CHAPITRE DEUXIÈME
Éducation de prince.
Entre le double rayonnement du premier et du second Empire, entre Joséphine sa mère et Louis-Xapoléon, son fils, Hortense apparaît comme une étoile fuyante, presque effacée, et qui n'aurait eu guère de clartés propres sans le reflet des astres voisins.
Avec sa physionomie douce et frêle, sa languissante ardeur, son amour déclaré de la demi-retraite, à fintérieur d'une maison calme et ensoleillée, loin des centres bruyants, elle posséda un fonds d'énergie et une vitalité d'àme insoupçonnés. Son action morale passait presque inaperçue, tant elle s'appliquait à pn dérober les marques discrètes. Il y eut, néanmoins, en elle et dans sa vie autre chose que des commencements de royauté promptement découronnés de leurs illusions, des noces malheureuses, des romances éplorées et quelques amours consolatrices.
Pour le train de la vie courante nulle personne n'avait moins de volonté qu'elle. Par langueur naturelle, lassitude du moment ou complaisance pure, il était rare qu'elle ne cédât pas au désir d'autrui. Mais combien différente se montrait-elle, quand il s'agissait d'un
[)rojet d'importance nettement arrêté dans son esprit! Toujours disposée à répondre, si on la consultait sur un détail du jour, sur la direction d'une promenade eu sur quelque dessein en l'air : « Faites ce que vous voudrez, choisissez ce qui vous plaira le mieux », elle se réveillait de sa douce paresse, elle parlait un très différent langage, lorsqu'elle se sentait en péril d'enchaîner sa raison, ses sentiments, ou surtout d'ohéir à des injonctions conjugales, qui lui semblaient, toutes les fois qu'elles se produisaient, aller à rencontre de ceux-ci ou de celle-là.
Cette créole aux yeux de pervenche, aux airs de lassitude innée, tous les jours soumise aux défaillances d'une santé faible et variable, et si alanguio dans son maintien que le seul poids de sa longue chevelure blonde lui était presque une fatigue (elle le disait), savait trouver en elle des réserves de force morale extraordinaire, quand il s'agissait de résister au mauvais sort, de multiplier des démarches nécessaires, de défendre la réputation de ses amis, ou de garantir les biens et l'avenir des êtres, qui lui étaient chers.
La légèreté habituelle de son caractère n'aurait pas fait deviner la constance dont elle était capable, dans les conjonctures graves la mettant à l't'preuve.
La forme de ses résistances n'était ni brusque ni acerbe. Son mari, dont elle ne jalousait que les droits paternels, lui écrivait-il : « Venez », par le pressant désir où il était de revoir ses enfants, elle ne lui répondait pas ouvertement : « >'on » ; mais elle se dérobait et ne cédait |»as. Elle avait des feintes, des empêchements tout trouvés et des détours à elle, (|ui la faisaient rester en chemin.
Elle ne donna point l'idée d'une épouse modèle et ne fut pas, à cet égard, sans reproche, malgré les raisons atténuantes de sa conduite; on pourrait dire qu'elle abusa de l'excuse, où elle était, d'avoir uni son sort à celui d'un mari contrariant, fantasque et porté aux travers de la bizarrerie. Appelée à partager le pouvoir souverain, elle ne s'efforça point, autant qu'il eût été dans ses moyens de femme, d'en alléger les charges pour celui qui ne les avait acceptées qu'à condition (1).
Toute à son admiration pour l'empereur, elle ne donnait que le moins possible d'elle-même au simple effort d'adoucir les amertumes de son mari, exilé sur le trône des Pays-Bas par une volonté oppressive. Car, Napoléon avait pu faire de lui un roi et de sa belle-fille une reine, non point un couple heureux. Leurs constantes oppositions de vues, de goûts, de projets, avaient composé de leur existence en commun un perpétuel orage, sans autres éclaircies que des raccommodements factices, d'où ils s'évadaient, à l'envi l'un de l'autre, pour de longues séparations.
Mais que le sentiment maternel avait sur son cœur un plus puissant empire ! Elle en était pénétrée tout entière; elle y dévoua le meilleur d'elle et de son intelligence avec une conscience égale à sa tendresse.
Cette tendresse n'était pas démonstrative à l'extrême. Elle en comprimait les élans, pour garder plus d'autorité sur l'esprit ou le caractère des enfants qu'elle
(1) Lorsque Louis, désireux de se soustraire à des honneurs, que non seulement il n'avait pas ambitionnés, mais dont il savait bien, d'avance, qu'il ne disposerait |)as librement, ({uand il représentait à rKni[)('reur combien le climat humide et froid serait contraire au rétablissement de sa santé, Napoléon brusquement lui répondait : « ]l vaut mieux mourir mi ifue île vivre prince. »
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adorait. ^lais qu'il 3' eût, en ce qui les touchait, la moindre alerte, qu'ils fussent hors de ses yeux un peu longuement ou que le plus léger trouble se dénonçât dans l'état de leur santé, sa crainte devenait aussitôt de l'angoisse.
L'une de ses commensales de tous les jours a dépeint l'agitation, qui pouvait s'emparer d'elle dans les cas les moins susceptibles d'inspirer des appréhensions justifiées.
Un jour de printemps, en 1813, l'année de la campagne de Saxe, les princes étaient partis de Saint-Leu, à une heure matinale; on les conduisait chez Tinipératrice Joséphine. 11 leur })laisait, surtout, d'aller à la Malmaison, où ils se savaient les maîtres de tout l'aire, où l'indulgence sans linnte de leur grand'mère leur permettait, malgré qu'elle aimât passionnément les fleurs d'espèce rare et les plantes de serre chaude, de saccager, un tant soit peu, les plates-bandes, de couper les cannes à sucre, pour en sucer la moelle, enfin de s'amuser, partout, à leur caprice.
Ce jour-là, des relais leur avaient été ménagés sur leur parcours. On en était instruit. On savait aussi qu'ils auraient à passer la rivière en bac.
Pendant la journée, la reine avait eu l'impression lourde de leur absence, et, comme cette absence se prolongeait, il fut visible qu'elle en était tourmentée. Elle ne touchait pas à la nourriture, qu'on lui présentait; dans ses yeux se formaient des larmes, qu'elle avait peine à retenir. Son émotion ne se trahissait pas dans ses paroles; elle tâchait de paraître bien calme: néanmoins, elle n'avait pas tromjié la sollicitude attentive de sa compagne d'Kcouen, M""' de Broc, (jui lui repro-
chait doucement sa faiblesse. Elle essayait de sourire, sans répondre. Son anxiété croissait. Par bonheur, on entendit de petits pieds courir, à l'étage supérieur, dans les chambres. Ils sont donc revenus! s'écria-t-elle. En effet, ils étaient bien de retour, et, depuis un certain temps. Seulement, les gouvernantes avaient cru faire preuve de discrétion, en ne les amenant point dans la salle à manger, pendant que leur mère et ses convives étaient à table. « Est-ce raisonnable, — reprit la charmante Adèle de Broc, destinée à s'effacer, bientôt, du monde, malheureuse victime d'un accident cruel, — estce raisonnable et sage? Comment, madame, vos enfants étaient dans une bonne voiture, suivis d ecuyers, de piqueurs, aussi entourés qu'il est possible de l'être, et vous vous créez des chimères, pour avoir un sujet de vous troubler l'esprit et le cœur ! » Elle en convint, mais on lui devait de l'indulgence : elle ne possédait que ce bonheur, au monde, et elle craignait toujours qu'il ne lui fût enlevé!
Quand elle les avait, tous deux, auprès d'elle, leur partageant ses caresses et les marques de sa sollicitude se rendant attentive aux moindres détails de leur éducation commençante, pendant le jour, et se levant pour les soigner, pendant la nuit, elle retrouvait, dans le devoir maternel, la sagesse et la raison que Louis Bonaparte lui reprochera tant de n'avoir ni connues ni témoignées en qualité d'épouse.
Très attentive à les abriter contre les incitations pernicieuses de l'orgueil, dont si prompt est l'éveil dans les jeunes âmes, elle les élevait avec le naturel et la simplicité qui conviendraient à toutes les femmes, sans qu'en elle fussent diminuées ses fiertés de reine. Elle usait,
en s'adressant à la sensibilité de leur cœur, du tutoiement qui encourage l'atTeclion, interdisait aux personnes de sa maison de leur donner de Taltesse royale, mais les engageait à les appeler de leurs noms : iVapoléon et Louis. En 1814, les souverains étrangers, qu'ils voyaient journellement, à la Malniaison, les interpellaient en leur disant: «Monj-eigneur »,ou leur demandaient avec intérêt des nouvelles de la santé de « Leurs Altesses». Tous deux en éprouvaient un peu de surprise, leur mère ayant voulu qu'on les traitât comme des enfants qu'ils étaient et sans cérémonie.
Elle veillait à ne point laisser s'incruster en eux de ces sentiments étroits et médiocres de haine ou de jalousie, que les hommes appelés à gouverner ne devraient jamais ressentir. De tout détail nouveau qui survenait, elle avait l'art de tirer une leçon, sauf à négliger un peu, par complaisance ou faiblesse, la partie d'école proprement dite. L'invasion de 1814 avait plongé son âme dans la tristesse. Elle obtint de ses enfants qu'ils en eussent l'impression, autant que le comportait leur âge; ils se privèrent de certaines douceurs de table, afin d'en éprouver le regret volontaire, et de s'associer en quelque chose, dans la faible mesure de leurs moyens, à l'affliction publique.
Sans être aussi généreuse que sa mère, sans avoir autant qu'elle la mam libérale et donnante, elle goûtait des émotions douces à pénétrer dans le secret du malheur, afin de le soulager. Klle inspirait à ses fils l'amour du pauvre.
11 lui fut très |)énible de se séparer de Tainé, dont l'esprit était charmant et le jugement précoce. Cédant à la contrainte légale, elle dut rendre le jeune Napoléon