COMPTES-RENDUS
DES SÉANCES DE l'AcADÉMIE DES SCIENCES Séance du Lundi 20 Août 1888.
Physiologie pathologique. — Sur la vaccination préventive du choléra asiatique (i). Note de Mr. N. Gamaleïa, lue à l'Académie par Monsieur Pasteur.
«Odesa, 12 août 1888.
» Le travail suivant n'est qu'une simple et fidèle application de la méthode expérimentale qui a été créée au laboratoire de M. Pasteur, et qui a déjà, donné de si beaux résultats pour le choléra des poules, le charbon, le rouget des porcs et la rage.
» L'auteur n'a pas besoin de rappeler quel obstacle cruel s'est opposé, il y a cinq ans, à l'application de cette' méthode au choléra asiatique. Cet obstacle a forcé M. Pasteur de laisser cette maladie pour les recherches de ses futurs élèves.
» Or, l'auteur, comme nous l'avons dit, n'a fait qu'appliquer au choléra deux grands principes de la méthode expérimentale: celui de la virulence progressive et celui des vaccins chimiques.
))I1 est connu que les cultures ordinaires du vibrion cholérique n'ont qu'une virulence minime, à ce point que M. Koch, qui les a découvertes, a cru, après de nombreux échecs, que le
(i) La note du jeune physiologiste russe est reproduite ici telle qu'elle a étd écrite en français tout entière de sa main. (Note de Mr. Pasteur.
choléra n'était pas inoculable aux animaux. De 1' autre côtéj.Ies élèves de M. Pasteur, lors de la mission française en Egypte, n'ont qu'une seule fois réussi â donner le choléra à une seule poule.
» Or, il est facile de douer le vibrion cholérique à! une virulence extrême: il ne faut pour cela que le porter sur un pigeon après un pasage par le cobaye. Il tue alors les pigeons en leur produisant un choléra sec (avec l'exfoliation de l'épithélium intestinal). Ce qui est plus important encore, le microbe apparaît aussi dans le sang des pigeons qui ont succombé. Après quelques passages, ce microbe acquiert une telle virulence que le sang des pigeons de passage, en dose d'une ou de deux gouttes, tue tous les pigeons frais dans l'espace de huit a douze heures.
» Ce virus tue aussi, avec des doses encore plus petites, les cobayes.
» Il est important de noter que tous les animaux de ces deux espèces, sans exception, succombent à l'infection virulente.
»Avec ce virus absolument mortel nous avons pu constater l'existence d'une immunité cholérique Ainsi, nous avons inoculé un pigeon deux fois avec une culture ordinaire (non virulente) du choléra: la première fois dans les muscles pectoraux, la deuxième, dans la cavité abdominale. Ce pigeon est devenu réfractaire à l'infection réitérée, par le virus le plus virulent, le sang des pigeons de passage. Le fait de l'immunité a été ainsi constaté.
> Maintenant, si l'on cultive ce virus de passage dans un bouillon nutritif, et si l'on chauffe ensuite cette culture à 120° pendant vingt minutes pour tuer sûrement tous les microbes qu'elle contient, on constate alors que le chauffage a laissé subsister une substance très-active dans la culture stérilisée. Cette culture, en effet, contient une substance toxique qui détermine des phénomènes caractéristiques chez les animaux d'expérience.
» Inoculé en quantité de 4 centim. cubes à un cobaye, le bouillon stérilisé produit un abaissement progressif de la température et la mort en vingt à vingt-quatre heures (à l'autopsie, on
touve une hyperémie prononcée de l'estomac et des intestins et, comme de raison, une absence complète de microbes cholériques).
3 Les pigeons succombent aussi avec les mêmes phénomènes morbides. Seulement, ils sont plus résistants vis-à-vis de ce poison, et leur mort n'arrive qu'à la suite d'une dose de 12 centimètres cubes, injectés à la fois.
» Si, au contraire, on leur introduit cette même quantité de 12 cent, cubes, mais en trois, quatre ou cinq jours (en injectant, par exemple, 8 c. c. le premier jour et 4 c. c. le surlendemain) on ne les tue plus.
» Sur ces pigeons, on constate un phénomène de la plus haute importance: ils sont devenues réfractaires au choléra,
» Le virus le plus virulent, le sang d'un pigeon de passage, inoculé même en quantité de 0*= 5, n'est plus capable de les tuer.
s La vaccination des cobayes réussit encore plus facilement: en leur introduisant le bouillon toxique et vaccinal par la quantité de 2 c. c, on les vaccine .en deux ou trois séances (en tout 4 c. c. à 6 c. c). Ainsi, nous sommes en possession d'une méthode de vaccination préventive du choléra.
»De plus, cette méthode est fondée, comme on l'a vu, sui l'emploi des vaccins stériles. Et elle possède tous les avantages de la vaccination chimique: la sûreté et la sécurité^ puisque le vaccin chimique peut être mesuré d'une manière tout à fait rigoureuse et introduit par des doses assez petites pour être entièrement inoffensif, tandis que la somme de celles ci peut donner la quantité voulue, nécessaire pour une immunité complète. Ainsi, dans nos expériences, l'immunité est conférée j^wjdanger et sans exceptions. Nous espérons, par conséquent, que cette méthode pourrait être appliquée à la vaccination humaine pour préserver les populations du choléra asiatique.» (i).
M. Pasteur, après la lecture de cette Communication, ajoute:
«Dans une lettre particulière que j'ai reçue en même temps que la Note qui précède, le Dr. Gamaleïa s'exprime ainsi:
(i) Voir la note finale page 89,
»Je vous autorise à déclarer que je suis prêt à répéter toutes mes expériences dans votre laboratoire, à Paris, en présence d'une Commission de l'Académie des Sciences. Je m'offre également à trouver sur moi-même la dose inoffensive et suffisante pour la vaccination humaine, comme aussi d'entreprendre un voyage dans les pays ravagés par le choléra pour prouver l'efficacité de la méthode.
» Si vous jugez nécessaires quelques autres détails, je puis vous les donner dans une Note complémentaire , où je pourrais vous parler de la durée de l'immunité, du mode d'infection, etc.
»J'ai l'honneur de prier, Monsieur le Président de l'Académie de vouloir bien renvoyer la Note de M. Gamaleïa à la Commission du grand prix Bréant sur le choléra.
»En ce qui me concerne, il est inutile de dire que j'accepte avec empressement que les expériences de M. Gamaleïa soient faites dans mon laboratoire conformément au désir qu'il m'en exprime. M. Gamaleïa a déjà travaillé, h plusieurs reprises, au milieu de nous; notamment dans l'année 1886, lorsqu'il fut envoyé à Paris par la Municipalité d'Odessa, à la demande de la savante Compagnie de Médecins russes de cette ville, afin d'étudier la pratique des inoculations préventives de la rage, méthode dont il nous fait connaître aujourd'hui une extension et une application si remarquable à la vaccination préventive du choléra asiatique. Etc.^