apôtres, et nos saints Apôtres, nos saints à nous : Bénigne, Bernard, Jeanne de Chantai, la bienheureuse Aleth...
Prenons garde de nous égarer dans l'exotisme : ceux de chez nous suffisent, et j'entends la grande authentique patrie catholique.
3° En troisième lieu, la piété a grand intérêt à se nourrir d'un peu d'oraison : dix minutes. Mesdames, au moins, sitôt après le lever, si c'est possible, passées à converser avec Dieu, avec ou sans le secours d'un livre, et la conversation aboutissant à une conclusion pratique très précise I
4° Enfin, je ne veux pas charger le régime dont
LA PIETE. SON REGIME
je parle, mais, au-dessus de tout, la très parfaite fréquentation des sacrements.
Toute notre vie est sujette à la maladie et à la mort. Ce sont les sacrements qui entretiennent, protègent, réforment et développent la vie.
A cet égard, il vient de se passer, dans l'Eglise, un fait considérable qui peut-être ne vous a pas été expliqué.
Il y avait, Mesdames, jusqu'à ces derniers jours, deux grands messages du Magistère de l'Eglise relativement à la fréquentation de la Table sainte. Au début du xiii^ siècle, le Concile de Latran avait dit : obligation pour tout fidèle de communier une fois l'an, sous peine de péché grave.
Au xvi^ siècle (i563), le Concile de Trente disait que sans rien changer à l'injonction précédente, l'Eglise exprimait le vœu que les vrais fidèles fussent en état de s'asseoir à la Table sainte chaque fois qu'ils assistent au Saint-Sacrifice.
Depuis lors, la communion fréquente était devenue une habitude pour quelques-uns, hélas trop petit troupeau !
Et les théologiens discutaient sur les conditions requises pour fréquenter la communion.
Les uns plus rigoureux, les autres plus conciliants.
L'Eglise laissait dire.
Elle vient de parler. Et elle a dit formellement que son vœu ardent est voir communier beaucoup :
pas besoin de tarifer autant qu'on le faisait les dispositions requises : reste sans doute et assurément la grande condition formulée par saint Paul : Probet semetipsum homo : mais l'état de grâce et l'intention de mener autant qu'on le pourra la vraie vie chrétienne, voilà les seules conditions théologiques de la communion fréquente.
Quelque temps plus tard, il y a deux mois, l'Eglise relâchait notablement les exigences du jeûne eucharistique en faveur des malades chroniques.
Et tout cela prouve à l'évidence qu'elle veut nous attirer de plus en plus à la Table eucharistique. Là nous serons le petit troupeau que nous pourrons : il grossira : nous nous y emploierons.
Vous, Mesdames, vous en serez le noyau ; et, je vous en prie, vous le recruterez par les méthodes d'apostolat, dont je vous parlais hier.
Oui, que tout le régime de votre piété vous fasse aboutir et qu'il se consomme là : là, ô mon Dieu, où vous êtes plus que Père, Cibas viatoram, Pain des voyageurs, en attendant d'être la lumière, la joie, la félicité inamissible de vos convives dans l'éternelle gloire.
Amen.
L'AME DE FOI
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L'AME DE FOI
Quid timidi estîs, modicœ Jîdei ?
Gens de peu de foi, que craignez- vous ?
(Matt., VIII, 26.)
Mesdames,
îJpETTE parole appartient à l'épisode évangélique ' '^ de la tempête apaisée. Méditons-la.
Jésus entra dans une barque accompagné de ses disciples. Le temps était calme, et la mer était d'huile, comme disent les marins : et la pêche semblait devoir commencer, puis se continuer sans incident. Jésus n'y prenait sans doute pas part, se bornant à être parmi les siens, qui, de leur côté, absorbés par la besogne, le laissèrent à sa prière et à son recueillement.
Tout à coup un vent violent se leva, et ce fut une
vraie tempête contre laquelle la petite barque n'était pas armée : aussi allait-elle être infailliblement submergée, quand ses matelots épouvantés se tournèrent vers le Maître qu'ils croyaient assoupi et ils lui crièrent leur épouvante : a Sauvez-nous ! nous sommes perdus ! »
Jésus leur dit : « Gens de peu de foi, que craignezvous ? » Puis, il fit sur les flots un geste qui aussitôt les apaisa : après quoi ce fut un grand calme.
Voilà le récit évangélique.
Mesdames, il m'a paru que notre court entretien de ce matin, succédant à la communion que vous venez de faire en grand nombre, devait par haute convenance nous retenir très près du Maître : et pour ce motif, je lui ai choisi pour cadre la page du Saint EA^angile que nous venons de lire et que je vais commenter, pour en dégager, je le dis d'avance, la leçon de confiance en nos épreuves quelconques.
Notre-Seigneur est entré dans la barque de notre âme au jour de notre baptême. Il y a fortifié, affermi son installation le jour de notre première communion, ensuite, par combien de grâces, par combien d'autres communions !
Notre barque s*est mise à naviguer, assurée de
L AME DE FOI
cette présence : elle a cru, elle a pu croire naïvement que rien jamais ne la troublerait.
Nous avons connu, tous, ces sécurités I Quand on a Jésus à son bord, quoi craindre?
Quoi craindre ? non pas la submersion : non : mais la tempête, oui bien, elle est toujours possible, elle est même fatale : la navigation de la vie, pour peu qu'elle dure, ne va pas sans tempête. C'est de quoi il faut que nous soyons bien avertis.
Les tempêtes de la vie sont de deux sortes : les unes s'amassent longuement et on les voit venir — celles qui consistent dans les épreuves de santé, dans les deuils, dans la mort de personnes chères, ou les revers de fortune.
Les autres se déchaînent brusquement : telles certaines tentations, ou même tels chocs durs qui se produisent au cours de la vie ordinaire — un mot, un blâme, une contrariété suffit pour déchaîner les flots intérieurs — il nous arrive de commencer des journées radieuses qui finissent profondément sombres. C'est que toutes nos passions ne sont qu'endormies, jamais vaincues, jusqu'à notre dernier soupir.
Or, quelle qu'en soit la forme ou l'origine, que se passe-t-il, pendant que sévit l'orage? tentation de sensualité, ou de colère, ou de susceptibilité froissée et de vulgaire mauvaise humeur ? Ce qui se passe ?
La raison s'obscurcit, l'intelligence n'a plus ses
clartés accoutumées, le cœur ému se trouble, la volonté chancelle.
Toute la barque est démontée, les flots lui battent les flancs, le vent la secoue : va-t-elle chavirer ? sombrer ?
Cependant le divin pilote ne Ta pas quittée encore : car ce n'est que la tentation et pas la chute, qui seule lui ferait prendre coup. Que fait-il ? Il semble dormir !
Il semble dormir ! mais le sommeil de Jésus est une veille, ce n'est qu'un sommeil apparent. Le Psalmiste avait chanté cette veille en disant : Non dormitat qui custodit Israël: il ne dort pas Celui qui garde Israël : et bien moins saurait-il dormir Celui qui s'est constitué le gardien d'une âme baptisée, d'une âme tout empourprée de son sang I Avez-vous compris les paroles dont tout à l'heure j'accompagnais la distribution de l'Hostie-sainte ? Corpus... custodiat... : donc ce n'était pas en visite de passage qu'il venait, mais en vue d'une résidence permanente, in vitam œternam. Par conséquent, rien n'est plus certain que sa prière dans la barque de votre âme, même alors que l'épreuve la secoue.
Il dort, croyez-vous : ah ! que le sommeil d'un Dieu est d'une magnifique lucidité I
L AME DE FOI
Ce sommeil est une concentration d'amour : et d'un amour qui se voile, pourquoi ? pour que le nôtre puisse se montrer.
Il veille, observant la lutte, comptant les gouttes de sueur, nous protégeant à notre insu contre la rafale, attendant le cri de détresse.
Sainte Catherine de Sienne raconte qu'à la suite d'une violente tempête intérieure par laquelle elle avait passé, le calme revenu, elle demanda familièrement à l'époux divin : « Où étiez-vous durant cette tourmente ? » et elle entendit distinctement la réponse : « Au milieu de ton cœur I », pas plus loin.
Voilà, Mesdames, le mot qui nous dit à quel point nous devons compter sur le secours du vrai Maître de la barque, quand celle-ci est agitée par la tentation ou l'épreuve quelconque.
Les apôtres se sont écriés : « Sauvez-nous »... Jésus leur a dit : « Vous êtes des gens de peu de foi. »
On ne voit pas tout de suite le fondement de ce reproche. Ils croient, puisqu'ils crient, et qu'ils implorent l'intervention.
Oui, sans doute ils croient : mais à quoi ? ils croient à la puissance dont ils ont vu déjà tant de
preuves. Cette foi là ne suffit pas : ce dont Jésus est blessé, et ce qu'il met dans son reproche, c'est qu'ils ne croient pas à son amour, à sa perpétuelle vigilance : ils doutent de ce cœur qui nous porte toujours en lui. Et Jésus n'admet point qu'on croie à sa puissance sans croire à son cœur : c'est pourquoi il blâme l'incomplet de la foi de ses disciples : et par là il instruit la nôtre.
Précisons, Mesdames, le sens de cette leçon.
Il est donc certain que Jésus est à son poste dans la barque de notre âme en toute conjoncture : nous n'en doutons pas ; mais vivons-nous de cette foi ? En sommes-nous éclairés ?
Soyons éclairés : le catéchisme nous a appris ce qu'est l'état de grâce ; l'état de grâce, c'est la réelle et intime union de Dieu à nos âmes. En état de grâce, nous ne sommes pas des créatures seulement, nous sommes moins nous que Dieu en nous : Il est plus en nous que nous ne sommes nous-mêmes.
Y pensons-nous ?
Si, d'autre part, notre foi en cette occupation de nous-mêmes par Dieu était pratique, elle déterminerait un état de confiance et d'abandon, dont nous ne soupçonnons pas la grâce I
Mon Dieu, ma journée commence : je la prévois chargée de soucis, de difficultés, de luttes de plusieurs sortes ; je n'en prévois même pas tout le poids.
L AME DE FOI
Mais je sais que vous vivez en moi, et que vous allez vivre cette journée, ma journée, en moi, de telle sorte qu'elle sera votre journée plus que la mienne.
Et, dès lors, que craindre ?
Si les difficultés que je prévois, et les autres ne se résolvent pas au gré de mes désirs personnels, peut-être serai-je tenté de dire : Jésus n'était en moi qu'avec sa puissance, dont il n'a pas fait usage !
Non, mon Dieu, je ne dirai pas cela : vous êtes en moi avec votre amour et quand je ne comprendrai pas vos abstentions apparentes, je les adorerai quand même. Je ne veux pas mériter le reproche de n'avoir qu'une foi médiocre, d'être modicœ Jidei.
Croyons, Mesdames, à la présence totale de Jésus en notre barque : Je dis totale : donc avec sa puissance et avec son cœur.
Et moyennant cette foi, tout pourra frémir autour de nous et en nous, cependant nous serons en grand calme : facta est tranquillitas magna.
Toute cette doctrine éclaire aussi authentiquement la fortune des petites nacelles de nos âmes que celle du grand vaisseau de l'Eglise : car Jésus est là comme ici : croyons, adorons, et confionsnous.
Amen.
LA SANCTIFICATION