CHAPITRE SEPTIÈME
En attendant l'appel de sa destinée.
Pendant son adolescence, quand il étudiait au collège d'Augsbourg et que vint l'y toucher la nouvelle de la mort de son oncle, le prince Louis s'était noblement indigné contre les tortionnaires de Saint-Hélène. 11 avait juré une haine éternelle aux Anglais. Il ne tendrait jamais la main aux compatriotes d'un Nelson dont la gloire faisait couler ses larmes.
Mais ses idées avaient changé, comme il en arriva de sa part, bien souvent, avec la nécessité d'en prati- (juer d'autres.
En janvier 1840, on le vit établir sa demeure sur la place même, où les Alliés dressèrent ia fameuse tente, qui leur servit, en 1815, à célébrer Waterloo et la libération de l'Europe. Et, jiour la troisième fois, on mai 1846, il était retourné dans ces lieux ennemis, d'où partirent les attaques les plus violentes et les plus continues contre le jacobin couronné.
Il était arrivé, sans crier gare, dans la société anglaise Le comte d'Orsay fut le premier témoin de son retour fantastique, le soir du 16 mai, où il s'annonça, tout à coup, à Gore-House, chez lady Blessinglon, au milieu
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«Tune fêle. Le 27 du même mois, le duc de Beaufort donnait un grand dîner auquel assistait, entre autres convives, le comte Louis de IN'oailies, l'un des attachés de l'ambassade de France.
« — L'avez-vous vu? demanda brusquement, comme on allait passer à table, lord Malmesbiiiv au jeune diplomate français.
» — Qui cela? interrogea Noailles, un ])t'u interloqué d'une question si précise et si concise, à la fois, qu'elle semblait n'avoir pas besoin d'autre explication.
« — Mais, le prince Louis. Ne savez-vous jias qu'il n'est plus à Ham ? Je viens de le rencontrer, tout à l'heure, en sortant du cercle. 11 débarquait, à l'instant, et se rendait droit à l'hôtel de Brunswick ».
La surprise fut si forte et le trouble si grjjnd, dans l'âme du comte de Noailles, qu'il ne prit pas le temps d'en entendre davantage; mais, oubliant ses obligidions mondaines du moment, abandonnant le bras de la belle lady, qu'il conduisait du salon à la salle à manger, il courut précipitamment à l'ambassade. Un n'y savait rien encore de cet événement.
Nul, dans la capitale anglaise, ne croyait [)lus qu'on dût attribnor à « l'échappé de Hani » les proportions d'une personnalité politi(pie dangereuse. Néanmoins, il était tenu à ne s'y montrer (|ue sous le couvert d'une prudence et d'une discrétion extrêmes. Il sentit, ou plutôt on lui lit comprendre l'obligation <|u'il aurait d'elVecluer de personnelles démarches auprès du ministre de France, s'il voulait que sa présence put être tolérée diplomatiquement, en Angleterre. Sans réticences aucunes de langage, il dut promettre qu'il se comporterait, sur ce sol hospitalier, de manière à n'ètn^ le prétexte
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d'aucun trouble capable d'altérer les bonnes relations existantes entre les deux pays, et qu'il vivrait à Londres, en simple particulier (1).
Les promesses lui furent toujours plus faciles à écrire qu'à tenir. A peine les avait-il laites qu'il interrogeait le présent et l'avenir sur les moyens, qui pourraient l'en dégager. Ce fut une période de feinte et de demi-résignation entre-mêlées d'agréables plaisirs, où il joua son rôle en acteur fort habile.
Sa cousine lady Douglas Hamilton, fdle de la grandeduchesse Stéphanie de Bade, et dont nous aurons à reparler, au chapitre des mariages, lui gardait ouvertes sa maison, sa table et son amitié. Elle s'attachait à lui faciliter des relations dignes d'elle et de lui, en même temps qu'elle mettait ses soins à le détourner de ses entraînements politiques, de ses coups de tète, où elle ne voyait que déraison et chimère.
(1) Lettre de Louis-Napoléon au comte de Saint- Aulaire, ambassadeur de France, à Londres.
« Monsieur le comte.
■ » Je viens ici franchement déclarer à l'homme, qui a été l'ami de ma mère, qu'en quittant ma prison, je n'ai été guidé par aucune pensée de renouveler contre le gouvernement français une lutte qui a été désastreuse pour moi, mais seulement j'ai voulu me rendre auprès de nicm vieux père lualade.
» Avant d'en venir à cette extréniilé, j'ai fait tous meselTorts pourobtenir du gouvernement français la permission daller à Florence. J'ai offert toutes les garanties compatibles avec mon honneur; mais, ayant vu mes demandes rejetées, je me suis déterminé à avoir recours au seul expédient adopté par le duc de Nemours et le duc de Guise, sous Henri IV, en pareille circonstance.
» Je vous prie. Monsieur le comte, d'informer le gouvernement français de mes intentions pacifiques, et j'espère que cette assurance spontanée de ma part contribuera à abréger la captivité de mes amis, qui sont restés en prison. J'ai l'honneur,... etc. ».
» Napoléon-Louis IJo.>.*PAnTE. »
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Peu de jours après son évasion, il était allé la voir. « Maintenant que vous êtes libre, lui dit-elle, vous résignerez-vous au repos? Renoncez donc, mon cher Louis, à ces illusions, qui vous ont coûté si cher, et dont les déceptions successives ont été si sévèrement ressenties de tous ceux qui vous aiment.
» — Ma cousine, je ne m'appartiens pas. J'appartiens à mon nom et à mon paij^. Parce que la fortune m'a trahi deux fois, ma destinée ne s'accomplira que plus sûrement. »
Telles de ses anciennes relations avaient modifié les dehors de leurs sentiments. Il fut très bien revu, en général, dans la société de choix où il demandait à reprendre sa place, après une longue absence, dont on semblait ignorer la cause. Certain soir, dînant sur les bords de la Tamise, dans une villa délicieuse, il ne jouissait pas sans un peu de surprise du plaisir de s'y trouver; car, il se rappelait que, huit jours auparavant, il interrogeait, avec Conneau, sur le haut d'un rempart, les chances de son évasion.
1! possédait, à Londres, des amis puissants. L'un des premiers désirs qu'il leur exprima fut d'employer leur intervention pour qu'on lui permit d'aller à Florence, auprès de son père, dont les jours étaient comptés. Leurs démarches ni la sienne n'eurent le résultat, qu'il en espérait. L'ambassadeur d'Autriche, (pii était, en même temps, le chargé d'all'aires de la Toscane, refusa nettement de lui délivrer les })asse-ports indispensables : « Vous n'êtes ni sujet autrichien ni sujet toscan, lui avait-il répondu, vous nous êtes étranger, ou plutôt suspect, comme ancien carbonao; ce n'est pas à nous que votre requête doit s'adresser. » Celte requête changea
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e voie, sans arriver au but plus heureusement. Elle ne fut pas mieux accueillie du grand-duc Léopold; et Louis-Napoléon n'eut point la consolation d'assister aux derniers instants de son père, qui mourut, le 26 septembre 1840, frappé d'une congestion cérébrale.
Il revint à ses travaux, à ses polémiques, à ses protestations tenaces, à ses démêlés avec la famille régnante, qu'd accusait de l'avoir dépossédé de ses droits, en l'empêchant de recourir au suffrage du peuple souverain, par le journal, par l'action secrète de ses affidés, par l'appât des belles promesses et la libre propagande de ses idées napoléoniennes.
Dans l'entrefaite, il tenait à Londres, un élat de maison fort convenable. La fortune dont il avait la disposition, depuis la mort de son père, jointe à ce qui lui restait de l'héritage maternel, lui permettait de soutenir en prince l'orgueil qu'il lirait de ses origines et ses goûts de dépenses larges. Les chiffres importants de ses transactions (des emprunts, le plus souvent), avec les Rothschild, les Laflfilte, les Baring et le banquier Farqhuar, attestaient que beaucoup de monnaie fluide coulait entre ses doigts, pour ses besoins personnels, pour ses jeux et plaisirs, ou pour alimenler le zèle de ses partisans en France. Il conduisait, montait à cheval, presque chaque jour. Une ou plusieurs liaisons tendres étaient couchées sur la liste de ses agréments et dépens. Enfin, il se répandait dans la meilleure société de la ville et des châteaux d'une façon aussi suivie qu'au temps de son deuxième séjour. Il prenait une part directe aux divertissements et spectacles, dont ces lieux étaient le théâtre, au point même que des rigoristes de son parti jugeaient (ju'il s'y prodiguait tro[). Telle, en
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1839, la fougueuse impérialiste Fortunée Hamelin s'était montrée tout encolérée du rôle que le prince Louis n'avait pas craint de remplir dans les scènes mimiques d'Eglington. Elle en avait parlé fort durement, l'exmuscadine convertie à Tidolàtrie d'une figure unique : l'Empereur. Lisez plutôt ce fragment de lettre égratigné du bout de sa plume :
« Le prince Louis enchante la Cour, ici (1), par les platitudes qu'il a été faire à Eglington. Concevez-vous ça, grand Dieu ! le successeur d'Alcide allant jouer des scènes mimiques piour divertir la société, (jui a tué son oncle, s'y montrant, matin et soir, en baladin provincial! Rien n'a pu l'arrêter! Cent lettres écrites par ses amis! Le sot! Il a cru que c'était i)ar envie de ses nobles plaisirs et que cela taquinerait fort. ici. Il n'a désolé que ses amis. Voyez donc où conduit une éducation donnée par de méchants artistes. 11 sera toujours cabotin {i}. »
Mais, c'était en 1831), avant la longue pénitence endurée dans la maison de Ham. Des années sérieuses s'étaient appesanties sur la tète du « successeur d'Alcide ». Il avait, maintenant, d'autres idées en tète que les pantomimes du château d'Eglingtoii, sans qu'il dédaignât, pourtant, là plusqu'ailleurs. la féminine attirance. Ainsi ne causait-il, nulle part, avec autant de chaleur et d'amour de ses vastes projets que dans le boudoir liarfumé' de miss Howard. De plus, on le voyait assez fréquemment dans les théâtres adoptées par la fashioti anglaise et étrangère. On le reconnaissait, an Darc, à
(!) .\ Paris, (•"i-sl-à-dire les ni^alistes.
(2) }.elliTs iiD'dilea ili- Foitninr llnuirliii, édit. l'Jll, Kiiiilr Paul.