CHAPITRE IX
Recherches historiques,
53. Polybe* rapporte, qu’à l’époque de la seconde guerre punique , la balance du pouvoir, chez les Carthaginois , penchait du côté du peu* pie , qui en usa avec la plus grande imprévoyance. LesNiveleurs se mirent à la tête d une démocra* tie turbulente , et perdirent la république , parce que la faction ennemie d’Ànnibal haïssait plus ce grand homme que la patrie. Cette faction aveugle eût été soudoyée par Rome, qu’elle n’eut pas mieux agi dans Fintérêt des Romains, 54* Ainsi Carthage, long -temps rivale de Rome; Carthage, qui fut si florissante pendant que les suffêtes et le sénat purent s’entendre, el que le peuple ne put se familiariser avec Fexercice du pouvoir, vit épuiser ses forces dans les convulsions politiques. Les Ni ve leurs portèrent le, trouble et la discorde dans le sénat : ils firent accroire à la populace que le salut de la patrie appelait son intervention , et l’État fut déchiré par une démocratie délibérante.
* Fra^mcnSf iiv* G,
55. On lit, dans Diodore de Sicile* ^ que dans Ârgos, les Niveleurs soulevèrent le peuple contre les plus illustres familles par leurs véhémentes déclamations; seize cents nobles y furent massacrés dans un même jour, et les Niveleurs le furent eux-mêmes bientôt après par le seul motif que, jaloux de prendre la place de leurs victimes , ils se désistèrent de leurs accusations , et parlèrent un langage plus modéré. Ces coupables orateurs ignoraient sans doute que , s’il est facile d’allumer un grand incendie, il est impossible souvent d’en arrêter les progrès.
56. Les Egyptiens vécurent heureux pendant douze siècles : leur sagesse était renommée chez toutes les nations civilisées. Sésostris fit un peuple conquérant d’un peuple jusqu’alors vertueux et paisible.
57. Bientôt les Egyptiens voulurent jouir de leurs triomphes. Leurs lois leur parurent une gêne, leur constitution devint l’objet de leur censure; des Niveleurs se montrèrent , et lunité de la monarchie , ce principe conservateur, fut abandonné. Douze rois furent choisis : un des douze se rendit maître absolu, et il y eut dès lors eu Egypte une succession non interrompue de troubles, de meurtres et de crimes odieux,
* Livre 1 5.
jusqu es à T époque de la réunion de ce pays k l’empire des Perses.
58. Thésée fut le véritable fondateur d’Athènes : ce fut lui du moins qui retira le peuple des villages, où Us étaient dispersés, et qui établit une monarchie mixte; mais bien Lot il s’éleva quelques hommes du milieu du peuple, qui soufflèrent partout l’esprit de sédition; qui accusèrent le pouvoir de tyrannie, qui vantèrent le système du nivellement des conditions, et contraignirent Thésée à abandonner FAtüquc et les Athéniens.
5g. Solon descendait de Codrus , dernier roi d’Athènes. Ce philosophe, trouvant le peuple engagé dans deux violentes factions, refusa la couronne , et s- appliqua adonner une autre forme au gouvernement* Solon mourut ; et bientôt l'esprit remuant des Niveleurs multiplia les accusations contre les grands hommes qui faisaient h gloire delà république, et qui excitaient Fadmb ration de la Grèce, Tour-à-tour Miltiade, le vainqueur de Marathon , Arislide-lc- Juste, le grand Thémistocle , Périclès, Alcibiade et Phocion, furent victimes de la tyrannie populaire. Frappés par l’ostracisme, les uns moururent dans l’exil T et d’autres dans les fers.
6o, Après la malheureuse expédition de Sicile, Fexlrcme démocratie ayant obtenu une pré-
pondérante dangereuse a Athènes, les IViveletirs firent élire quatre cents magistrats, auxquels fut confiée FaduïÉmstraÛon des affaires publiques. Ces oligargues abusèrent du pouvoir : on les signala comme des tyrans, et ils furent déposés par la populace *.
61. Lysandre s’étant rendu maître d’Athènes , établit trente magistrats pour gouverner cette ville* Ces magistrats devinrent bientôt trente tyrans, Pour asseoir leur autorité, ils s'associèrent trois mille citoyens , et ne donnèrent pins de bornes à leur cruauté Ce grand nombre de Nivaleurs , devenus tyrans, formait presque le tiers des citoyens d'Athènes*
62. Plus tard, Antipater, Fun des généraux (F Alexandre, abolit à Athènes le gouvernement populaire, et rétablit le pouvoir des suffrages et de la magistrature, seulement pour ceux qui avaient dix mille drachmes de bien; et, par ce moyen, cette ville recommença à être gouverné* selon les lois de Solon****; mais les Nivdeurs ne tardèrent pas à reprendre leur empire sur Tesprit de la populace; et jusqu’au moment où la Grèce fut subjugée par les Romains, les Athé-
* Thucydide , Jiv* a*
** jJLénophoa , liv. 2.
*** Dans l'origine, îe nombre des citoyens d’Athènes ne sg portait qu'a 20,000 ; il ne dépassa jamais celui de 2r,ooo* **** Diodorc de Sicile , liv* 18,
mens restèrent en proie à tous les désordres de U fureur.
63. Lycurgue constitua à Lacédémone un peuple de Niveleurs. Là le mariage était un commerce clandestin ; là n’entrait point dans la constitution la loi sacrée de la propriété. Le partage égal des terres y était seul admis. Tous les pouvoirs paraissaient avoir été constitués pour être ennemis les uns des autres.
Ignorant par principe , vicieux par habitude, orgueilleux par éducation, cruel par nécessité, le Spartiate tomba bientôt dans les plus dégoûtai» excès.
64- Les tyrans s’y succédèrent , et le niveau de la mort plana sur les tètes les plus superbes; le pouvoir fut mis aux enchères, et sous le sceptre de fer du tyran Méchanidas, les Spartiates disparurent de la Laconie : ils furent tous exterminés et remplacés par une colonie de malfaiteurs, rebut de toutes les nations.
65. Un coup-d’œil rapide sur l’histoire générale de la Grèce présente les résultats suivans’:
Lu amas de petites républiques , qui , à compter du moment de leur naissance, se tourmentent avec plus ou moins de fureur. Au-dehors, elles s’agitent contre les États , avec lesquels elles j se disent confédérées; au-dedans, elles se déchi-
* Lettrés d’un Père à son Fils , 1, I*r.
rent elles-mêmes pour tomber de la démocratie dans Faristocratie de Faristocratie dans l’oligarchie^ de l’oligarchie dans la tyrannie.
66. Toutes ces révolutions, c’est l’écnme de la populace qui les Fait naître. Le parti vainqueur ordonne des proscriptions et des confiscations, au nom du bien public ; il se débarrasse , par l’assassinat, de ceux qu’il a pu saisir; il se débarrasse par l’exil , de ceux qui ont échappé par la fuite à sa barbarie.
Bientôt les Ni voleurs deviennent, pour ceux qui veulent s’enrichir à leur exemple, un objet de haine et d'envie : une nouvelle révolution éclate . le sang coule; les enfans, les parens des proscrits prennent part à la fureur publique; de nouvelles proscriptions succèdent aux premières, de nouveaux assassinats déciment la population, et le territoire n’offre plus que des ruines ensanglantées.
67. Les Romains étaient libres et dans un état d’égalité absolue au moment où ils fondèrent la ville célèbre qui est devenue plus tard la métropole de l’univers. D’un consentement unanime Us nommèrent Romuîus pour leur roi, et le premier réglement de ce prince fut de diviser le peuple en patriciens et en plébéiens ; il y eut dès-lors à Rome des patrons et des clients, mais le sénat, composé de patriciens , ne tarda pas à
repousser le joug que venait de lui imposer un maître : desNiveleurs, qu’il renfermait dans son sein, conspirèrent pour usurper la tyrannie, et Romulus fut assassiné.
68. L’autorité des rois , successeurs de Romu* lus, fut tellement limitée qu’on put la comparer à celle dont jouirent plus lard les consuls. L’élection de ces princes était attribuée au Sénat qui profitait de cet avantage pour les tenir dans sa dépendance. Toutefois le peuple ayant été consulté pour l’appel au trône deTarquiu l’ancien, il connut toute sa force, et saisit dès cet instant toutes les occasions d’exercer son pouvoir.
69. Après la mort de Tarquïn l’ancien , les Niveleurs populaires choisirent d’abord Servi us Tullius pour protecteur et régent du royaume, sans le consentement du sénat, et bientôt après ils le déclarèrent roi. Ce prince qui était né dans l’esclavage , en reconnaissance de son élévation au trône, introduisit la coutume de donner la liberté aux esclaves et de les admettre même au rang des citoyens.
Les sénateurs irrités s’unirent pour reprendre une puissance qui venait de leur être arrachée ; Servius Tullius fut déposé à force ouverte, et remplacé par Tarquin le superbe. De là des dissentions nouvelles, de nouveaux troubles et de nouveaux crimes.
70. L’expulsion du dernier des rois de Rome, uVut qu’un motif ou cju un prétexté particulier* La mort de Lucrèce , a dit un judicieux écrivain, en fut r occasion , mais non pas la cause. En effet , le sénat voulant s'approprier toute t autorité royale, profita avec adresse d’un événement propre à émouvoir le peuple qu il avait trompé deux siècles auparavant, en lui persuadant que Romains avait été enlevé au ciel , et qu’il voulait tromper encore en se servant de sa crédulité pour se donner à lui-même le pouvoir qu il ôtait à Tarquin.
7 1 Le gouvernement consulaire et républicain établit une nouvelle balance des pouvoirs à Rome, mais il s’éleva bientôt d’audacieux Niveleurs qui, s'emparant de l’esprit du peuple, déterminèrent les plébéiens à se séparer d une aristocratie intolérante et à se retirer sur le mont Sacré; c est là que l’un deux fit entendre ces paroles hardies aux députés du sénat:
d Notre État a été fondé par des rois, et jamais le peuple Romain n’a été plus libre ni plus heureux que sous leur gouvernement ; 1 arquin même, le dernier de ces princes si odieux au séjiat et à la noblesse , nous était aussi favorable qu’il vous était contraire..». Pour venger vos propres injures, nous l’avons chassé de Rome; nous avons pris les armes contre un souverain
qui nous priait de nous séparer de vos intérêts et de rentrer sous sa domination. *
7 2. Cet événement, eut pour résultat une transaction, par laquelle toutes les dettes furent abolies et rétablissement clés tribuns du peuple déterminé.
Deux ans s "étaient à peine écoulés, qite l'institution des tribuns du peuple alluma les plus funestes dissenlioiis : le sujet le plus ordinaire de ces troubles était le partage des terres conquises, le sénat s'opposa toujours à une égale distribution de ces terres, et plusieurs personnages consulaires devinrent les victimes de leur courageuse résistance. Corioïan accusé par les tribuns, fui banni et se réfugia chez les Volsqnes. Âppitis dédaigna de comparaître devant une populace mutinée, et.se donna la mort*
73. Le moment arriva où les Plébéiens demandèrent qu’on fît une loi qui établit Pégalité des privilèges, et qui mît de niveau tous les citoyens romains sans égard à Illustration ni à la naissance. Bientôt le nombre des tribuns , fixé d’abord a cinq, fut porté à dix, et les séditions redoublèrent* Il faut placer ici la nomination des décemvirs. Création d'une autorité nouvelle qui produisit une nouvelle usurpation , chaque
* Révolutions romaines, par Verlot, 1. Ier, p, 69,
révolution fomentée par les Niveleurs de Rome assurait au peuple de nouveaux droits! Déjà les plébéiens pouvaient parvenir aux plus grandes charges, aux magistratures, au consulat, a la dignité de censenr, à celle de questeur, à l’office de préteur, et même a la dictature.
7/1. Une loi portait que les plébiscites obligeraient le corps entier de la nation. Appius Claudius établit la coutume d’admettre au sénat les enfans des hommes libres, ou de ceux qui avaient été autrefois esclaves. Le peuple enfin fut mis en possession du droit dangereux d'annuler les décrets du sénat.
75. Ce fut alors que les tribuns attaquèrent les plus hautes vertus. Les services des deux Scipions furent payés de la plus noire ingratitude.
76. Les Gracques parurent dans un intervalle dé paix. Ils troublèrent la république en se plaçant l’un et Vautre à la tête des Niveleurs, qui demandaient à hauts cris l'exécution, de la loi agraire, et ils trouvèrent successivement la mort sans pouvoir terminer leur audacieuse entreprise.
77. Ason tour le tribun Saturnins fit. faire une loi par laquelle le sénat s'obligeait par serment à recevoir toutes les lois qu'il plairait au peuple d’établir désormais.