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LA SANCTIFICATION PAR LES ACTIONS ORDINAIRES

Saneti estote.

Soyez saints.

(Lerit. XI,44.)

Mesdames,

>u cours de la retraite qui va prendre fin au présent exercice, après en avoir pénétré l'atmosphère de la lumière des plus grandes vérités sur nos destinées, nous avons touché aux principaux points du programme de la vie chrétienne.

Pour tout dire, il nous faudrait de nombreuses retraites encore, dont Dieu peut-être nous ménagera la grâce.

En attendant, nous clorons celle-ci par un entretien à la fois dogmatique et pratique, d'où

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j'espère que se dégageront sans peine les résolutions précises et salutaires.

Sancti estote : C'est Notre-Seigneur qui parle. Au Sermon de la Montagne, il parlait d'un ton moins impératif : u Heureux les doux... les miséricordieux, les détachés, les purs... » ; toutes ces vertus comportent des degrés : heureux ceux qui les réalisent le plus parfaitement possible : mais il y a en chacune d'elles matière à précepte et matière à simple conseil.

Quand il parle de sainteté, quoique la sainteté aussi se répande sur une vaste hiérarchie, il dit expressément : « Soyez saints », il le faut!

Nature et secret de la sainteté : voilà ce que nous allons dire.

Qu'est-ce donc que la sainteté? On admire le génie, on s'étonne devant le vaste savoir : on ne vénère que la sainteté. Le reste, pour le regarder, on se tient debout : devant la sainteté on s'agenouille.

Qu'est-ce donc?

Le mot ne sonne pas toujours juste aux oreilles de ceux qui l'entendent.

Pour beaucoup, ce mot fait aussitôt et comme nécessairement penser aux travaux apostoliques

LA SANCTIFICATION

d'un saint Paul ou d'un saint François-Xavier, à l'héroïsme pénitent d'un Antoine ou d'un Jérôme, à la pauvreté du séraphin d'Assise, à l'amour extatique de Thérèse, à la charité de Vincent-de- Paul : c'est-à-dire, qu'instinctivement l'on fait consister la sainteté dans l'extraordinaire et le merveilleux.

Erreur.

Oui sans doute il y a des saints de la sorte dont je viens de dire les noms. Dieu daigne avoir besoin, dans l'ordre moral, comme dans l'ordre naturel, du service des causes secondes : il veut au firmament de son Eglise des saints particulièrement lumineux et rayonnants, qui soient comme des astres de première grandeur, réfléchissant respectivement l'éclat particulier des différentes vertus, zèle, pureté, charité, et les autres.

Mais le rayonnement de ces astres-là est l'effet accidentel plutôt que la cause matérielle de la sainteté.

Il y a au ciel des âmes très élevées en gloire, dont le nom n'appartient pas à l'histoire : elles ont vécu à l'ombre de leurs obscurs mérites, dans les murs d'un cloître, ou dans Tintimité du foyer domestique. Rien ne les signala spécialement à l'attention de leurs contemporains : aujourd'hui leur gloire efface peut-être celle d'autres bienheureux qui ont reçu les honneurs d'un culte public.

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Chaque année, le jour de Toussaint, l'Eglise ouvre officiellement à nos regards le ciel très grand : c'est pour nous y faire voir non pas seulement des héros, de rares âmes si fortement trempées qu'elles parurent insensibles au contact des réalités vulgaires ; mais bien une troupe innombrable : et cette troupe d'authentiques élus, plus je la regarde, plus je la reconnais : il y a dans ses rangs des nôtres, parents, amis, qui cheminaient naguère à nos côtés : ce sont des saints de notre taille : qu'ont-ils fait ? rien de rare : obéir aux commandements, remplir les devoirs d'état : bref ils se sont sanctifiés par des actions ordinaires.

Voilà, Mesdames, la vraie matière de l'œuvre de sainteté : les actions ordinaires.

Veuillez bien prendre garde que Notre-Seigneur Jésus-Christ, le type et le modèle de la sainteté, s'il a donné trois années de sa courte vie au ministère plus éclatant de l'apostolat, avait commencé par donner trente ans à l'exercice du métier de charpentier, si bien qu'en le voyant sortir soudain de son obscurité les Juifs disaient : mais quel est ce docteur, artisan, fils d'artisan ? Après lui, considérez la plus parfaite incarnation de la sainteté créée, la divine Vierge : je la vois héroïque un jour, au Calvaire : mais la jeune fille, l'épouse, la mère, la veuve, en tous ces états qu'elle a parcourus pour en fournir le modèle, elle ne s'est pas distinguée extérieurement

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LA SANCTIFICATION

du commun. Son saint époux, Joseph, a eu une vie encore moins accidentée.

Ces exemples suffisent bien à prouver que la sainteté est le produit d'actions ordinaires.

Mais d'ailleurs, en saurait-il être autrement P

Qui dit sainteté, dit vie conforme à la volonté de Dieu qui en est la règle. Qu'est-ce que la vie ? tous les battements du cœur, tous les soupirs des lèvres, tous les mouvements de l'âme, tous les menus détails des devoirs remplis ou des peines endurées. Voilà la vie. Parfois, sans doute, de grandes douleurs sillonnent les plus humbles existences, et tous nous avons ou pouvons avoir l'occasion d'être des héros de circonstance. C'est vrai. D'autre part, les attitudes héroïques en face de situations exceptionnellement difficiles supposent la sainteté plus qu'elles ne la constituent. Abraham était saint avant d'avoir à lever le glaive sur Isaac. Les actes extraordinaires, quand Dieu les demande, sont la manifestation et le témoignage de la sainteté, non point son essence.

C'est à cheminer obscurément sur la route poudreuse de la vie ordinaire, c'est à porter le fardeau des jours sombres et des petits devoirs qui n'exaltent guère l'enthousiasme que l'on se sanctifie. Je ne vois pas la sainteté de Paul à travers son discours de l'Aréopage, je la vois dans le support courageux des incessantes contradictions et dans sa

lutte contre les soufflets de la chair qui humiliaient ces grands hommes comme nous.

Nous avons parlé de mortification et il est clair, qu'en effet la vie chrétienne, la vie surnaturelle se résume dans le sacrifice : mais non point dans tel sacrifice idéal, grandiose, dans un sacrifice accompli tout d'une fois, sacrifice de poésie et de lumière : c'est au contraire dans un sacrifice des petites choses, des aises de la sensualité, sacrifice qui revient en définitive à un martyre à coups d'épingles.

Qu'il soit donc entendu que la trame de la sainteté est faite d'actions ordinaires.

Mais alors elle doit être commune, fréquente, universelle, la sainteté ? L'est-elle ? Hélas 1

Et d'oii vient qu'elle soit rare, quand la matière est à la portée de tous ?

Ma réponse à cette question est le point essentiel de notre instruction finale.

Oui, il y a des âmes qui auront pratiqué de réelles vertus, courbé le front sous le poids du jour et de la chaleur, subi avec assez de courage leur lot d'épreuves, et qui pourtant paraîtront devant le Juge, les mains vides.

D'où vient la stérilité, point du tout rare, des

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actions ordinaires, qui devaient être si aisément sanctifiantes ?

Après-demain, Mesdames, second Dimanche du Carême, l'Eglise nous fera lire à l'Evangile l'épisode de la Transfiguration de Jésus au Thabor, la page se termine par ces mots : « et ils ne virent plus que Jésus seul : neminem viderunt nisi solum Jesum, »

Parole admirable et dont vous allez voir l'application à notre sujet.

Voir Dieu ou ne pas le voir, à travers ses actions, ses efi'orts, ses sacrifices et ses peines : c'est un changement absolu du résultat.

La même œuvre sera ou inutile au regard de l'éternité ou une semence de mérite éternel, selon qu'elle aura été inspirée par une intention banale ou vivifiée par une intention chrétienne.

L'aumône faite par ostentation est une vanité.

La même aumône faite par sympathie naturelle est déjà de l'ordre moral.

Mais il n'y a que l'aumône faite au nom de Celui qui a divinement adopté la misère du pauvre, qui recevra une récompense éternelle.

L'intention, Mesdames, donne une patrie à nos actions selon qu'elle les oriente en haut ou par terre.

Faute d'avoir été orientées en haut, nos actions ne produisent que des fruits d'en bas, des fruits de la terre et du temps; fortune, honneur, considération;

et l'âme immortelle qui avait eu part à la peine, n'en aura point de salaire.

L'intention joue dans la vie morale le rôle de cette pièce maîtresse, dans les grands bâtiments mobiles, qui se nomme le gouvernail. C'est par le mouvement de cette pièce que le pilote gouverne et mène au port son vaisseau, qui autrement se briserait contre quelque écueil ou échouerait sur un banc de sable. L'intention fait de même : bien mouvoir elle-même nos actions au port.

Une dernière comparaison : l'histoire nous apprend que pendant plusieurs siècles du moyenâge il exista des empiriques qui se nommaient alchimistes : et ces alchimistes consumèrent on ne peut dire combien d'huile et de veilles à la recherche de la (( pierre philosophale » : la « pierre philosophale » aurait eu la vertu de changer en or tout ce qu'elle aurait touché. Les alchimistes perdirent leur temps. Mais, Mesdames, nous chrétiens, nous l'avons sous la main la « pierre philosophale )) : c'est tout simplement l'intention surnaturelle qui a fait de l'or avec les actions vulgaires des saints et qui fera de même avec les nôtres.

C'est Notre-Seigneur l'inventeur de cette pierre. Jamais avant lui, dans le paganisme, il n'avait été fait mention du prix de l'intention. Ce prix avait été entrevu dans le monde juif : car maintes fois,

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LA SANCriFICATIOX

par ses oracles inspirés, Dieu fait savoir que c'est au cœur qu'il répond, et non au matériel de l'acte.

Toutefois cette philosophie de l'intention était demeurée peu efficace, et la preuve en est que la religion juive, du temps du Sauveur, était toute pharisaïque, ce qui veut dire tout extérieure, toute de forme, toute de pratiques rituelles.

Pas plus tard que ce matin, à FEvangile de la messe, je lisais que ces pharisiens avaient bien osé dire au paralytique : a mais tu n'as pas le droit de t'en aller avec ton grabat, un jour de sabbat ! )) Pauvre homme qui venait d'y passer trente-huit ans, sur ce grabat, je vous demande si l'on choisit son jour pour le quitter, quand on le peut !

Notre-Seigneur a fait une impitoyable guerre aux pharisiens, surtout en enseignant le prix de l'intention : cette femme qui met une obole dans le trésor du Temple I c'est le dedans de l'âme qu'il veut faire ressortir : hier la Chananéenne : « On ne donne pas le pain des enfants aux chiens. )) — (( C'est vrai. Seigneur, mais les petits chiens, sous la table, recueillent les miettes : je ne demande \ pas davantage » — « 0 femme, que votre foi est grande ! )>

Puis, dans ses discours, il parle de l'œil simple, dont le regard rend lumineux le corps tout entier : c'est l'intention.

Le détail serait infini de la double démonstration,

inutile pour vous, Mesdames, que l'intention est tout et que c'est notre adorable Maître qui en a révélé le prix.

En conséquence, Sancti estote, oui, nous voulons nous sanctifier : et sans sortir des cadres de nos existences : en restant attachés à nos devoirs de famille, à nos devoirs de société : mais devoirs auxquels toujours nous ferons rendre toute leur fécondité, par l'intention.

Je ne sais. Mesdames, avec quel succès j'aurai formulé la doctrine de cet entretien : ce que je sais, c'est que si j'avais été compris, désormais votre petit troupeau représenterait aisément une élite sainte !

Pour être saintes ou le devenir, faites ce que vous faites, mais faites-le pour Dieu!

Et sur ce, je prends congé.

Je ne m'arrête pas à vous remercier de l'édification grande que vous m'avez donnée avec votre assiduité à nos exercices, en dépit du mauvais temps. Nous avons remué beaucoup d'idées chrétiennes : gardez-les et répandez -les.

D'ordinaire ou souvent, un prédicateur de retraite se retire sur l'adieu à l'auditoire. Quand le prédicateur a été l'Evêque, il se borne à dire : « Au revoir » : c'est ce que je fais.

Amen.

Deuxième Retraite spirituelle

Prêchée aux Dames de Dijon j6-2 7 Décembre igoj

LA PAROLE DE DIEU

LA PAROLE DE DIEU

Nisi quod lex tua meditatio mea est, forte periissem. Seigneur, si votre loi n'était ma méditation constante, j'en serais peut-être perdu.

(Ps. CXVIII, 92.)

Mesdames,

)l y a dix mois, c'était, dans cette même pieuse enceinte, notre retraite de l'année précédente, qui, vous savez pourquoi, était demeurée en souffrance.

Nous reprenons aujourd'hui nos traditions dont rien à l'avenir — du moins de mon fait — n'interrompra plus l'heureux cours.

Et c'est un peu à cause de la moindre distance qui sépare la nouvelle retraite de la précédente, que je place celle qui commence sous les auspices

et dans la lumière de la parole de David que j'ai citée : u Mon Dieu, la Méditation de votre loi, mais ce n'est pas pour moi un besoin intermittent, c'est une nécessité vitale constante » : sans doute qu'il se souvenait, David, en poussant ce cri si sincère et si humble, des écarts où l'avait laissé se jeter l'oubli momentané de la divine Loi.

Je ne prétends pas. Mesdames, que nos âmes, besogneuses du même besoin que celle du Roi- Prophète, ne s'alimentent que dans la Retraite. Elles vivent aussi du pain quotidien, elles vivent au régime que la vie chrétienne, en terre chrétienne, nous fait et qui est sain et copieux : cependant la Retraite est un festin à part; et d'y participer nous vaudra certainement de mieux vivre.

En ce premier entretien je voudrais vous en dire le prix, me plaçant presque uniquement en face de ce que va être, pendant ces cinq jours, l'appareil extérieur de la retraite, je veux dire la parole que vous entendrez.

Qu'est-ce donc que cette parole ?

D'abord, son organe n'importe pas : cet organe, il peut lui ôter, il lui ôtera, c'est certain : il ne lui ajoutera certainement pas. N'en parlons plus.

Cette parole, Mesdames, que vous venez entendre, s'appelle la Parole de Dieu.

La Parole de Dieu! Nous sommes trop accoutumés à cette formule pour subir assez le saisisse-

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LA PAROLE DE DIEU

meut où elle devrait nous jeter : la Parole de Dieu! Avez-vous quelque idée de la famine où fut le monde, quand il n'avait pas entendu cette parole!

Pour n'en pas nommer d'autre, la si brillante civilisation de la Grèce, qui fut, selon la nature, la mère de notre civilisation actuelle, se montra, on peut le dire, assoiffée d'entendre parler. Son vieil Homère a fait le tour des continents et des îles, récitant lui-même ou récité par d'autres : c'était la plus pure joie, alors connue, que de prêter l'oreille aux histoires de la guerre de Troie ; et non point tant à cause de cette épopée fameuse, que pour quelques éclairs de vérité morale qui s'y faisaient.

Plus tard, les grands tragiques, Eschyle, Sophocle, Euripide, à leur tour, passionnèrent les foules, en leur présentant, comme ils pouvaient, tel ou tel aspect de la destinée humaine.

Puis, ce furent les Philosophes : Socrate, Platon, Aristote, également quoique diversement goûtés, et qui tous s'appliquèrent à expliquer la vie : il leur suffisait de poser le problème pour piquer la curiosité : hélas 1 ils furent impuissants à faire davantage.

Aujourd'hui, nous relisons ces paroles des poètes épiques, tragiques, des historiens, des philosophes : et, certes, nous ne nous dérobons pas aux charmes de la forme dont ils surent faire le vêtement superbe des balbutiements de leur pensée. Mais cette pensée,

comme elle est souvent creuse et vide, et en quelque sorte absente, par impuissance I

Ah ! comme notre Bossuet a raison de dire que Rome est plus justement fière d'une lettre qu'elle a reçue de saint Paul, que de toutes les harangues de son Gicéron I

Or, qu'était-ce que saint Paul? un écho, un porte-voix; de qui? vous le savez : du Verbe de Dieu.

C'est depuis l'origine du monde, par la Révélation, que Dieu a daigné mêler sa parole à la confusion des langues humaines : par l'organe des patriarches et des prophètes, de loin en loin, il donna quelque satisfaction au besoin qu'avait l'humanité d'entendre une voix qui ne fût pas de la terre : et quand cette voix s'élevait, pour inachevés que fussent ses oracles, quel enthousiasme elle soulevait I Le prophète disait : u Gieux et terre, soyez stupéfaits de ce que je vais dire ». David composait son plus long psaume, un psaume en cent soixante-seize versets, en l'honneur de la Loi, parole de Dieu.

Mais comme le dira saint Paul, ce ne furent que des syllabes éparses, tombées du ciel, que recueillirent les Inspirés de l'Ancien Testament.

Voici le Verbe en personne : les temps chrétiens sont venus. Trente ans après que les anges de Noël eurent promis l'ère de paix aux hommes de

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bonne volonté, Jésus ouvre sa carrière publique ; il monte à la montagne qui depuis s'appelle des Béatitudes^ il prononce le sermon qui nous a été conservé dans les trois chapitres V, VI et VII de saint Matthieu, et de là il va par les routes, par les places publiques, jusqu'au temple de Jérusalem, versant à flots le bienfait de sa parole, qui tient en respect les auditoires les plus divers, tous les âges, toutes les conditions, toutes les cultures différentes; les simples qui admirent, les Pharisiens qui comprennent que cette parole révolutionne la vie et ne savent lui opposer que leurs chicanes.

La Parole de Dieu, Mesdames, celle que notre Dieu fait homme a parlée, et dont il disait : « pas un iota n'en passera », pour en comprendre le prix, nous pouvons nous en rapporter à lui-même. Un jour au milieu de son succès d'Evangéliste divin, quelqu'un l'interrompant : « Voici votre mère, vos frères » — « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui entendent ma parole et qui la gardent ». Une autre fois, c'est une naïve femme, une mère, femme du peuple, qui traduit son enthousiasme d'une façon bien maternelle en effet : « Oh I s'écrie-t-elle, combien heureuse est Celle qui vous a porté et nourri! — Bien plus heureux, réplique aussitôt Jésus, ceux qui entendent la parole de Dieu et qui l'observent. »

Un autre jour, c'est à ses seuls disciples qu'il

s'adresse : « Que de prophètes, leur dit-il, que de justes auraient voulu entendre ce que vous entendez : ils ne l'ont pas entendu ! »

Il me semble, en vérité. Mesdames, que c'est assez de savoir quel cas le Maître fait de la parole de Dieu, la Sienne, pour conclure efficacement à l'estime, au respect et à l'adoration que nous lui devons.

Pour finir sur ce point : un rapprochement ou plutôt un contraste.

Il y a, à Rome, au musée du Gapitole, un marbre merveilleux qui représente le Gladiateur mourant.

Ce malheureux — un Gaulois, dit-on — a reçu le coup fatal : accroupi ou à demi-couché, il regarde par terre s'enfuir la vie qui lui échappe : l'œil non encore éteint est morne; tout le visage, infiniment expressif, semble vouloir dire : « c'est fini » ; y a-t-il du regret dans cette expression ? peut-être : mais sûrement pas l'ombre d'espérance.

Devant cette sculpture puissante, bien des fois je me suis dit : c'est ainsi que s'en allaient rois et sujets, hommes libres et esclaves, qu'ils exhalaient le dernier soupir dans leur couche ou sur un champ de bataille, ou sur la piste d'un Golysée quelconque.

Or, vers le temps où fut sculpté le Gladiateur du Gapitole, des mains plus ou moins habiles commençaient de peindre ou de sculpter dans les

LA PAROLE DE DIEU

catacombes, et aussi de graver sur les tombes : et les images peintes ou sculptées prennent le rayonnement du sourire à un au-delà : et les inscriptions tombales parlent de paix, de joie, de félicité, de vie éternelle.

Entre les deux genres de monuments, ce qui a passé, et ce qui met un abîme, c'est la parole de Dieu. Celle-ci a ensoleillé la vie, transfiguré la mort, en révélant notamment le douzième article du Symbole : Credo... in vitam œternam.

Un jour. Mesdames, Notre-Seigneur Jésus-Christ, si peu prodigue d'ana thèmes, vous le savez, j'allais dire si peu foudroyant, s'écria pourtant à l'adresse des villes ingrates où son Evangile ne prenait pas : « Malheur à toi, Gorozaïn... Si dans Tyr et Sidon avaient été accomplies les merveilles dont vous avez été témoins, elles eussent fait pénitence dans le cilice et la cendre... Aussi le jour du jugement leur sera moins terrible qu'à vous ! »

Or, ne devons-nous pas faire ici. Mesdames, l'application de cette forte parole, et penser que si le véhicule de la grâce, qu'est la Parole de Dieu, s'était offert à tels et à tels peuples, cités ou individus, avant de s'offrir à nous, ils en eussent autrement profité?

Je n'insiste pas, sachant quelles sont vos dispositions.

Mais je désire avoir ressuscité en vous autant que

de besoin la profondeur du sentiment que mérite la parole que je vous apporte, en cette retraite, et qui n'est pas ma parole, mais celle du Dieu qui m'envoie.

Il m'envoie, Mesdames, parce qu'il aime vos âmes et parce qu'il compte sur vos âmes.

Nous aurons l'occasion de retrouver ces deux pensées qui se présenteront presque à chacun des chapitres de nos pieux exercices : à savoir, qu'ici il s'agit de vous pour vous d'abord, mais ensuite et aussi de vous, pour les autres.

L'heure présente réclame, nous le dirons, avant tout, la Rechristianisation du monde et particulièrement de notre pays : c'est ce que Pie X appelle son programme : instaurare omnia in Christo.

Mais quelle serait notre erreur, si nous allions penser qu'il n'y a que les purs égarés qui aient besoin d'être restaurés dans le Christ 1 Et quel serait mon orgueil si j'allais oser penser de moimême que je suis au point !

De pareils aveuglements sont cependant possibles, puisqu'il est raconté dans une page historique du livre de l'Apocalypse, qu'un évêque se disait content de lui, tandis que l'Ange lui faisait savoir qu'il n'était qu'un misérable, aveugle et vide de tout mérite.

Dieu nous préserve d'une illusion si funeste !

LA PAROLE DE DIEU

Et par conséquent, abordant avec un grand esprit de foi les exercices de la retraite, disons au Maître qui en sera le vrai prédicateur : Loquere, Domine y audit ancilla tua : « Parlez, Seigneur, votre servante, par votre grâce, veut être attentive. »

Parlez... S'il s'agit d'entendre les grandes vérités qui illuminent tout, parce que je les crois, je ne penserai pas que le rappel m'en soit moins salutaire : à quatre-vingts ans, saint Jérôme méditait avec tremblement l'éternité et ses mystères.

Et s'il s'agit de vérités d'une application plus immédiatement pratique à mon devoir d'état, à mes devoirs de zèle, je n'aurai pas peur de la lumière, peur de trop voir et d'en être trop engagée; je bénirai au contraire la lumière.

Parlez, Seigneur I

Au psaume de la Loi, David disait à Dieu : Narraverunt mihi iniqui fahulationes : sed non est lex tua^ : « Les méchants — on pourrait ajouter de nos jours : et aussi les amuseurs, les faiseurs de romans, par exemple — m'ont raconté des fables : que votre loi est différente I »

Et qu'eût-il dit de la loi de l'Evangile, si infiniment supérieure à celle du Sinai I

Quelle saveur a votre parole, ô Jésus, mon

* Ps. CXYIII, 85.

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Maître ! . . . saveur dont n'approche aucune éloquence humaine, aucun verbe, aucun son, aucune musique, le génie de l'homme intervint-il... oui, alors ce peut être très haut, très fort, très doux, très savoureux, sed non est lex tua!

Et donc, parlez, Maître !

Amen!

LE SALUT

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LE SALUT

Porro umirn est necessarium

Il n'y a qu'une seule chose nécessaire.

(Luc, X., 42.)

Mesdames,

^i court que soit le temps qui nous est mesuré pour les exercices de notre retraite, et si pressé que je puisse être d'arriver aux entretiens immédiatement pratiques, je croirais manquer à mon devoir et à votre besoin, si je ne vous retenais pas, ce matin du moins, sur ce qu'on appelle les grandes vérités.

Au reste, en effet, je n'en parlerai directement que ce matin, et, dès ce soir, ce sera le commencement des entretiens spéciaux.

Me souvenant qu'au mois de février nous médi-

lions la Mort et le Jugement, aujourd'hui nous nous mettrons en face de la chose dont le Maître a dit : il n'y a que celle-là qui soit nécessaire : le Salut.

Le Salut I Se sauver !

Voilà des mots qui n'ont de sens que dans la langue chrétienne ; dans toute la littérature grecque et romaine, vous ne trouverez pas un terme qui ait avec ces mots, pris au sens chrétien, la parenté la plus lointaine.

Je tiens à bien souligner le fait ; c'est notre Maître adoré, Jésus-Christ, qui a ramené l'existence humaine à l'unité, en lui imposant pour destinée suprême et définitive ou bien le Salut ou son contraire.

Passage que la vie présente : et quand le passage, dont la durée varie mais ne dépasse guère le maximum de quatre-vingts ans, est achevé, alors c'est l'entrée dans le définitif.

Passants, soyez donc détachés, doux et purs, miséricordieux, courageux dans l'épreuve : modérez votre jouissance et pareillement vos soucis. Instruisez-vous à la pensée du malheureux riche ; quand il a dû quitter la table de son festin d'un jour, c'a été pour être précipité dans l'étang de feu, d'où pour l'éternité ils pousse ces cris affreux : Crucior in hac Jlamina^ : Lazare, lui, fut un pauvre hère, ce qu'on

1 Luc, XVI, 24.

LE SALUT

appellerait aujourd'hui un prolétaire : il a fini de traîner de porte en porte ses plaies et sa faim : il est fixé lui aussi, mais dans l'éternité du bonheur.

Donc « que sert à l'homme de gagner?... » car ce gain échappe.

Après que Jésus eut enseigné ses disciples de la vérité du salut nécessaire, ceux-ci allèrent la répandre par le monde, et l'on vit. bientôt après, les martyrs sans nombre s'en faire une devise avec laquelle ils confondaient promesses et menaces des persécuteurs.

Depuis vingt siècles, l'histoire de l'humanité se résume en deux chapitres, contenant respectivement l'un la mémoire et la liste des chrétiens fidèles au mot d'ordre: mon salut avant tout; l'autre, la triste liste des malheureux qui ont dit : avant tout, prenons ce qui se présente de jouissance immédiate, arrivera après ce que pourra.

Où est le droit? où est la vérité? où est la sagesse?

Mesdames, le cantique des Missions populaires a raison ; il répète l'Evangile :

Sans le salut, pensons-y bien, Tout ne nous servira de rien.

Oui, tout: vous êtes à l'heure de votre mort: repassez votre vie : je la suppose, ce qui est rare, comblée jusqu'ici à souhait : eh bien ! sans le salut... tout ne vous servira de rien.

Tout. . de Rien ! En effet, ce tout va être enseveli avec votre dépouille et va disparaître dans un effacement total.

Ce néant de tout, on l'éprouve avec une acuité spéciale, quand on est du cortège funèbre de quelqu'un de ceux qu'on appelle les grands de ce monde : quelques jours plus tôt, ils occupaient une large place au soleil, on se courbait bien bas sur leur passage, on se pressait bien humble dans leur antichambre, et maintenant on les enterre, avec pompe, c'est vrai : mais on les enterre, et le dernier des hommes ira, s'il lui plaît, s'asseoir sans respect sur la dalle qui scelle leur tombeau.

Le vieux Salomon, désenchanté, avait évidemment raison quand il jetait son impitoyable arrêt sur les fascinations quelconques de ce monde: u Vanité des vanités I »

Tous les heureux, vite repus et saturés, ont redit cet arrêt : et encore n'était-il sur leurs lèvres que la formule du dégoût : ils trouvaient que l'abîme, sinon de leur cœur du moins de leur convoitise, est plus grand que tout ce qu'on y peut jeter : et alors la satiété succédant à la jouissance, ils disaient : « Vanité!... »

Ou bien encore ils considéraient la courte durée de tous les bonheurs de ce monde : qu'est-ce que la vie? nous sommes éphémères comme la fleur qui s'épanouit le matin, brille au milieu du jour

LE SALUT

et le soir est foulée aux pieds : Quasi flos egreditar et conteritur^ .

Voilà soixante siècles que rhumanité habite la terre. Cent générations y ont passé, se poussant l'une l'autre pour toutes rouler successivement dans l'abîme. Nous, qui sommes plus ou moins d'âge mûr, souvenons-nous : que de disparus nous avons connus, aimés!

Or, est-ce seulement « vanité » qu'il faut dire sur leur existence évanouie ?

Assurément non : car derrière la tombe il y a deux voies qui conduisent à deux destinées, toutes deux définitives.

Un jour, le Roi de France, qui s'appelait saint Louis, tomba dans une bataille aux mains de ses ennemis, les Sarrasins. Son vainqueur musulman lui proposa de se racheter moyennant une grosse somme. « Arrière, répondit le roi avec fierté : un roi de France ne se rachète pas avec de l'argent. »

Le Roi du Ciel n'est pas moins fier qu'un Roi de France : et s'il s'est introduit dans notre destinée, comme il a fait, ce n'était pas certes pour nous enseigner des secrets de fortune ou de plaisir terrestre : propter nos homines et propter nostram salatem descendit de cœlis.

» Job, XIV, 2.

Il est venu pour dire non pas tant « vanité » sur la vie, que ceci : si la vie n'est que peu de chose en elle-même, il y a quelque chose de grand, c'est ce qu'elle commence, c'est ce qu'elle annonce : l'éternité.

Eternellement heureux, ou éternellement malheureux : cette alternative est le problème du salut : ceci ou cela : échapper à l'un ou à l'autre est impossible.

Et donc :

Sans le salut, pensons-y bien.

Tout ne nous servira de rien 1

Le sens humain, je le sais, se révolte contre l'enfer !

Pour moi, quand j'ai vu dans l'un des plateaux où se pèse mon sort, la Crèche, la Croix, l'Hostie, je comprends que dans l'autre plateau il faut aussi de l'infini, de l'immense.

J'ai le choix entre les deux immensités : bonheur et malheur : c'est juste.

Et maintenant, Mesdames, je vous demande de vous bien saisir de ces deux points :

Je puis me sauver.

Je puis me perdre.

Je puis me sauver. La Rédemption a été accomplie pour moi, comme si j'étais seule au monde.

Chose étonnante, depuis les origines, il y a eu des sectes qui, pervertissant le sens de certains textes,

LE SALUT

prétendaient que le Christ avait fait de sa Rédemption une œuvre pour privilégiés, pour coterie, pour les « élus » : et ces u élus )) c'étaient eux. Saint Augustin qui rencontra ces gens-là, leur disait ironiquement : u Mais quels hommes vous estimezvous donc, pour croire que la miséricorde infinie n'a couvert que vous et s'est épuisée pour vous ? »

Plus près de nous, les Jansénistes essayèrent de propager la même doctrine étroite.

C'est un dogme que la Rédemption a été accomplie au profit de tous, et que c'est à la lettre que nous devons entendre le divin w Venez tous à moi I »

Je puis me sauver : c'est un dogme, les sources de la grâce, prière, sacrements, me sont largement ouvertes : et chacune de vous peut dire, Mesdames, en repassant sa vie : « vraiment, la divine bonté n'aurait pas tant fait pour moi, si elle ne voulait me sauver! »

Mais il faut bien que j'ajoute pour être complètement vrai : je puis me perdre.

Je puis me perdre : premièrement, l'enfer existe, et il est habité.

Ensuite, sans vouloir approfondir le mystère du nombre des élus, cependant comment ne pas me souvenir que dans toutes les figures ou paraboles dont le Maître s'est servi pour nous faire connaître ce qu'il appelait le royaume, u son royaume », le

(( royaume des cieux », toujours il nous a mis devant les yeux du mélange: par exemple, cinq vierges folles et cinq vierges sages ; par exemple, le champ où beaucoup d'ivraie pousse parmi le bon grain; ou bien, le filet jeté à la mer et qui rapporte du poisson, dont une partie doit être rejetée.

Notre-Seigneur a clairement dit qu'il y en a qui se perdraient.

D'autre part, nous voici en face de la parabole des talents, qui nous enseigne que nos responsabilités sont inégales et que nous seront jugés sur celles qui nous auront incombé.

Ce malheureux qui va rendre tranquillement ce qu'il a reçu, sans plus, s'attendait-il à l'accueil qui lui est fait : « Méchant serviteur, va aux ténèbres I ))

Nos responsabilités, Mesdames, voilà le point le plus noir à l'horizon de nos destinées.

Pour parler de vous et à vous, maîtresses de foyer, épouses, mères, ne sait-on pas — c'est l'aveu unanime — qu'aujourd'hui l'éducation a baissé d'une certaine note d'austérité où elle était tenue, et que, généralement parlant, tout en donnant de temps à autre des signes d'autorité, habituellement les parents obéissent? Or, l'éducation affaiblie d'aujourd'hui c'est peut-être trois ou quatre générations compromises pour l'avenir. Et, en ce cas, il en faudra répondre. Je vous ai déjà dit que c'est le

LE SALUT

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