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Rêveries et réflexions d'un voyageur

Heureux ceux qui ne livrent point toute leur ûme aux attraits du présent fugilif ni aux trompeuses promesses de l'avenir! Heureux ceux qui savent se souvenir! Le souvenir est une seconde vie, plus calme, plus épurée, plus recueillie que la vie réelle. C'est l'un des dons du ciel, un des plus doux attributs de la nature humaine. Que d'heures sinistres où, pour échapper au doute qui nous tourmente, pour se reposer de l'anxiété qui nous oppresse, on n'a d'autre refuge que le sanctuaire du passé, source vivifiante où l'on se retrempe, arsenal où l'on prend de nouvelles armes pour rentrer dans la lice !

KEVERIES

Sur les ruines de l'ancien monde s'est élevé le monde nouveau, le monde chrétien, le dogme de mansuétude et de charité, à la place de la loi du plus fort ; l'élévation de l'àme à la place des passions corporelles ; le sanctuaire de la Vierge h la place du temple de Vénus; le pacifique monastère à la place de l'arène sanglante.

Dans ces monastères l'indigent trouvait des secours efficaces , l'opprimé un appui , l'enfant du pâtre ou de l'artisan une école non obligatoire , mais gratuite, d'où il pouvait s'élever aux plus hautes dignités de l'Église.

Dans ces monastères a fleuri, comme un beau lis, la fleur de poésie qui charmait les naïves imaginations, la rose mystique du sentiment religieux qui délectait les cœurs, le rameau de plusieurs sciences dont nous recueillons encore les fruits.

Les hommes qui se consacraient à la vie monastique devaient, selon les lègles des grands maîtres, saint Basile, saint Isidore, saint Benoît, joindre aux pratiques de dévotion et aux graves études, le travail manuel.

Par un mde labeur, ils ont défriché les terrains les plus arides et donné aux habitants des campagnes les meilleurs exemples d'horticulture et d'agronomie.

Par leur piété, leur intelligence et leur noble ardeur, ils ont édifié, instruit et dirigé les sociétés modernes.

Qui pourrait énumérer les services qu'ils ont accomplis, ces hommes de l'Église, depuis les ornements patiemment enluminés jusqu'à la statue taillée à grands coups de marteau, depuis la légende ingénue et la minutieuse chronique jusqu'à la stinicture des arceaux gigantesques et des flèches aériennes de nos cathédrales?

En 1685, Leibnitz, le clairvoyant philosophe, écrivait : ({ 11 n'y a si méchant prince sous lequel il ne vaille mieux vivre que dans une démocratie. »

Je plains ceux qui, dans l'absorption du présent ou la préoccupation de l'avenir, abandonnent le culte du passé.

Le culte du passé, c'est le mémorial de la famille, le blason de la chaumière, la gloire du foyer. C'est la source vivifiante où le sentiment de l'honneur se

raffermit, où le cœur se retrempe. C'est, aux jours de repos, la légende qui édifie, le conte qui récrée, la chanson qui fait rire. C'est, aux jours d'anxiété, la poésie d'Ossian qui entend la parole des siens dans le souffle des vents et voit apparaître leur blanche figure dans les lueurs du crépuscule, dans les contours des nuages. C'est, aux heures de luttes, la montagne où est enseveli le géant Scandinave.

D'un bras impétueux Orm frappe sur cette montagne. Il frappe si fort, que le vieux colosse se réveille.

(( Oiiel est, dit-il, le téméraire qui vient ainsi troubler mon repos ?

— C'est moi, Orm, ton iils.

— Que veux-tu? Je t'ai donné l'année dernière des amas d'or et d'argent.

— C'est vrai : tu m'as donné des amas d'or et d'argent ; mais aujourd'hui je dois livrer un rude combat et je te demande ton épée. »

Le géant se lève et lui remet sa grande épée.

La mythologie des Grecs peuplait les airs, les eaux, les champs, d'une myriade d'êtres surnaturels. Le culte du passé peuple ainsi chaque pays d'une quantité d'images grandioses ou touchantes, images de ceux qui, dans ces lieux, ont avant nous vécu, souffert, aimé, et dont le souvenir est pour nous un enseignement et un encouragement. Les pierres de Deucalion enfantaient des hommes; les pierres des monuments historiques enfantent des idées.

ET IIEFLEXIO.NS

L;i timidité est bien plus souvent l'effet de l'amourpropre que d'une modeste défiance de soi-même, et ceux-là ne doivent point se sentir embarrasses dans le monde, qui y vont avec une simplicité et une bienveillance naturelles, sans prétention et sans ambition, n'ayant rien à demander et ne voulant être que ce qu'ils sont réellement

Tout homme, quelle que soit sa 'condition, doit faire en ce monde l'œuvre du jardinier, semer le germe d'une bonne action, d'une bonne pensée, et répéter aussi : « Jeté semai. Dieu te bénit. »

Dans l'endroit le plus petit, dans la condition la plus obscure, il me semble qu'on peut se constituer un si bon

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nid et faire tant de bien ! La violette embaumée s'épanouit sous de rustiques buissons; la rose des Alpes décore de ses fleurs empourprées les terrains les plus froids et les plus âpres ; l'épi de blé se courre de graines fécondes sur le sol où on l'a semé; l'arbre répand ses fruits dans l'enclos où il a grandi. Pourquoi l'homme ne donnerait-il pas ainsi les fleurs et les fruits de son intelligence au lieu même où le ciel l'a fait naître? Sa vie est-elle si longue qu'il ne craigne pas de l'éparpiller au hasard sur les grands chemins? C'est l'orgueil souvent aveugle qui suscite en lui une ambitieuse ardeur.

On dit souvent : la France ne sait pas coloniser.

Est-ce vrai?

Devons-nous, sans le contester, admettre ce reproche?

Les autres peuples se plaisent à proclamer leurs mérites.

Nous laissons indolonnnent déprécier le nôtre, et parfois nous le déprécions nous-mêmes.

On nous accuse de nous abandonner à de futiles vanités. Mieux vaudrait nous maintenir dans une juste fierté.

J'ai souvent songé qu'un écrivain qui voudrait com-

ET ItEb'LEXlO.NS 7

puiser It's (locuiiioiits })ul)liés à diverses époques, touiller dans les archives de l:i iiuerre, de la marine, des affaires étrangères, pourrait composer une histoire des plus intéressantes, l'histoire des Français dans l'Amérique du Nord, l'histoire de nos explorations, de nos découvertes, de nos luttes chevaleresques et de nos œuvres de civilisation dans cette immence contrée où nous avons fondé un royaume qui s'appelait la Nouvelle-France, dont nous avons été dépossédés en une heure à jamais néfaste.

Je ne sais qui a dit : Partout où résonnent des coups de sabre on peut être sur de trouver des Français. Nous pourrions dire aussi très justement qu'on trouvera des Français partout où il y a une entreprise hardie, une tentative généreuse, un acte d'humanité et de bienfaisance.

On a beaucoup vanté depuis une trentaine d'années l'esprit d'invention, le génie industriel et la persévérance, les travaux et les institutions des Américains. On oublie ce que les Français ont fait dans ce pays, bien avant qu'il fût questien de ces nouvelles générations d'émigrants de touto sorte que l'on réunit sous le nom de race anglo-saxonne pour leur donner un caractère d'homogénéité qui ne résiste pas au moindre examen.

Les Français sont entrés dans cette région quand elle était encore dans son état primitif et sauvage, et en ont eux-mêmes ouvert les différentes voies à ses maîtres actuels.

C'est un marin français, le valeureux Jacques Cartier,

qui a découvei ( le Saint-Laurent. C'est un prêtre français, le père Marquette, qui a découvert le cours du Mississipi; c'est un gentilhomme français, le vaillant Lasalle, qui descendit le premier ce grand fleuve jusqu'à son embouchure. Ce sont les Français qui les premiers fondèrent des établissements agricoles sur les rives de l'Ohio, dans la Caroline du Sud et sur les confins du golfe du Mexique. Ce sont les Français qui colonisèrent l'Acadie, dont un illustre poète, Longfellow, a raconté on tiM-mes touchants les derniers désastres, et le Canada, où subsistent encore pleinement la langue et le souvenir de la France, et la Louisiane. Ce sont ces intrépides Canadiens, qu'on appelait les voyageurs et les coureurs des bois, qui s'avancèrent à travers les forêts impraticables, franchirent les torrents, s'aventurèrent sur les lacs, et furent les premiers pionniers de cette immense contrée où les Américains se glorifient aujourd'hui de construire leurs cités, de dérouler les rails de leurs chemins de fer et de faire flotter leurs bateaux. Sur une longueur de neuf cents lieues, depuis le plateau rocaiUeux où s'élèvent les remparts de Québec jusqu'à la plaine humide où s'étalent les vastes maisons de la Nouvelle-Orléans; depuis le voisinage des glaces du Labrador jusqu'aux parages des tropiques; depuis les rives de l'Hudson jusqu'aux extrémités du Nord, partout, au seizième et au dix-septième siècle, le sol a été sillonné et jalonné par les Français. Maintenant encore, c'est à l'aide des bateliers canadiens que la conqiagnie de la

baie d'Hudson et les autres compagnies qui font le commerce des fourrures accomplissent leurs difficiles opérations. Ce sont les trappeurs, descendant, pour la plupart, de familles françaises, qui ont éclairé et protégé les premières expéditions des Américains vers Santa-Fé et vers la Sier^a-^'evada de la Californie. Un grand nombre d'entreprises dont s'enorgueillit la république des Etats- Unis ont été conçues et achevées par des Français.

L'un des plus intelligents et des plus audacieux explorateurs de l'Amérique, le général Frémont, est d'origine française.

La première dans les croisades, cette héroïque tentative de colonisation religieuse, la France a été la première aussi dans d'autres expéditions nautiques, la première sur la côte d'Afrique, comme dans les régions immenses de l'Amérique du Nord. Sur tous les points du globe ses marins, ses colons, ses soldats, ont glorieusement porté son drapeau.

Ce n'est pourtant point par ses ardentes batailles et ses nombreuses victoires que la France s'est acquis une place si distincte dans l'histoire des colonisations, c'est par son esprit de justice et de mansuétude, par ses facultés d'attraction et d'assimilation.

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Elle n'a point fait de cruelles ordonnances pour obtenir la plus abondante récolte de la terre conquise. Elle n'a point, pour apaiser une lamentable soif d'or, torturé d'innocentes peuplades vaincues. Elle n'a point écrasé ou refoulé dans de sombres régions des milliers d'honnêtes familles poiu" n'avoir plus à leur disputer une parcelle de leurs domaines héréditaires.

Ah! si, en pensant à tout ce que nous avons possédé et à tout ce que nous avons perdu, il ne nous est pas possible de lire sans regrets la chronique de nos colonies, nous pouvons du moins la lire sans remords. Nul de nos souverainetés n'a fait gémir l'âme d'im Las Casas; nulle de nos coutumes n'a suscité un désir insatiable de vengeance dans le cœur d'un Montbars, et nul de nos gouverneurs n'a par ses rapacités enflammé la foudroyante éloquence d'un Burke et d'un Sheridan.

Nos colons ont inspiré en pays lointain des sentiments d'estime et d'affection qui souvent leur ont été d'un grand secours dans les heures difficiles, dans la faiblesse de leurs armements, dans l'exiguïté de leurs ressources matérielles.

Des guerres désastreuses, des traités cruels, nous ont enlevé la plupart de nos anciennes possessions. Mais nous y avons laissé un noble et profond souvenir.

ET REFLEXIO.\S

La mer et les montagnes sont les vraies grandes choses de notre monde terrestre.

La contemplation de la mer donne à l'homme le sentiment de l'infini. L'aspect des montagnes élève son àme vers le ciel, et de siècle en siècle les montagnes ont été glorifiées par une idolâtrie, par une pensée poétique et par une pensée pieuse; le mont Mérou des Indiens, le Caucase de Prométhée, l'Atlas, l'Olympe, le Parnasse de la mythologie grecque; dans les traditions musulmanes, les cimes du Kaf qui entourent le monde comme un anneau; dans les traditions cingalaises, le pic escarpé sur lequel Adam errant dans son exil a laissé l'empreinte de son pied. Dans les profondeurs des montagnes, les Astecs entretiennent sans cesse un feu sacré en l'honneur de Quetzacoatl, le dieu bienfaisant qui après sa longue disparition doit retourner au Mexique. Dans les cavités du Wunderberg Charleraagne est assis devant une table de marbre, la couronne sur la tête, le sceptre à la main. Il est là immobile, silencieux, attendant le jour où il sortira de sa retraite pour régénérer son empire. D'autres cavités renferment les trésors gardés par des dragons ; les nains qui forgent les métaux précieux, les fées, les elfes, les

djinns avec leurs palais d'or et de cristal, les charmantes Mélusines, les Merlin et les Rubezahl.

La plaine est la fatale arène où ruisselle le sang des combats, et le rude champ du travail où le laboureur à chaque sillon semble imprimer cette maxime :

A la sueur de tou visage

Tu gagneras ta pauvre vie. •

La montagne est le monde magique des naïves imaginations. Dans les pays qui ont gardé la poésie du passé, dans les chalets de la Franche-Comté, dans les gaard de Suède et de A'orvège, dans les isbas de la Russie, aux veillées du soir, on se plaît encore à entendre raconter les merveilles des montagnes.

3Iais l'on s'incline religieusement devant les montagnes consacrées par la Bible et par l'Evangile. Sur le Sinaï, Dieu a dicté ses lois au peuple d'Israël; sur la terre de Galilée, le Christ a prononcé le sermon de la montagne, ces ineffables sentences dont chaque mot est entré comme un baume céleste dans les douleurs de l'humanité. Sur le mont des Oliviers, il a passé en prières sa dernière nuit; sur le Calvaire, il a porté sa croix.

Dans le divin récit de la création, dans les cinquante chapitres de la Genèse, on ne trouvera point les noms des vastes terres dont les rois et les républiques avec leurs canons Krupp et leurs mitrailleuses se disputent la possession, ni les noms des fleuves et des océans où l'homme s'enorgueillit de faire flotter ses navires de

commerce et ses frégates cuirassées ; mais la désignation d'une montagne, de la montagne hénie où s'apaisa la colère de Dieu, où la colombe apporta le rameau d'olivier h l'arche arrêtée sur les eaux du déluge.

11 y a dans l'enfance des peuples, comme dans l'enfance de l'homme, une poésie gracieuse, une entente idéale et spiritualiste de la nature qui ne résiste point aux graves impressions, aux raisonnements de l'âge mûr.

C'est ainsi que, dans les tribus sauvages de l'Amérique du Nord, la pauvre mère qui a perdu un enfant pense respirer son àme dans le parfum des fleurs et l'entendre soupirer dans le chant de l'oiseau. C'est ainsi que les Lapons attachent encore une ci'oyance touchante à un grand nombre d'incidents physiques.

Lorsque l'un d'eux tombe malade, ils disent que son âme a été appelée dans l'autre monde par les âmes des êtres chéris qu'il a perdus, et qu'elle a quitté son corps pour se rendre à leurs prières, pour s'aventurer à leur suite dans leur dernière demeure. On fait venir alors un sorcier qui se jette la face contre terre, qui, par ses paroles mystérieuses, conjure l'âme vagabonde de revenir. Si elle cède à ses supplications, si elle revient habiter le corps qu'elle a quitté, bientôt le malade reprend ses forces

et sa vie; sinon, il doit languir dans son attente inutile et mourir. De tels exemples et un grand nombre d'autres qui s'offrent h nous de toutes parts, dans les dogmes religieux de l'Inde, dans les contes merveilleux de l'Orient, dans les traditions populaires du Nord, prouvent assez ce qu'il y a de fleurs de poésie, de parfums printaniers, de grâce inimitable dans les sociétés primitives, dont l'ignorance d'ailleurs nous choque et dont nous condamnons les grossiers usages.

Je me sens attiré par une sympathie fraternelle vers l'homme qui travaillé. Je regarde avec respect le front baigné de sueur et la main endurcie par la fatigue du labeur. Dieu lui-même nous a fait une loi du travail, et, dans sa bonté infinie, il a joint à l'accomplissement de cette loi une source de joie et de consolations. Certes, il n'est pas une personne de cœur qui n'éprouve une charitable compassion à la vue du pauvre ouvrier qui du matin au soir emploie toutes ses forces à gagner un modique salaire ; à la vue du laboureur qui doit braver toutes les intempéries des saisons pour ensemencer ses champs et pour les récolter. Cependant cet ouvrier, ce laboureur est souvent plus heureux que la plupart des riches qui en passant daignent lui accorder un regard de

pitié, car il a suivi la ligne de son devoir. Quand sa fâche est finie, il s'assoit, dans la paix de son âme, à son humble foyer. Le bois qui pétille dans ce foyer, le pain qui est sur la table, il les a gagnés par son travail; l'enfant qui joue autour de lui, il l'élève par son travail, et lorsqu'il se repose sur sa couche rustique, il peut se dire en s'endorinant qu'il a rempli sa journée. Que de sollicitudes pénibles qu'il ignore et qui obsÏMlent l'esprit des riches ! La continuité de son travail est pour lui comme une cuirasse qui le défend des passions orageuses. Sa porte est fermée aux sombres chimères, aux folles fantaisies qui peuplent l'enceinte des palais, et sur son rude oreiller il jouit d'un paisible sommeil que le seigneur de son village implore souvent en vain.

Quand je loue ainsi l'efficacité du travail, il est bien entendu que je ne parle pas seulement du travail manuel. Le travail de la pensée n'est-il pas souvent plus pénible, et ses résultats ne sont-ils pas infiniment plus grands?

Pourquoi éloignons-nous de nos habitations les sépultures? Les anciens Egyptiens plaçaient autour d'eux leurs morts embaumés ; les Turcs établissent leurs cimetières près des rues les plus fréquentées, dans les sites les plus riants, sur les collines inondées de lumière, aux lieux

choisis où ailleurs on ne manquerait pas de planter des vignes, de construire des villes. Je me rappelle le cimetière de Péra et de Scutari, épanouis au soleil, près des tlots azurés du Bosphore. Les cyprès les ombragent de leurs verts rameaux ; les amandiers y répandent leurs fleurs de pourpre ; les ha])itants de la ville les traversent à tout instant pour se rendre d'un quartier à l'autre, et souvent s'y arrêtent comme dans un jardin. Là, le dos appuyé contre la pierre sépulcrale d'un de ses parents ou de ses amis, le Turc fume en silence son chibouck. Là le passant fatigué se repose tranquillement sur la tombe d'un fougueux soldat ou d'un juge redouté, d'un riche marchapd ou d'un pacha; là, les femmes, assises sur le gazon, s'entretiennent de leurs occupations journalières et de leurs projets, tandis que leurs enfants jouent autour d'elles et cueillent les fleurs écloses sur les cercueils de leurs aïeux.

Autrefois, dans la catholique Europe, on enterrait les morts sous les dalles de l'église. C'était une pieuse et touchante coutume. On ne pouvait entrer dans la religieuse enceinte sans y retrouver leur souvenir. On s'agenouillait sur la pierre qui recouvrait leurs corps. On priait dans la chapelle oïi ils avaient prié. On croyait alors qu'à une des grandes fêtes de l'année, à Noël, ils se levaient dans leurs cellules souterraines avec leurs blancs linceuls, et venaient dans la nef chanter, comme autrefois, l'hynme de Rédemption.

Sans que je songe le inoins du monde à un acte quelconque de chiromancie, la main a toujours été pour moi l'objet d'une attention particulière. VA n'est-ce pas juste? Abstraction faite des facultés de notre àme et de notre intelligence, c'est la main qui assure notre supériorité sur les animaux. Nous n'avons, certes, ni la force de l'éléphant, ni l'agilité du cheval, ni la faculté de locomotion de l'hirondelle, ni la pénétration et la fermeté du regard de l'aigle, ni la finesse d'odorat du lévrier ou la prodigieuse faculté de tact de l'araignée; mais nous avons la main, instrument docile de notre volonté. Par cette main, nous faisons ce que nul animal ne peut faire; par cette main, nous manifestons la plupart de nos sentiments. C'est la main qui façonne la lyre, érige des autels, transmet à la postérité les événements mémorables ou les œuvres de l'imagination. C'est la main qui menace, qui implore, s'arme pour la guerre ou signe le traité de paix. Les patriarches étendent leur main droite sur la tète de leurs fils aînés et les bénissent; Moïse, debout sur la montagne, pendant que les Israélites combattent, élève ses mains vers Dieu pour obtenir sa grâce par cette supplication. David, de sa petite main, attache à sa fronde la pierre du ruisseau, et renverse le géant Goliath.

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Assuérus incline vers Esther sa main qui tient le sceptre, et l'arrêt de proscription de la race juive est aboli. C'est la main du pontife qui consacre le prêtre, la main de l'homme dont on invoque le témoignage, qui adjure le ciel et atteste son serment; la main de l'ami qui, par son attouchement, fait tressaillir notre cœur; la main d'un être aimé que nous aspirons à saisir encore à sa dernière heure. Les mains calleuses de l'ouvrier sont un indice de sa profession ; les mains amaigries du pauvre ou du malade nous révèlent ses souffrances; les mains délicates sont un signe d'aristocratie.

C'est, je crois, l'Anglais Johnson qui a dit :

(( Voyager en une belle saison, par une belle route, dans une voiture commode, avec un livre intéressant, n'est-ce pas le plus grand bonheur qu'on puisse avoir en ce monde? »

Il en est un autre, bien plus enviable et plus complet : c'est de voyager lentement, librement, seul avec une personne qu'on aime.

Ceux qui ont goûté un tel bonheur, si longtemps qu'ils vivent ensuite, ne pourront l'oublier.

ET liEFLKXIONS 19

A la fin du jour, les rayons mourants du soleil offrent aux regards un charme singulier. Au dernier moment, la vie apparaît belle à celui qui se j)laignait de ses vicissitudes et qui va la quitter. A l'heure d'une séparition résolue, désirée, il s'opère dans l'âme une violente réaction. En un instant rapide, on entrevoit dans une sorte de lumière éblouissante tout ce que l'on aime et tout ce que l'on abandonne. En un instant on est saisi par les joies que l'on déserte, par des regrets anticipés, comme par un reflux impétueux sur lequel flotte la pensée indécise. On n'a pas encore franchi le seuil de la porte, on n'a pas encore murmuré le suprême adieu, on s'arrête, on hésite ! On pourrait rentrer dans la demeure aimée, se rejeter dans les bras qui s'ouvriraient avec joie. Dernière lutte du cœur, dernier avertissement peut-être d'un bon génie. Mais la pensée dominante l'emporte, et l'on s'éloigne de la plage paisible, et on lance sa barque à la mer. Que Dieu la protège !

Les grandes villes ne sont qu'un assemblage de petites villes, et ce qu'on appelle sans épithète la société, c'est-

à-dire le inonde choisi, le monde comme il faut, n'est qu'un composé d'un certain nombre de familles que des analogies de naissance, d'éducation, d'habitudes rapprochent l'une de l'autre, qui s'en vont régulièrement de salon en salon, se rencontrent presque chaque jour et forment un cercle à part au milieu des autres cercles, une tribu distincte, une coterie. L'oisiveté enfante dans cette société, comme dans celles d'un ordre inférieur, le même besoin de s'occuper de son voisin, de jeter un regard curieux dans l'intérieur de sa maison, d'analyser minutieusement ses faiblesses, ses défauts, et la vanité lui inspire les mêmes jalousies et les mêmes médisances. La différence est que cette médisance a des dehors plus gracieux, le langage plus élégant. Elle porle un masque de velours et distille son poison dans un bouquet de fleurs. Elle n'assomme pas lourdement celui qu'elle attaque comme on le Aiit dans la bourgeoisie, elle lui donne d'une main gantée et parfumée de délicieux petits coups d'épingle. Pleine de tact, du reste, et d'esprit, elle ne s'oubliera jamais, dans l'ardeur de son escrime, jusqu'au point d'outrc-passer les règles traditionnelles du bon goût, et si parfois il lui arrive d'engager ime fausse attaque ou de s'en prendre à quelqu'un qui la domine par une réelle supériorité, elle ne tentera pas pour le vaincre des efforts qui pourraient la compromettre ; elle rendra les armes avec une apparence de loyauté toute chevaleresque, et conclura un traité de paix avec le même sourire et la même aisance qu'elle apportait un instant auparavant

ET REFLEXIONS :*t

dans ses vives et légères escarmouches. Il ne lui est pas permis de plisser son joli front ni de paraître ulcérée : il faut qu'elle combatte gaiement et succombe avec grâce comme le gladiateur romain. C'est là son supplice et c'est là son charme.

0 poésies du jeune âge, enchantements des songes enfantins et des naïves crédulités ! Ceux-là ne sont point comptés parmi les riches et les puissants de ce monde, qui resteront attachés au charme de l'idéal. Mais nul pouvoir et nulle fortune ne valent la quiétude et la splendeur du paradis de leurs pensées. Dans les ambitions de la vie terrestre, ils ont choisi la meilleure part. Ueureux ceux à qui elle n'est point enlevée !

De tous les diables de l'enfer, le plus fin, le plus opiniâtre, le plus artificieux, le plus fort, le plus hideux et le plus indomptable, le plus vil et le plus choyé, c'est celui de l'avarice.

Ni le démon de la volupté, ni celui de l'ambition, si

a REVERIES

dangereux pourtant, ni les autres n'ont une telle persistance ni de telles ruses. Les autres s'affaiblissent ordinairement dans l'esprit ou les sens de leurs victimes à mesure qu'elles vieillissent. Celui-ci, au contraire, s'incarne de plus en plus en elles à mesure que l'âge les affaiblit, les serre dans ses griffes de chat, leur suce le sang comme un vampire, et les rend de plus en plus chétives et misérables, jusqu'au jour où il les étend décharnées, grelottantes, épuisées par de stupides privations, mourant de faim et de soif sur un grabat, au milieu de leurs trésors.

>'ulle passion n'a des subtilités pareilles à celles de l'avarice, et Molière lui-même, Molière, en voulant peindre les perplexités, les artifices et les tourments d'un avare, est resté bien au-dessous de la vérité.

Comparé avec d'autres avares, son Harpagon, avec son maître Jacques, est un enfant prodigue.

Il V a des âmes que l'obligation du travail, les soucis matériels, contractent en un rigide égoïsme. Il y en a qui, par une grâce spéciale, échappent à cette action réfrigérante, et dans les difficultés de la vie, dans l'affliction et la pauvreté conservent un généreux élan. C'est cette générosité du pauvre qui est surtout admi-

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