‹ Rêve et vieChapitre 3 sur 12 · R E V B LT VIE · texte numérisé non relu

R E V B LT VIE

Kn 1676, il était juge du Roi à Essegg. Dans tout le pays on ne pouvait trouver meilleur maître que lui. Sous ses ordres, quatre-vingts domestiques, cuisiniers, écuyers, bergers, plus une foule de trabans, vivaient aussi heureux que dans la maison de leur pu e. Et on pouvait à coup sûr dire que quiconque entrait chez lui n'en voulait plus partir.

Le bon vieux Furkas Petki bornait

m Orgueil à trois choses. D'abord il voulait que tout le monde le sut bon et généreux; aussi toujours h bergeait-il des hôtes, et ceux qui venaient étaient reçus avec un tel plaisir, qu'ils pouvaient se croire attendus depuis longtemps.

11 était si bon maître de maison, savait si bien retenir ses hôtes, que souvent des gens, venus pour la foire de la Saint-Marie et qui n'entraient

| chez lui que pour « un mot », y res¬

taient durant tous les jours de la foire, j et même après, n'étaient pas libres

; de s'en aller. Personne ne pouvait

partir Je chez lui sans emporter un cadeau. Il traînait les gens par ses réserves et ses écuries, demandant tout le temps : « Comment te plaît cette | épée, ce vase? Que dis-tu de ce pou-

; lain arabe? » et si l'interrogé répon-

| dait : « C’est très beau », il était forcé

d’accepter l’objet qu'il avait trouvé à j son goût.

I.e calendrier de Petki marquait plus de jours fériés que n'importe quel autre calendrier, et rien d'étonnant à cela, car Petki célébrait même la fête de son aïeul, et, pour ne pas se trouver sans commensaux aux grands festins qu i! donnait, envoyait à scs amis, en sa qualité de juge, de véritables sommations judiciaires.

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Dans une maison ou il v avait

autant de domestiques que chez Petki, il parait impossible qu'il n'y eut pas de « connaissances - entre les valets et les filles. Aussitôt que le vieux seigneur apprenait une de ces connaissances », vite il mariait, ne voulant pas laisser passer une aussi brillante occasion de festoyer.

Dans son village il n’y avait pas de mendiants. Rencontrait-il un pauvre, il le prenait sur une de ses » Poustas », lui donnait une demeure, un bout de champ et une vache, en un mot, ne le laissait plus manquer de rien.

M ais sa bonté ne veillait pas m lement au temporel. Son intérêt se portait aussi vers des choses plus durables. TOUS les ans, il visitait le collège de Xagy-Engycd au moment des examens, et envoyait à ses propres

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frais le meilleur élève au séminaire.

Là, il lui faisait achever ses études, et lorsque le jeune homme était ordonné prêtre, et qu'il ne lui manquait plus qu'une paroisse, le bon vieux Petki parcourait Siebenburgui jusqu'à ce qu'il eut trouvé un endroit jadis orné d'une chapelle brûlée par les Tartares. A la même place, il faisait bâtir une nouvelle église, y installait le jeune prêtre, et payait son traitement.

Le second point d orgueil du bon vieux était la très vieille noblesse de ses aïeux, et s'il ne faisait pas remonter son arbre généalogique jusqu'à Adam et Ève, c’est qu’il est absolument avéré que ce premier couple n'était que... d es paysans, et qu’ils allaient pieds nus. D ailleurs il ne plaçait pas son premier ancétn. *.vés loin d’eux.

Dans les armes de la famille Petki

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se trouvait un fnnnal antédiluvien q'.té pci inné ne connaissait. Cet animal n'était pas de la famille des volatiles; on ne pouvait le classer parmi les poissons ni les quadrupèdes, et ce n’était pas un reptile. Dans le dos de cet animal, plantée, Une arme à trois dents, pareille à celle que brandit Neptune, le dieu marin, et pareille aussi à ce que notre prosaïque monde moderne appelle une fourchette. De ces armes, il ressort clairement qu’un des premiers Petkt a « embroché » un monstre d’avant le déluge. Il y avait dans la montagne, aux environs d’Essegg, une carrière dans laquelle on découvrait souvent des dents et des osselets pétrifiés. Ces os ne pouvaient appartenir qu’à de prodigieux monstres. Et lorsqu’un jour des paysans valaques péchèrent dans le M.ims une mâchoire, le rec-

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tcur déclara qu’on devait l'offrir aux

descendants du célèbre fondateur de

la souche Petki, ce qui fut fait.

Et le monstre apparaissait partout

où il pouvait trouver place. On le

voyait sculpté sur bois, peint au mur,

fouillé dans la pierre et coulé en

bronze. Le monstre se pavanait an- *■

dessus de la porte d’entrée et « en miniature j> il ornait les couvertures des chevaux, les harnais, les sacs à blé, etc., etc. et les paysans l'avaient tant vu que, de très bonne foi, quelques-uns croyaient avoir mangé de ce « Péliosaurus » en « Gulias » (i).

Dans la cour d'honneur, dont l'accès n’était permis qu'aux domestiques, on voyait plus grandes que nature les statues des « premiers » Petki. Le fondateur de la race en bronze, un

(1) Ragoût.

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bras levé vers le ciel, brandissait une épée ; l'autre bras, protégé par un bouclier sur lequel s'étalait le monstre, représenté IA, terrible, avec une profusion de têtes, de griffes, et d'innombrables queues. Aux amis particulièrement chers, Petki faisait admirer ce monument et sa fierté éclatait en montrant l’épée de 1’aïeul, épée que l'on devait soulever maintenant à deux mains, et que son ancêtre, disait-il, enlevait à bras tendu Aussi facilement qu'un simple roseau.

Pour finir, il permettait à son hôte de deviner quel animal était représenté sur le bouclier. Naturellement personne dans ce monde ignorant n'était capable de nommer le monstre, et le bon Petki pouvait à juste titre être fier d'avoir dans ses armes un animal pour le nom duquel tant de «avants se cassaient la tête.

Ceci était le second point Je son orgueil.

Ht le troisième? Oui. ce troisième dépassait les deux autres de beaucoup, et, quand je dis que Parkas n’estimait ni sa fortune ni sa noblesse autant que ce troisième point, je maintiens que ce n’est pas trop dire.

Ses deux filles étaient son troisième point d'orgueil.

Jamais il n'a manqué de bonnes et belles filles en Siebenburgcn, et je sais qu'il n’en manquera jamais. Aussi ce que je trouve de mieux à dire des tilles de l’etki, c est qu’elles méritaient d'être nommées parmi les filles Je Siebenburgcn. Ilonka, l'ainée, à l'époque dont nous parlons, avait dix-huit ans. Mince et grande comme un lys, ses longs cheveux noirs touchaient terre, et lorsqu'elle vous re-

gardait avec ses profonds yeux de rêve, votre âme plongeait dans les profondeurs célestes de cet abîme.

Son seul défaut, si c'en est un, était de paraître toujours triste. On ne la voyait jamais rire ni plaisanter comme les autres jeunes filles. Rarement son pâle visage reflétait la joie et plus rarement encore son rire évoquait la gaîté. Sans cesse Ilonka lisait Je livres qui alors étaient à la mode.

C’étaient pour la plupart des ouvrages anglais et français. Du temps en temps, elle se retirait au jardin, et, cachée, y passait des journées entières.

Elle semblait vouloir surprendre les secrets de la floraison et de la vie parmi les fleurs, apprendre le

bourdonnement des abeilles et le

chant des oiseaux. Et cet air de rêve était si apparent dans ses yeux et

sur scs lèvres que celui qui la voyait, l'entendait, emportait de la tristesse dans son cœur.

Lorsqu'aux jeux à gages un jeune homme devait l'embrasser, on ne pouvait plus obtenir une parole de lui, après qu'il eût touché son pâle et froid visage d'ange. C’était comme si ce baiser eût emporté son âme...

Toujours silencieuse en société, lorsqu'elle était seule, elle se parlait à elle-même, tout doucement, comme une visionnaire.

On ne l'entendait ni remuer ni chanter, et pourtant au clair de lune dans le calme de la nuit, lorsque de sa fenêtre elle laissait errer son regard rêveur vers les lointaines montagnes, elle se mettait à chanter inconsciemment un air qui commence ■

ainsi...

« Vole mon ramier vers sa fenêtre »

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