HORTENSE DR BEAUHARNAIS
Reine de Holhinde et Mère de Napoléon 111
à l'auteur de ses jours; — ce ne fut pas sans se plaindre. Un homme peut enseigner des notions utiles et fortes, pensait-elle; mais, n'est-ce pas surtout à la femme, à la mère, qu'il appartient de développer dans le cœur les orermesdu bon etduljien?Sa lonscue résistance à la volonté de Louis Bonaparte qui, légitimement aussi, revendiquait le bonheur de suivre l'éducation d'un de ses fils et de répandre en lui ses principes d'idéalisme et d'humanité, dut enûn plier. Elle se résigna à n'avoir qu'un enfant, le plus jeune, pour recevoir d'elle les soins du corps et ceux de l'esprit. Elle reporta sur celui-là tout ce qu'il y avait en son naturel penchant de ferveur éducatrice. ^'ous verrons combien >"apoléon III se sera ressenti dans son caractère et dans ses actes, de l'influence douce et forte, positive et romanesque, de sa mère.
Sensible et bon, il ne dévoilait pas, dès lors, de ces dons éclatants, qui signalent l'éveil précoce du génie; il ne paraissait pas surpasser de beaucoup le niveau d'une intelligence moyenne.
11 savait bien, l'aimable Oui-oui, comme on l'appelait dans l'intimité maternelle, qu'il eut un oncle, aux Tuileries, très puissant et que cet oncle avait régné sur le monde en le bouleversant. Ses goûts n'en éprouvaient point une sorte de vertige prématuré. Il ne demanderait à la vie que ce qu'elle pourrait lui donner. Il vendrait des fleurs, peut-être, puisqu'il aimait tant à les cueillir. Aussi bien, sa mère était là, qui rehausserait de quelques degrés les vues du cher enfant. Elle s'y appliquera tendrement et avec persévérance.
Sans presser son instruction, plus qu'il n'importait à ses huit ou neuf ans, sans vouloir qu'on lui inculquât
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trop de leçons en forme, elle ne perdait pas un instant de vue les signes de son intelligence, en cette première phase de la vie, où se font les impressions les plus profondes. Elle le préparait à l'enseignement précis qu'il aurait à recueillir, ensuite, d'un véritable maître, d'un professeur exercé; en causant et en se jouant, elle s'attachait à le rendre capable de comprendre plutôt encore que d'apprendre.
En ces commencements indécis, Louis ne témoignait pas d'une inclination bien engageante pour l'étude. 11 n'avançait ({u'avec une lenteur extrême. Sous l'écolier distrait ou occupé d'autre chose, presque toujours, que du point exact où l'on espérait conduire sa pensée, on découvrait un esprit réfractaire à l'attention prolongée. On le sentait absent de sa place, déjà rêveur, quoique tout prêt à redevenir très vif en ses jeux; et la seule direction de son regard s'élevanl vers le plafond ou s'égarant du côté de la fenêtre ouverte sur le parc le montrait, aux premières lignes d'un devoir, enfermé dans le désir de n'y participer que le moins possible. Les linéaments de sa nature morale, en ce qu'elle devait avoir de caractéristique, se formaient, peu à peu, mais par des traits indistincts et qui échajtpaient à l'analyse du précepteur.
Avec son doux épicurisme, l'abbé Bertrand ne se mettait point, à cause de cela, res|)rit à la renverse; tranquillement, il attendait que sonnût l'heure du déjeuner ou du dîner pour le maître et pour l'élève. Les heures de son sommeil n'en étaient ni changées ni troublées. Il le laissait mollir sur le thème du jour et le suivait d'un regard plein d'indulgence, soit qu'il le tînt ;"i l'inévitable classe, scit qu'il lui rendit son vol. à
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travers le jardin, ou le laissât, de temps en temps, sa mère ne s'y opposant pas, jouer aux soldats avec des enfants du voisinage. De sorte que les mois et les années se succédaient, sans qu'il réalisât des progrès bien sensibles. On jugea prudent d'affermir la direction de son intelligence en le confiant à d'autres mains.
Il fut parlé, pendant quelque temps, de légèreté, de dissipation, dans le milieu où s'élabora l'éducation première de Louis-Xapoléon. Hélas! bien menues en étaient les faiblesses et si rares les occasions, où elles avaient lieu de se manifester! Il n"v eut pas de plus grosses fautes commises qu'un certain laisser-aller de négligence et d'inconsistance, tout aux débuts; et la cause en était double : elle tenait à la mollesse d'âme de l'abbé Bertrand, trop ami de ses aises pour prendre rien au vif, et aux encouragements tacites de la tolérance maternelle.
L'homme de raison et de devoir, qui fut choisi pour reprendre la suite d'une tâche languissamment commencée, inclina, d'abord, à s'exagérer les erreurs de la tutelle précédente, sans doute afin de s'exciter à mieux faire.
L'enfant aimait son premier précepteur. Mais il échappait à son ascendant. On avait eu, de bonne heure, dans l'entourage, l'impression de ce manque d'autorité. L'impératrice Joséphine s'en était aperçue, la première, à la Malmaison. Hortense eut le loisir de s'en rendre compte, dans Arenenberg. Et le jeune Louis, de son côté, faisait assez voir que l'enseignement de l'abbé ne lui imposait point. Un matin, le bon ecclésiastique expliquait à son élève une fable de l'antiquité, sur un sujet des Métamorphoses. Tout d'un coup, celui-
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ci de rinlerrompre : « Oh ! moi, je sais bien ce que je voudrais, ce serait de me transformer en })etit oiseau. Je me sauverais, à l'heure de ma classe avec vous, et je reviendrais, quand M. Hase, mon professeur d'allemand, serait là. — Mais, prince, répondit l'abbé, ce que vous dites- là n'est guère aimable pour moi. » Louis, ne voulant causer la moindre peine à son précepteur, lui expliqua du mieux qu'il le put, en son langage enfantin, qu'il l'aimait beaucou[), lui, mais pas ses leçons.
C'était, au reste, une excellente nature d'homme, ami délicat des lettres, comme il était gourmand avec finesse des choses de la table; de cœur facile, d'àme tolérante; de plus, l'esprit toujours en fête et d'une intarissable bonne humeur. Son enjouement avait procuré d'agréables minutes à l'entourage de la duchesse de Saint-Leu. Absent d'Arenenberg, il se sentait encore de la maison, où ses éjjisloles arrangées, soignées, stylisées, pour amuser et plaire, étaient lues avec le plaisir qu'il avait mis à les écrire.
Très différente était la complexion du professeur Philippe Le Bas, qui lui fut donné |>our successeur Fils d'un conventionnel, élevé à la forte école du travail et de la pauvreté, il avait le goût sévère et l'unie scrupuleuse. Désigné par des amis haut placés au choix de la reine, ce ne fut pas sans hésitation ni tristesse qu'il avait accepté de se rendre au poste de confiance, qui lui était offert, loin de sa famille, pour laquelle il était animé du sentiment de tendresse et de dévouement le [)lus profond qui puisse habiter le cœur d'un homme, loin de sa mère, alors très souffrante, de ses compagnons d'études et des projets qu'il avait conçus
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d'un labeur indépendant. I)"autre part, il avait mis en balance avec les raisons qui le retenaient à Paris, limprudence qu'il commettrait à repousser une chance, peut-être irremplaçable, de s'assurer pour l'avenir, ainsi qu'à sa compagne aimée, les éléments d'une existence tranquille et prospère. On insistait fortement, du côté d'Arenenberg, sur la foi des recommandations flatteuses parvenues à son sujet entre les mains de la reine. Euiin, il s'était décidé et mis en route. Il arriva où l'attendait une mère impatiente de remettre à ses soins attentifs l'àme et l'intelligence de l'être qu'elle chérissait le plus sur la terre.
Dès la première journée, il reconnut dans le disciple qu'on lui destinait un enfant au caractère à la fois doux et résolu, timide et renfermé, ne retrouvant qu'en l'ardeur du jeu, hors de la maison, la pétulance hardie de son âge. Le lendemain, il jugea qu'on s'était trompé, du tout au tout, dans les formes de son éducation ; qu'on n'avait fait que tâtonner, jusque-là; que c'était un fond de culture à reprendre complètement; et qu'il lui faudrait arracher de cette âme puérile, une à une, les mauvaises semences qu'y avait laissé germer une tutelle imprévoyante.
Les effets en étaient-ils aussi préjudiciables, déjà, qu'il le supposait? Il exagérait plutôt le mal parle souci de son rôle de médecin. Il amplifiait les ditlicultés de son devoir, pour en accroître, d'autant, les mérites. Du moins, sa crainte et ses scrupules étaient-ils sincères. Pour un peu il eût perdu courage, si les indices d'un excellent naturel ne l'avaient pas, d'autre part, en même temps qu'intéressé réconforté.
La duchesse de Saint-Leu avait résigné entre les
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mains de ce maître droit et sur toute autorité de direction.
L'un des premiers points auxquels il s'attacha fut de transformer les habitudes de l'enfant pour créer, autour de lui, une atmosphère nouvelle et capable d'aider à s'accomplir l'évolution, qu'il jugeait en lui si nécessaire. Toutes les mesures furent prises, à cet effet. Isolement presque complet: plus de communications avec le salon, si ce n'était une heure et demie avant le coucher; le dîner et le souper, avec leur menu frugal et sain (1), servis en tète-à-tète du professeur et de son disciple, de manière que l'inlluence éducatrice ne subît point d'interruption et que la sanlé jthysique <le Louis profitât, en même temps, de ces accoutumances régulières.
Il avait dû s'apercevoir, en arrivant, que son jeune élève avait, la nuit, des terreurs ]Kmiques, qui le tenaient éveillé pendant deux ou trois heures. Tenaitil de famille cette particulière impressionnabilité? Bonaparte, jusque dans l'âge mûr, fut tenté de croire à la vraisemblance des apparitions nocturnes. Et son frère, le roi de Hollande, en avait é[)rouvé l'ébranlement maladif (2).
Dès l'Age de quatre ans, Louis manifesta des frayeurs nerveuses, le surprenant, tout à <"Oup. pendant le
(1) " A midi, nous dinons aiis<i simpleinont qu'au collège, et ce régime était fort nécessaire à un enfant gourmand et délicat. ^Philippe Le lias, Lett. à M. Lemberl, 4 décembre 1820.)
(2) On a raconté de Louis Bonaparte que, pendant la campagne d'itilic, l'incursion brusque dans sa chambre, on pleine nuit, d'une des belles Italiennes, qui fréquentaient au (luartier j^énéral, et le réveil en sursaut dont il fui secoué, lui causèrent une aj^italion nerveuse et une angoisse, dont il ne devait jamais se guérir coinpléleinent.
sommeil. L'origine en était accidentelle. La première de ses émotions lui était venue de la brusque apparition, un matin, dans sa chambre, d'un petit homme noir enveloppé d'un nuage de poussière, — apparition bien inotîensive d'un de ces enfants de la Savoie, que leur industrie condamnait à descendre par les cheminées. Il s'était remis de son effroi, pour s'intéresser, presque aussi vite, à son étrange visiteur. Par un de ces mouvements de cœur, si charmants à cet âge, il était allé chercher, dans un tiroir, sa bourse avec tout l'argent qu'elle contenait, et la lui avait donnée. Mais il était resté fortement impressionné de son premier saisissement. Il eut, durant plusieurs années, des peurs nocturnes fréquentes. Jusqu'à son nouveau précepteur, il n'avait pu s'accoutumer à dormir seul et sans lumière, dans sa chambre.
Cette espèce de maladie tenait, partiellement, à la faible complexion de Louis et à son tempérament très nerveux. Philippe Le Bas voulut que, d'abord, on écartât les exercices violents, tels que le cheval, le patinage, les courses trop précipitées et même la danse, en un mot tout ce qui pouvait lui causer une agitation excessive. Mais, ce n'étaient que des moyens de préservation physique. Il s'adressa à son intelligence, à son amourpropre. Désireux de lui rendre le calme des nuits et de garantir le repos, dont il avait lui-même besoin (car, trop souvent, il devait faire le sacritioe de son sommeil pour le sermonner et le rassurer), il essaya de l'habituer à se passer d'un compagnon de chambre. La cure ne s'opéra pas toute seule. Deux ou trois fois la semaine, se répétaient des scènes rien moins qu'agréables d'insomnie inquiète. Le professeur devait s'arracher de son
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lit, venir à lui et l'apaiser en lui manifestant une sorte de surprise qu'il eût de ces craintes pusillanimes, sans rime ni raison. Considérant comme une erreur d'éducation de paraître attacher à des terreurs nerveuses une importance qu'elles ne méritaient point, il avait supprimé l'usage de la lampe, la nuit, puis s'était abstenu d'intervenir. Il sut, enfin, si bien le convaincre que de telles faiblesses ne valaient pas la peine qu'on s'en occupât que l'enfant parvint à s'en guérir. Au reste, il avait déjà des instincts de courage. 11 supportait la douleur sans verser de larmes ni pousser de cris. On en cita un ou deux traits remarquables, lorsqu'il n'avait que six ou sept ans.
Pour ses premières leçons de classe, Philippe Le Bas avait compris qu'il devrait y vaquer avec une fermeté tempérée de douceur. Content d'ouvrir l'inlellect de son élève, il ne commença point par le surcharger. En s'appiiquant à lui rendre aimables les tout premiers )»rincipes, en se gardant de les lui présenter sous des formes tristes et repoussantes, il espéra le voir s'y engager, peu à peu.
Chaciue élève a toujours, au gré de son professeur, ce qu'on appelle, en langage d'école, des dispositions. Certes, il n'aurait pas voulu lui refuser l'annonce de ces demi-promesses, n'eût-ce été que par considération pour ses royaux parents; mais il trouvait qu'on avait bien tardé à les faire valoir, en attendant jusqu'à sa douzième année.
Louis avait donc des aptitudes, il ne pouvait pas ne pas en avoir. En revanche, ses connaissances étaient |iresque nulles, il retardait grandement. Ce qu'il y avait de significatif en l'état de son esprit, c'était un
dégoût complet du travail appliqué, ou simplement de la paresse d'esprit, avec de la rêvasserie, déjà ; c'était, plus prononcée que chez beaucoup d'autres, cette oisiveté naturelle à l'enfant dont le corps est, sans cesse, en mouvement pour ne rien faire, et qui ne suit, en toutes choses, que le caprice du moment. On n'avait pas à se le dissimuler : il y aurait beaucoup de peine à prendre, si l'on tenait à régler, à discipliner en détail l'exercice de ses facultés sommeillantes.
Tel, dans un avenir éloigné, le prince impérial, héritant des dispositions écolières de Napoléon III, donnera quelque tablature à ses premiers maîtres par sa nature rétive aux études suivies, en général, et aux études classiques, en particulier.
Philippe Le Bas, extrême sur ce point d'honneur, n'envisageait point sans un grain d'inquiétude ses responsabilités préceptorales. Que n'en avait-il assumé la tâche, quand le prince n'avait pas plus de sept ou huit ans! Il n'aurait eu qu'à façonner une intelligence toute neuve, où n'auraient pas eu le temps de se former des plis fâcheux et d'un redressement difficile. Maintenant, des soins constants lui seront nécessaires pour le plier, sans contrainte, au goût du travail.
Louis s'y faisait bien doucement. Mais, il avait les intentions si louables et le cœur si prompt à seconder les désirs de ceux qui l'entouraient, qui veillaient sur lui! Il prenait en atïection réelle le maître instruit et résolu, l'excellent éducateur au(|uel l'avait confié sa mère, et lui en donnait, à l'occasion, des marques touchantes. Un malin, il lui avait trouvé le visage triste et lui en avait demandé la cause. « C'est, répondit Philippe Le Bas, dont les yeux se tremporeul de larmes,
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c'est, demain, le:22aoùt; j'étais bien heureux, ilyaun an : j'avais un fils. » Alors, spontanément, Louis avait trouvé dans sou cœur cette bonne parole : « Consolezvous, monsieur, vous n'avez pas do fils, mais je veux vous en tenir lieu. »
Comme inslruclion, Louis en était resté aux rudiments de la septième : il les remâchait, en hésitant sur les points les plus simples; en outre, il énonrait avec dilficulté ce qu'il était parvenu à comprendre. Pendant une des leçons du deuxième mois, le professeur avait remarqué qu'il lui lallut, au moins, une demilieure pour lui rendre claire la valeur du mot verbe. J>eaucoup de patience, c'était à prévoir, aurait à se dépenser, avec l'esprit lent et distrait du jeune prince.
Cette somnolence intellectuelle, (pii ne l'empêchait pas d'être bien actif à la récréation, avait été plutôt bercé, encouragé par le courant des habitudes antérieures. Philippe Le Pas, un laborieux, était i)artisan des longues et fructueuses matinées. Avant qu'il fit de l'ordre en ces lieux, l'enfant se levait tantôt à 7 heures, tantôt à 8, quand ce n'était pas à 0 et au delà, selon que le somnolent abbé éprouvât plus ou moins de langueur à s'arracher aux mollessas de la plume. Les exercices scolaires alternaient avec une égale irrégularité. Une réforme s'imposait. Elle fut radicale. Toutes les heures se virent de telle sorte ordonnées, distribuées, (|ue chacune eut son application, son utilité. Le lever était radical. A six heures sonnantes, le maître et l'élève devaient être sur pied, pour inaugurer la matinée par une promenade salubre dans la montagne. Aussitôt à la maison, entre sept et liuil. se développait la leçon de grammaire générale, peu distrayante, sans doute, au gré
de l'étudiant, mais qui le préparait, très jeune, à soumettre ses idées à l'analyse. Le précepteur, au reste, ne la lui exposait point comme un enseignement fastidieux; il parlait à sa raison, il flattait son amourpropre et se faisait écouter. De huit heures et demie à neuf, c'était la pause récréatrice où l'on se dégourdissait les jambes et se rafraîchissait le cerveau. Peut-être, Louis trouvait-il que la mesure en était brève. Mais, docilement, il se lançait, tète baissée, dans ses livres latins, et l'v tenait, de neuf à dix.
Le déjeuner ne durait guère. On l'expédiait en trente minutes. Et l'on se remettait à l'ouvrage, dès que sonnait la onzième heure, consacrée, ainsi que la suivante, à la leçon d'arithmétique. Le professeur y insistait avec une attention prolongée. Le Bas était un mathématicien autant qu'un humaniste. 11 lui importait qu'en matière de sciences exactes les connaissances du prince reposassent sur des bases solides. Il y consacrait ses efToris les plus consciencieux.
On avait, jusque-là, fait preuve d'une belle application. Mais le programme était loin d'être rempli. A une heure, on en reprenait la suite, pour l'allemand ou pour l'écriture. Soixante minutes, environ. A deux heures, c'était le tour des devoirs quotidiens qu'on était tenu de rendre aux beautés de la langue grecque; le professeur fort épris d'hellénisme en parlait à son disciple avec tant d'intérêt et de chaleur que, souvent, le moment de la récréation surprenait Louis, sans qu'il se fût aperçu de la fuite du temps. De trois à quatr*', on laissait reposer l'écritoire et les livres. Cet intervalle d'horloge appartenait à la leçon de natation, que le prince recevait de son valet de chambre. Aussitôt rha-
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bille, il revenait à la saile d'études, où l'atlendaiont l'histoire et la ^^^ographie. A six heures, la cloche annonçait le dîner.
Après la causerie de famille, on tentait une promenade, selon que le permettait la saison; à huit heures on remontait dans la chambre, non pour se délasser, perdre agréablement les minutes à des jeux ou à feuilleter des albums, mais pour finir intégralement sa journée. N'avait-on pas à apprendre, afin d'en parer sa mémoire, quelque belle page, en prose ou en vers, d'un des maîtres de la langue? Ou bien à mettre au net les devoirs, que le précepteur avait corrigés pendant le jour? C'était beaucoup de besogne. Enfin, tout s'arrêtait à neuf heures, jusqu'au lendemain. Il ne restait plus ({u'à gagner son lit et à s'endormir jiaisiblement dans le bon état d'une conscience satisftiite.
Beaucoup de nos étudiants, d'aujourd'hui trouveraient un peu bien austère, un peu bien chargée, cette discipline scolaire, émaillée de distractions si rares. Louis ne s'en plaignait pas. 11 avançait, à petits pas réguliers, sans un éclat exceptionnel, mais d'une manière satisfaisante, et pratiquait un programme d'études dont la diversité méthodique entretenait l'intérêt.
Cet état de l'emploi du temps, comme on le voit, n'en laissait rien à perdre. Ni les jeudis, ni les dimanches n'en étaient exemptés complètement. On les utilisait à repasser ce qu'on avait a})pris dans la huitaine. Enlin, pour couronner l'œuvre, le maître se réservait d'examiner l'élève, une fois par mois, en {présence de sa mère, sur les dilTérentes parties de son instruction.
On n'en était qu'à la première année. La seconde se compliqua de parties supplémentaires. Animé d'un zèle
parfait, Philippe Le Bas aurait voulu que le jeune prince pût embrasser toutes les connaissances capables de fortifier son esprit. Ainsi voulait-il que l'exercice hygiénique des promenades ne profilât pas seulement à sa santé délicate, mais qu'il lui servît encore comme élément d'études; il lui donnait en marchant des leçons d'histoire naturelle et d'astronomie.
Diligemment iln otait, au jour le jour, chaque signe d'amélioration, chaque pas en avant de celte jeune intelligence, se dégageant peu à peu de ses premières indécisions. Les lettres fréquentes, dont il entretenait, de loin, sa famille, abondaient de détails et de réflexions sur la tâche qu'il remplissait avec amour. Le sujet lui tenait à cœur. C'était son plaisir d'en fournir également des clartés au premier éducateur du prince, qui ne s'était pas relâché, tout à fait, de ses anciens droits.
L'abbé n'oubliait pas d'y répondre, n'eùt-ce été que pour briser quelques lances dans ce tournoi pédagogique. Nullement jaloux de son successeur, le malicieux Bertrand ne se privait tout de même pas de lui envoyer, de temps en temps, des pointes sans méchanceté, mais qui provenaient de l'opposition de leur caractère, de leurs méthodes, de leurs opinions. L'abbé versait plus aisément dans la critique; lorsqu'il pouvait en dire son sentiment complet à de tierces personnes, il s'égayait légèrement, la plume en main, sur le compte de ce terrible homme, ultra-libéral et bouquiniste, c'est-à-dire fervent amateur des choses nouvelles en politi(iue, et, par contre, fureteur acharné des plus vieilles friperies littéraires du cerveau humain. Au reste, il lui rendait justice et n'hésitait point à reconnaître que TainjaDle « Oui-oui », un adolescent, tout à l'heure, bientôt un
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homme, réalisait, entre les mains de son cher gouverneur, des progrès aussi évidents que la lumière du jour.
Tant de peines et d'efforts auront leur récompense. Une éducation et des qualités communes auraient élé d'un effet déplorable dans un tel milieu. I^ vigilance et la douce sévérité du maître ont amené les changements précieux, qu'il souhaitait. A l'insubordination a succédé h. docilité, à la paresse la curiosité active, au désœuvrement une application soutenue. La duchesse de Saint-Leu a marqu('', de retour, sa satisfaction. Elle a voulu que les arrangements personnels du précepteur comportassent une amélioration sensible. C'est une grande consolation, pour Phihppe Le Bas, séparé de sa famille et de ses amis, d'avoir maintenant, auprès de lui, sous le même toit, sa chère Clémence. Elle est admise à loger, désormais, au château d'Arenenberg, et jieut accompagner son mari dans les déplacements de la famille, en Italie et à Augsbourg.
D'autres yeux que le regard maternel ont reconnu les heureuses modifications obtenues dans l'iiitt'lligence et le caractère de Louis. Le prince Eugène de Beauharnais, en visite chez sa bien-aimée sœur Hortense, en exi)rimait de la satisfaction, (;t d'une manière qui ne laissait point de doute sur la sincérité de ce qu'd disaii d'obligeant. Les lettres du précepteur respirent un doux cont«>ntement (I). Le jeune prince explique, à présent, Cornélius Nepos et Piièdre; il connaît bien la déclinaison grecque. L'année |)récédenle, il écrivait sans aucune a[)parence d'ortlio-
(1) Leitrc du 22 lévrier l^2\.
graphe; aujourd'hui, c'est à peing s'il commet deux ou trois fautes dans une page de dictée. Quelle joie! De plus, le goût de la lecture s'est emparé de lui, tout à coup. Aux aventures de Robinson ont succédé les contes de Berquin. (On n'avait pas le choix abondant, parmi la littérature enfantine d'alors). Il suivait, récemment, avec un intérêt extraordinaire, la touchante histoire de Sandford et de Merton, et sa peine était vive, ne connaissant pas la fin, cjue les deux héros se fussent quittés si mal. Tl pourra s'élever bientôt au-dessus des lectures 4u premier âge. Les vies des hommes illustres, de Plutarque, sont ouvertes sur sa table. 11 commencera d'y apprendre à confronter les personnages avec euxmêmes et leurs pareils, les actions avec les motifs, les succès avec les moyens : école excellente pour les instincts ambitieux, qui sont en germe dans son àme.
Tout instituteur est un gouvernant. Animé d'un rare esprit d'indépendance et de dignité, Philippe Le Bas ne s'occupait pas uniquement d'orner l'intelligence de son élève, mais encore de l'asseoir et de la développer. Il tendait à fortifier, en même temps, sa raison. Son principal souci était d'éloigner de ses sentiments les préjugés de toute espèce, qui régnent en ces familles princières, où des disciples tels que le sien avaient eu le malheur d'être nés (1). Dans l'enfant il cherchait déjà l'homme et l'invitait à se dégager. 11 ne négligeait aucune de ses facultés en celte œuvre de culture.
Étrange rencontre! Le neveu de Najjoléon I"'. l'héri-
(1) « 11 faut nous-même lutter contre ces pri-jugés (|ui voulurent sottement établir qu'un liomrae vertueux et instruit soit au-dr^sousdun valet titré, qui na pas d'autre mérite que son ignorance et son nom. " {Lclt. de l'hilipl/e le Bas à son père, 1821. j
lier par le fait du César des temps modernes, le recommenceur de Brumaire, sera formé, pendant son adolescence, à la compréhension de la vie des peuples, à l'intelligence des devoirs sociaux et au sentiment de sa personnelle dignité morale, par le fils d'un ancien conventionnel, ardent en la croyance égalitairc.
L'empreinte ne s'en effacera jamais complètement de son àme, à part l'esprit de franchise et de vérité, qui n'arrivera pas à s'y loger (I). Longtemps en seront intluencés les programmes politiques, à double fin, du prétendant et de l'empereur. Toute sa vie se ressentira des principes inculqués à sa jeunesse d'un libéralisme de doctrine, en même temps qu'il tiendra de famille les instincts d'une ambition effrénée et des goûts fortement autoritaires. Double caractéristique de cette combinaison bâtarde : le système napoléonien, qui prétendra coucher dans le même lit le despotisme et la démocratie, pour }>rocréer l'empire.
Mais nous allions oublier que Charles-Louis Napoléon n'en était encore qu'à sa treizième année.
Des promenades, à pied, fréquentes et longues (trop longues même, au gré de la reine, qui en appréhendait les fatitrues pour la nature délicate de son fils) servaient d'enlr'actes à ces graves leçons.
Le soir, malgré (jue le sévère ])récei)teur l'enlevAt, aussitôt qu'il le pouvait, aux frivolités du salon, Louis partageait les jeux ou suivait la causerie des hôtes d'Are-
(1) Voir la Conclusion.
nenberg. Car, un cercle d'amis y remplissait le vide, qu'avait laissé dans l'existence de sa mère le départ ou l'absence forcée des admirateurs et courtisans nombreux d'autrefois. 11 y voyait, particulièrement, une élite déjeunes personnes aimables, dont l'attrait ne pouvait que séduire ce qu'il y avait en lui d'instinctif penchant. C'étaient la belle et conquérante M"'' de Courtin, destinée à devenir la femme du poète Casimir Delavigne, ou la sentimentale M"*" de Mollebach, dont les grands yeux de pensionnaire ingénue étaient toujours prêts à se voiler de pleurs, et des visiteuses de Constance.
Entre les présences féminines, dont il avait à ressentir plus ou moins l'aimable influence, en ses goûts et ses récréations, tenait une place d'habitude une enfant de son âge, Hortense Lacroix, filleule de la reine Hortense et un peu la sienne par l'accoutumance qu'il avait prise de lui en donner le titre. Elle n'avait qu'une année de moins que lui, jour pour jour.
Fille d'une femme de confiance de la reine, elle était élevée à Arenenberg, avec un affectueux intérêt. L'intelligence de l'enfant était exceptionnelle et ne demandait qu'à se développer par l'eflet de son vif penchant à l'étude. Elle n'était point jolie; mais la reine, qui s'était attachée à son âme plus qu'à son visage, avait voulu qu'elle reçût une éducation supérieure.
Elle grandissait et enlaidissait, si j'ose dire, d'un progrès simultané. Avec les meilleures dispositions du monde, il était impossible d'admirer en elle des avantages inexistants. Ses traits ne dégageaient qu'une séduction d'intelligence. Et, par surcroît de malchance physique, elle avait une épaule qui remontait, (i\cheu- .sement en désaccord avec l'autre, ou, pour le dire d'un
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mot, elle était bossue. De tout l'aspect de sa personne on ne préjugeait rien qui la rendît capable d'inspirer, un jour, les émois d'une passion romanesque.
Elle était plus richement douée, au moral. De la franche bonté, un cœur sincère et fidèle, de la dignité naturelle, qui tendrait à se démontrer, surtout, par la constance du caractère, un esprit observateur dont elle avait trahi des signes, dès qu'elle avait pu voir el raisonner, s'annonçaient on elle, d('*jà remarquables, pour ne faire que progresser avec la vie, sauf qu'elle y joindra, plus tard, en la maturité de l'âge, une tendance un peu prêcheuse, — son défaut dans le mondt\
Louis et Hortense, à partir de ISl.j, étaient devenus inséparables. Ils avaient adopté le lu fraternel. Ils recevaient les mômes leçons, participaient, ensemble, aux mêmes exercices intellectuels, tout en s'en a[ipliquant diilèremment res[)rit. Hortense avait la compréhension plus rapide et n'avait pas besoin qu'on l'aidât à saisir le sens d'une explication nettement donnée. Elle écoutait, très attentive, sans perdre un détail de ce (pii était [)rotèssé, surtout, jiour son compagnon d'études, alors que celui-ci, distrait, j)erdu dans une songerie lointaine, suivait quelque idée d'aventure. Tous deux enfermés, pendant une longue partie de la journée, dans la salle d'études de cette maison froide et solitaire, ils s'aidaient mutuellement à clarifier, la i)luiiie en main, les enseignements qu'ils avaient reçus du |)r('ce|>teur. En un court délai, Hortense avait achevé ses devoirs et ceux de son compagnon. Une fois libres, ils mettaient à en profiler toute la turbulence de leur jeunes ans. Louis inq)riniait à ces jeux un caraclèn> lai>ageiir el militaire. Kllese faisait garçon avec lui. On imaginait des batailles,
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dont ils représentaient les troupes ennemies. Les tables et les chaises figuraient des retranchements. Les livres de classe et les dictionnaires volaient dans l'espace, en i^ise de projectiles et se ressentaient forcc^nent de la vivacité du contact.
Ces accès d'espièglerie partagés, nécessaires à son âge, n'empêchaient point qu'il se montrât doux, prévenant, plein de soumission délicate envers sa mère. L'amour filial fut la première et la plus constante religion du tioisième Napoléon. Hortense disait de lui, un soir qu'elle s'entretenait avec une de ses anciennes dames d'honneur, la vicomtesse de Léry : « Jamais Louis ne me donnera le moindre chagrin, je suis sûre de son cœur. » Les sentiments ont leur destinée.
Les éludes suivaient leur cours progressif. On avait obtenu, sous tous les rapports, des résultats satisfaisants.
Cependant, le précepteur avait jugé que tous les soins qu'il donnait au prince resteraient insuffisants, s'ils n'étaient point secondés par les effets de l'émulation. Pendant le printemps de l'année 1821, où l'on était retourné à Augsbourg, il conseilla donc à la duchesse de Saint-Leu de l'envoyer aux leçons publiques de la vieille cité bavaroise. Depuis Pâques, le prince avait adopté les formes et les façons d'un véritable écolier. Il fréquentait, sans y manquer d'une heure, cet établissement d'instruction, où il se vit, d'abord, aux prises avec une très grosse difficulté : l'enseignement dans une langue étrangère de tout ce qu'il devait écouler et garder dans sa mémoire.
Il a, maintenant, quatorze ans et ne tardera pas à acquérir une place moyenne entre les élèves du col-
lège d'Augsbourg (I). Les notes, qui lui sont décernées sous son numéro d'ordre de classe, impartiales et sans complaisance, fournissent une idée précise du degré de sympathie qu'il inspire, soit à ses condisciples, soit à ses maîtres. Il est loin, ici, de vouloir exercer sur ses camarades l'espèce d'autorité tyrannique, dont l'élève de Brienne donna des preuves si caractérisées. Napoléon 1^% lorsqu'il daignait s'humaniser et, descendant de son nuage, rappeler ses souvenirs d'enfance, aimait à montrer combien fut inné en lui l'instinct du commandement. Napoléon 111 n'aurait pas retrouvé, en ses temps d'école les mêmes indices d'un tempérament despotique. A Brienne, dans le préau commun, le futur conquérant avait fait élection d'un coin solitaire, où il pouvait s'asseoir et méditer à son aise. Il ne permettait point à ses compagnons d'en « usur[)er » la propriété. Il avait déjà cette conviction imjtérieusequetoulcequilui plaisait lui appartenait de droit. Tel n'est point l'élève d'Augsbourg. Ses manières sont modestes et retenues envers ses condisciples. Les professeurs relèvent à sa louange le respect et la reconnaissance avec lesquels il reçoit leurs observations, alors même qu'elles lui peuvent être désagréables.
Caractère doux et facile, en apparence, du moins,
(1) € .le n'ai qu'à mo louer du parti que j'ai pris. Sur quatre-vingtquatorze élèves, qui' renferme la classe, le jeune prince a obtenu, à son début, la cinquante-quatrième place, et encore dois-je dire que les rangs sont donnés, non dans une seule faculté, mais dans trois facultés différentes, c'est-à-dire, une petite narration en allemand, un théine d'allemand en latin, et un problème d'arithmétiijue. Tu con(,ois qu'un pareil travail doit être beaucoup plus diflicile pour un enfant, qui n'enteml jjuère que du français, dans la maison maternelle, que pour tous les jeunes gens qui l'entoui-ent. »
il'hilippe Le Ras. Lvttrc à son père, lô mai 18il.'
(car, il a des côtés volontaires et jaloux qu'il ne découvre pas encore), excellente envie d'apprendre... On le jugeait à-ces signes.
Peu après, il témoignait d'un avancement tout à fait notoire. Le jeune « Oui-oui » avait sauté de la cinquante-quatrième place à la vingt-quatrième. On en eut grande joie, dans Arenenberg. Il fut parlé d'illuminer le château. Mais, presque en même temps, y parvenait une grande et dramatique nouvelle, qui fit ajourner ce projet de fête. Le monde venait d'apprendre la mort du captif de Sainte-Hélène.
Si un fait aussi considérable ne produisit, ni en France ni dans le reste du continent, la sensation profonde qu'on en aurait attendue, s'il ne parut pas avoir d'autre importance que la répercussion d'un accident, nous ne disons pas môme d'un événement, auprès de l'opinion européenne (1), oublieuse, après moins de six années, de la personnalité redoutable, immense, qui l'avait tenue dans une émotion continuelle d'étonnement, d'admiration ou de crainte, ceux de la famille, Hortense surtout, en furent douloureusement touchés.
Ji'àme de son plus jeune fils en avait été remuée tout à fond. Le 24 juillet, il écrivit à sa mère, la fille aimée de l'empereur, une lettre de consolation, oîi passèrent, sans qu'il s'en doutât, des ombres de pressentiments. Que le deuil en serait cruel à tous ceux qui avaient gardé, comme lui, le culte du grand homme! Heureusement,
(1) I Napoléon est mort ! Il y a dix ans, on eût cru lu chose impossible. Les bourgeois et les badauds de Vienne parlent aujourd'hui de cette mort comme ils parleraient de celle d'un acteur de la comédie. Ce prodigieux événement ne fait aucune sensation dans le monde. » {iîouveiiiis de la baronne du Monlel, 1821.)
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ajoutait-il avec une candeur d'expressions, ([ui motiveraient détranges rapprochements entre les mots de l'enfant et les réalités historiques, Iieureusement il étcUl dans un monde meilleur, on il jouissait paisiblement de ses bonnes actions. Illusion ingénue, qui transformait à ses yeux le conquérant admirable et odieux, à la fois, en un bienfaiteur de l'humanité! Il était si jeune, quand il le vit passer, dans les derniers ravonnements de sa puissance, que son cœur seulement le faisait se souvenir. Mais, cette image y était à jamais gravée. H y penserait^ il l'évoquerait sans cesse. Elle serait le modèle distant sur lequel il voudrait régler ses desseins et ses actes. 11 lui semblait qu'un rclltt de sa grandeur se communiquait à lui, [)Our lui enseigner de serendre à lout jamais digne du nom de Napoléon.
Imiter Napoléon, suivre, de loin, mais avec une constance inlassable, l'essor de son génie : il y pensait déjà!
Tandis que son précepteur, véritablement conquis à la douceur de son caractère, à la bonté de sa nature, à l'assiduité patiente dont il témoigne en ses études, s'applaudit d'avoir amené, en deux ans, un t'colier, (lui ne connaissait que les princi{)es des langues classiques et encore bien im])arfaitement, à expliquer Homère, Virgile. Plutaniueet Tite-Live, outre ce qu'il attend de lui sur le terram des sciences exactes, en algèbre et dans la géométrie; tandis qu'il voudrait trouver en lui bonnes et méritoires toutes choses, sauf des retours d'inattention, dont la vraie cause lui échappe : « le cher
enfant » se dérobe insensiblement ù l'action de son très honoré gouverneur, sans que celui-ci en ait encore rimpression; au seuil de sa jeunesse, Napoléon entrevoit d'autres honneurs lointains que des lauriers académiques.
Au cours des années suivantes, il appartiendra de plus en plus au monde, à la société, et sa mère l'y encouragera, malgré les remontrances du maître, parce qu'elle voit dans les relations du dehors le complément indispensable à l'éducation d'un prince et n'en juge pas de la même façon qu'un homme d'études, raisonnant du présent et du futur, à travers ses classiques. Quoique le prince Louis ait conservé les indices extérieurs d'une nature timide et renfermée, son caractère s'est, évidemment, transformé. Un air de tristesse douce et passionnée a pris possession de sa physionomie, pour en demeurer l'expression dominante. Des traits de son être moral, qui avaient trompé l'attention de son entourage, s'accentuaient et allaient se fixer en lui. Lorsqu'il s'était libéré de ses devoirs du jour, dégagé de ses leçons imposées, il laissait errer son imagination. L'atmosphère germanique, où s'achevait son instruction, ne pouvait qu'entretenir et développer cette tendance rêveuse. Le vague de sa pensée allait au secret de l'avenir.
L'ex-reine de Hollande notait ces symptômes d'une àme inquiète et chercheuse avec une sorte d'intérêt divinatoire. Ses propres visées s'aflèrmirent. Quel que fût le sort réservé par le mystère des événements à Louis ou à son frère aîné, elle estimait qu'un changement s'imposait dans l'éducation du plus jeune. En France, le libéralisme mêlait ses couleurs à celles du napoléonisme. Des espoirs inattendus se levaient dans une vapeur idéale. Il importait de donner au prince
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Louis une direction d'idées, qui concordât avec les nouvelles tendances. Le républicain Philippe Le 13as ne s y serait pas prêté, comme on l'aurait voulu (1). On se sépara de lui avec une certaine brusquerie nuancée d'ingratitude (2). La duchesse de Saint-Leu lui donna, comme successeur, son collègue ^'arcisse Vieillard, (lui avait déjà formé l'aîné des deux frères, auprès du roi Louis et dont on n'avait pas à craindre la franchise démocratique, le flexible Vieillard, homme de savoir et d'étoffe, mais de cette étoffe élastique et souple dont se font les sénateurs d'empire (3).
(1) La conscience de Philippe Le Bas ne devait jamais absoudre le Coup d'Etat. 11 ne reparut, devant son ancien élève, parvenu au faite du pouvoir, qu'une seule l'ois : le 1" janvier 1859, ([uand il dut, en sa qualité de président de l'Institut de France, présenter à l'empereur Napoléon 111 les délégations des cinq académies.
(2) Le 7 septembre 1827, il écrivait à son père :
« 11 est probable que nous partirons dans les premiers jours d'octobre; je dis nous, car M"" de Courtin quitte aussi la reine et nous ferons le voyaire, de compagnie.
» Voilà, mon cher père, qui doit hâter l'époque de notre rapprociiemcnt. Je m'en réjouirais sans les difficultés qu'v apporte ma chère femme, et surtout s'il ne devait pas autant m'en coûter pour quitter mon cher Louis. Il est vrai que les procédés de sa mère seraient faits pour diminuer mes regrets; car, enfin, quand on remercie un domesli(|ue. on s'y prend plus de trois semaines d'avance; à plus forte raison quand on doit remercier l'homme, qui vous a remplacée pendant huit ans. .Mais, que ce mécontentement-là reste entre nous. » \Cf. L'i Conespoiuluncede Pliilipi>e Le Dus, ap. Stefane Pol).
(3) Notons, toutefois, ce fait singulier. Lorsque fut posée devant le Sénat l'adoption d'un sénatus-consulle, qui n'établirait la diirnitéiin[)èrialc au profit de Louis-Napoléon Honapaite et do sa descendance, un seul s'abstint, sur quatre-vingt-sept votants de la Haute Assemblée: Vieillard, l'ancien précepteur du prince... « i'eut-ètre, a dit un historien tentant d'expliquer celle particuhirilé, peut-être des réputrnances invétérées lui défendirent-elles de concourir;! un retour monarihi(|ue; peut-être aussi, connaissant bien son élève, avait-il deviné chez lui ces dangereuses échappées de l'esprit, ces entélemcnls mêlés d'indécision, qui devaient en faire, malgré de grandes (|ualilés, un somerain si funeste. »