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rable. Le riche, quand il s'associe à une œuvre de bienfaisance, ne donne souvent que son superflu. Le pauvre donne ce donl il a lui-même besoin, et ne craint pas de souffrir pour apaiser une souffrance.
Un philosophe a remarqué que les vagues bruissements de la terre et des airs sont dans les tons mineurs, ce qui leur donne un accent mélancolique, l'accent qui entre le plus doucement dans le cœur, le pénètre et l'émeut.
N'est-ce pas ce même accent qui a été idéalisé par les traditions anciennes des différents peuples, par la flûte avec laquelle le dieu Pan gémissait sur la perte de Syrinx, par la lyre d'Orphée qui attendrissait les bêtes fauves de i'Hémus et les habitants de l'enfer, par la harpe de David qui apaisait les terreurs de Saûl, par la harpe des exilés d'Israël au bord des fleuves de Babylone , par la harpe chevaleresque et religieuse de la verte Erin, par la harpe nuageuse d'Ossian, par la harpe du dieu suprême de la mythologie finlandaise pleurant sur les grèves de la mer du Nord?
Les chants de joie et de triomphe ne tiennent point une telle place dans les annales des peuples, sans doute parce que les jours de gaieté sont moins nombreux dans la vie
de l'homme que ceux de la douleur, ou n'y laissent pas une si profonde trace.
Les oiseaux, a dit un écrivain, sont les musiciens du pauvre, et l'on peut dire aussi justement que les fleurs sont sa vivante poésie. N'y a-t-il pas entre les oiseaux et les riantes fleurs de la terre une sorte de parenté? La jolie fable persane de Gui et Bulbul n'est-elle pas un emblème de cette ingénieuse affinité? Comme les oiseaux en tout pays, les fleurs égayent le pâtre dans sa solitude, le voyageur sur son chemin, l'ouvrier dans sa mansarde; comme les oiseaux, elles peuvent servir d'horloge au paysan; car il en est qui écloseut le matin, à l'heure où l'alouette s'éveille, et se ferment le soir, à l'heure où elle s'endort. Comme les oiseaux, elles sont les messagères et les images coloriées des diverses saisons : celles-ci apparaissent au printemps avec l'hirondelle ; celles-là s'épanouissent au soleil de l'été tandis que tout vibre et que tout chante autour d'elles ; d'autres annoncent l'automne avec le pigeon nomade; d'autres l'hiver avec la corneille, et, lorsque après l'hiver on voit renaître les fleurs sur le sol reverdi, ne croirait-on pas que pendant la fin delà saison elles ont, comme les oiseaux, émigré en de plus chauds climats?
tr Hli FLEXIONS io
Dès notre premier âge, les fleurs attirent nos regards et occupent notre attention ; plus tard elles se lient aux diverses péripéties de notre vie. C'est avec un bouquet de fleurs que dans notre enfance nous célébrons un joyeux anniversaire ; c'est le don d'une fleur qui dans notre jeunesse nous fait palpiter le cœur; c'est une couronne de fleurs qui orne la tête virginale de la fiancée au jour du mariage. Hélas ! ce sont des fleurs que nous déposons, dans noire deuil, sur la tombe de ceux que nous avons aimés.
Les conteurs de l'Orient parlent d'une fleur magique qui, par son simple contact, ouvrait les portes d'airain des grottes remplies de trésors. ]\''avons-nous pas tous, dans la réalité de notre existence, une de ces fleurs magiques qui du fond de notre âme, sous le f;u'deau d'airain des années, peut faire surgir des trésors de souvenirs et de tendres pensées?
Pour moi, il y a telles fleurs dont le calice, dont Tarome, dont la peinture même suffit pour me rappeler quelquesunes de mes plus vives surprises de voyage, ou de mes plus heureuses impressions de jeunesse : les roses de Jéricho, les catalpas du Mississipi, les anémones des régions boréales, les orchidées des tropiques, les œillets du jardin de ma mère, l'héliotrope d'un autre délicieux jardin ; et, quand je vois une rose des Alpes, elle me rappelle mon excursion au couvent du Saint-Bernard.
if, REVE lE
Un poète a dit :
L'amitié d'uu grand homme est un bienfait des dieux.
C'est possible. Plus douce pourtant, et plus efficace, dans le cours ordinaire de la vie, est l'amitié de la femme. Nul homme n'apportera, dans ses rapports d'amitié, la vigilante sollicitude, la bénigne attention, l'exquise délicatesse de la femme. Nul homme ne saura comme elle se consacrer à ses affections, poursuivre sans se lasser son œuvre de dévouement, courber sans se plaindre le front sous un nuage, subir sans récrimination une froideur et une injustice. Nul homme ne saura comme elle pénétrer dans les replis du cœur, découvrir une peine secrète et y verser un baume salutaire. Nul homme ne saura, comme la femme, s'associer au bonheur d'un ami ou à son deuil, compléter la joie de ceux qui lui sont chers par la joie qu'elle en ressentira, ou les soutenir dans un désastre et raffermir leur courage abattu. L'homme croit assez faire pour ses affections, quand il leur accorde une part de son temps. Mais la femme ne compte point le temps qu'elle emploie à servir ceux qu'elle aime, à se faire la sœur de Charité de ceux qui souffrent, à relever,
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comme une walkyrie, ceux qui sont blessés dans la bataille de la vie. Sa force est dans sa mansuétude, son honneur dans son humilité, son triomphe dans son abnégation, sa vie dans son dévouement.
« Ehret die Frauen, dit Schiller : honorez les femmes; elles tressent et mêlent des roses célestes à la vie terrestre: elles forment l'heureux lien de l'amour, et, sous le voile pudique des grâces, elles entretiennent, d'une main pieuse et vigilante, le feu éternel des nobles sentiments.
« Sans cesse hors des bornes de la vérité, s'égare l'ardeur sauvage de l'homme; sans cesse ses pensées l'entraînent sur l'océan des passions; il étend une main avide vers l'espace; jamais son cœur n'est satisfait; ses rêves inquiets l'emporfcntjusque dans les sphères éloignées.
« Mais, avec le charme d'un regard tout-puissant, les femmes rappellent le fugitif et lui font reconnaître les traces du présent. Sous la sainte garde de leur mère, dans leurs habitudes modestes, elles sont restées les fidèles fdles de la vraie nature. »
Elle est à plaindre, la femme dont l'existence est liée à celle d'un ambitieux \'ulgairc ! 11 y a des hommes d'une nature rare, d'une trempe vigoureuse, qui conçoivent de grandes pensées et ne doivent avoir que de hautes ambi-
lions. Le génie qui les anime leur donne une force exiraordinaire; ils entrent dans la lutte de la vie avec une noble attitude et combattent avec une mâle fermeté. Les petites flèches de l'envie et de la méchanceté glissent, sans les blesser, sur leur bouclier, et les petites vanités ne pénètrent point dans la profondeur de leur cœur. Une victoire ne leur insuffle point un fol orgueil ; un échec ne brise point leur com'age; vainqueurs, ils ont dans leur triomphe une majestueuse sérénité ; vaincus, ils imposent le respect par leur calme dignité. L'aigle planait dans les sphères éthérées ; l'aigle, tombe grièvement blessé ; mais c'est l'aigle, et dans son œil éteint on reconnaît encore la puissance du regard qui fixait le soleil.
Il en est d'autres qui prennent pour de la force une folle outrecuidance; qui, ne sachant pas se contenter d'une modeste situation, proportionnée à leur petit mérite, accusent le ciel, la fortune, le monde de ne pas les élever au rang qu'ils convoitent. Leur faiblesse les rend à la fois défiants et irascibles ; leur amour-propre est pour eux une cause continuelle de susceptibilité maladive : un succès les enivre; un désappointement les terrasse. Leur vie se passe dans une sorte de crise perpétuelle, dans de brusques alternatives d'espérances exagérées et de morbides déceptions, d'exaltations bruyantes, d'emportements désordonnés et de prostrations ; sans cesse ils se tourmentent eux-mêmes et fatiguent tout ce qui les entoure. On ne peut les approcher sans subir le contrecoup de leur agitation.
Dans le Monténégro, dans les régions de l'Amérique occupées par la race indienne, dans d'autres contrées encore, dont nous considérons avec un superbe dédain les mœurs grossières, la femme est condamnée à un pénible labeur; c'est elle qui cultive les champs, récolte la moisson, porte les plus lourds fardeaux, tandis que l'homme fume sa pipe indolemment ou se promène comme un seigneur, son fusil à la main. Dans nos pays civilisés, il y a des hommes qui asservissent leur femme à la rude élaboration de leurs trames ambitieuses, et l'enchainent à la cupidité de leurs calculs. Les tyrans domestiques de ces peuplades, que nous appelons barbares, ne sont-ils pas moins barbares?
Le charme des enfants dans leur candeur et leur simplicité !
Un matin de Noël, la fille de mon concierge m'apporte mes journaux et mes lettres. Je tenais dans la main une pièce de cinq francs toute neuve, et je lui dis : « Voilà ce que le petit Jésus m'a chargé de vous donner. »
Elle me regarde et regarde le brillant écu avec de grands yeux étonnés, puis me dit d'une voix attendrie :
(( Il est bien bon, le petit Jésus!
— Oui, il voulait mettre lui-même cette pièce dans votre sabot. Mais il ne l'a pas vu.
— Mon sabot ? Est-ce possible ! Il était au milieu de la loge, si bien que j'y ai trouvé ce matin une orange et une poupée.
— Ah ! il faut penser que dans cette nuit de Noël le petit Jésus a beaucoup à faire et qu'il est très pressé. Comme je demeure depuis longtemps dans la maison, il s'est arrêté un peu près de moi, et m'a dit : « Vous voyez souvent la petite Berthe? »
— 11 sait mon nom, le petit Jésus?
— Sans doute.
« Elle est laborieuse et obéissante. Elle va assidûment à l'école des sœurs, et dernièrement elle y a gag[né la médaille d'argent avec le ruban vert. »
— Comment! il sait cela le petit Jésus?
— Il sait tout, et il m'a remis cette pièce blanche pour vous.
— Ah! mon Dieu! murmura Berthe, en joignant les mains, il faudra bien le remercier, le bon petit Jésus ! »
Puis m'avant aussi remercié, elle descend quatre à quatre l'escalier et va montrer tout émue à sa mère le présent du petit Jésus.
Si quelque libre penseur lisait par hasard cette historiette, probablement il dirait que Berthe et moi, nous sommes deux idiots.
Ils ont beaucoup d'esprit et ils sont très savants, les libres penseurs!...
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Notre pauvre, vie humaine dont nous nous croyons, dans notre orgueil, les maîtres, que nous avons la présomption de gouverner, comme un industriel gouverne son cours d'eau, tantôt en le laissant librement couler à plein bord dans la verte prairie, tantôt en l'endiguant, ici, l'arrêtant dans une écluse, là, lui imprimant un rapide mouvement, notre pauvre vie humaine n'est qu'une perpétuelle succession d'événements imprévus qui surprennent l'ignorance de l'enfant, bouleversent les rêves ardents du jeune homme et confondent l'austère expérience du vieillard. Imprévu est l'instant précis de notre naissance, plus imprévue encore l'heure de notre mort, et entre ces deux limites, on peut dire, sans exagération, que sans cesse nous sommes réjouis ou affligés, exaltés ou terrassés par quelque événement imprévu. Ou' de nous, en se levant, le matin, dans le plein exercice de ses facultés et en réglant tranquillement l'emploi de sa jom*née, peut être sur de ce qu'il fera quelques instant plus tard? Je ne parle point d'un désastre inopiné qui nous atteint, comme un coup de foudre, et auquel nous ne pouvons résister. Jlais une lettre, une visite inattendues, une rencontre à laquelle nous n'avions pas songé, un des mille petits accidents de la vie quotidienne : Il
n'en faut souvent pas davantage pour jeter le trouble dans notre esprit et changer radicalement le cours de nos idées.
Au commencement du chemin de la vie, les enfants se confient leurs candides impressions, leurs surprises, leurs joies, leurs accidents, comme des voyageurs à leur entrée dans un pays inconnu qu'ils vont parcourir.
Petits bateaux! petits moulins! Innocents jouets de l'enfance, symboles matériels des plus vives agitations de l'homme! De même que nous suivons du regard avec inquiétude notre fragile nacelle, craignant de la voir se perdre dans les roseaux ou se briser sur une pierre, combien de spéculateurs observent avec anxiété, dans leurs calculs pécuniaires, l'écueil qui les menace et le courant propice qui leur promet le succès ! De même que nous cherchons à orienter nos ailes de moulin au léger souffle qui les met en mouvement, combien d'ambitieux tournent ainsi leurs pensées, selon le Borée des révolutions ou le zéphyr du pouvoir ! Pour les courtisans de la
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fortune, il y a perpétuellement dans l'air quelque chose à étudier, quelque ouragan qu'ils doivent prévoir, ou quelque bonne brise dont ils doivent tâcher de profiter. « Voyez, disait Louis XIV à un seigneur de sa cour en lu montrant le nouveau bâtiment de Versailles, vous souvient-il qu'il y avait là, autrefois, un moulin? — Oui, sire; le moulin n'y est plus, mais le vent y est encore. »
Quel curieux spectacle que celui du développement graduel de la végétation ! Il y a des plantes qui sont comme des filles coquettes, impatientes de se montrer avec leur nouvelle parure. Aux premières lueurs du printemps, elles se revêtent de feuilles, et souvent elles sont punies de leur étourderie par un vent froid qui glace leurs bourgeons naissants, ou une grêle qui les hache sans miséricorde. Il en est d'autres, plus prudentes, qui, avant d'étaler leur délicate verdure, attendent que les bourrasques d'avril soient passées; il en est d'autres, telles que le hêtre, qui sont encore moins hâtives. N'estce pas une grâce de la Providence qu'il en soit ainsi? Quand l'hiver est fini, si la neige disparaissait tout à coup, si les champs et les forêts fleurissaient et reverdissaien en même temps, nous pourrions être éblouis de cette subite métamorphose; mais nous n'aurions pas le plaisir
de voir s'opérer peu à peu cette œuvre de rénoA-ation, d'observer ses progrès réguliers, d'assister pour ainsi dire, d'heure en heure, au charme de ses éclosions.
C'est un conte de fées qui nous représente les bosquets silencieux, et la muette demeure de la Belle au Bois dormant éveillée, animée en un instant. La nature a aussi ses féeries, plus imposantes et ravissantes dans leur réalité que toutes celles qui peuvent être imaginées dans un rêve de fantaisie. Mais elles ne se manifestent point en quelques minutes et n'ont point l'éphémère durée d'un songe poétique ; elles existent perpétuellement ; elles se montrent à nous toute l'année, sous différents aspects. Chaque saison nous dévoile une des variétés de leurs beautés infinies. Au mois d'avril déjà, dans notre pays, apparaissent les premiers signes du printemps; le mois de mai, ce puissant magicien, accomplit une foule de prodiges ; au mois de juin tout est vert et fleuri.
11 y a des fleurs qui s'ouvrent et se ferment à certaines heures avec une telle régularité que Linné en avait fait une horloge qu'il appelait l'horloge de Flore. L'âme humaine est comme une de ces fleurs impressionnables. On pourrait noter au moins quelques phases du jour par les diverses émotions que produit en elle le spectacle de la
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nature; celles du matin ne ressemblent pas à celles du soir. Le matin, l'éclat du soleil levant, la fraîcheur des plantes baignées par la rosée, le réveil de tout ce qui bourdonne, de tout ce qui chante, de tout ce qui respire autour de nous, égayent nos regards et notre esprit. Le soir, quoique le soleil soit aussi splendide à son couche* qu'à son lever et le ciel aussi riant, nous sommes invo lontairement surpris par un indéfinissable sentiment de mélancolie. Peut-être est-ce le résultat de quelque déception ou de quelque fatigue de la journée; peut-être aussi que, dans notre pensée, le déclin de la journée s'associe h l'image du déclin de toute existence et de toute chose terrestre.
Il y a des gens qui sont nés tout exprès pour vivre dans l'atmosphère du monde, comme certains gentilshommes d'autrefois dans l'atmosphère de la corn*. C'est leur plaisir et leur affaire, leur devoir et leur orgueil. Écrire le matin de gracieux petits billets ; s'habiller après déjeuner pour une promenade au Bois ou des visites en différentes maisons ouvertes l'après-midi ; s'habiller de nouveau pour dîner, et, autant que possible, habiller aussi leur esprit ; porter de salon en salon une nouvelle, une anecdote, un bon mot fraîchement éclos ou ingénieusement rajeuni ; jouer au volant d'une conversation où
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tour à tour ils donnent ou reçoivent la réplique ; conquérir par une adroite repartie un regard approbateur d'une des reines de salon, et rentrer enfin chez eux avec la satisfaction de n'avoir négligé aucune obligation de politesse, ni manqué à aucune inconvenance : telle est leur carrière . Les Romains marquaient d'une pierre blanche leurs jours heureux; ceux-ci les comptent par des paires de gants blancs. Il y en a d'autres qui, n'ayant point une vocation si déterminée ou assez de loisirs pour adopter dans toute sa plénitude cette oisiveté si occupée, cèdent cependant peu à peu h l'attraction du monde, y prennent goût et finissent par y être assez bien englobés. Mais il en est qui, malgré leur bonne volonté, ne s'assimileront point au monde et s'y sentiront toujours contraints, ennuyés et dépaysés. Dans leurs inutiles efforts, dans leur prompte f;itigue, ils me représentent ces poissons-volanls que l'on voit s'élever par un subit élan audessus des flots : ils dilatent tant qu'ils peuvent leurs membranes pareilles à des ailes, ils essayent de se soutenir en l'air, puis bientôt retombent dans l'onde qui est leur élément
Le monde n'est cependant pas si mauvais qu'on le représente. Ceux qui le fréquentent et qui parfois s'avi-
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scnl (lo l'accuser d'égoïsme sont eux-mêmes des égoïstes. On ne lui (louiie en réalité pas plus qu'il ne donne, et on n'a pas le droit de lui demander davantage : des politesses de convention, des cartes de visile, des félicitations ou des compliments de condoléance. Bien plus, il est capable d'éprouver de très vives sympathies et de s'apilover très sincèrement sur un malheur immérité. Seulement, sa commisération ne peut être de longue durée. Ilaus le mouvement de rotation qui l'emporte, il n'a pas le temps de s'arrêter à un désastre individuel. Il enterre ses morts très décemment, puis il oublie, et passe comme le char de Jaguernath sur le sol où sont tombées les victimes. Ce qui nuit à cet être complexe qu'on appelle le inonde, ce (jui fait que, dans son ensemble, il est si souvent méconnu et calomnié, c'est que l'or pur des meilleurs sentiments s'y allie à un métal trompeur, et c'est précisément ce faux métal qui attire le plus l'attention. Les fortunes dos parvenus étalent un luxe filslueux; les vanités prétentieuses éclatent en un pompeux langage; l'esprit vrai est modeste, et la vertu ne fait point (le liruit.
Les commencements d'une honnête affection sont comme les commencements d'une matinée de printemps, pleins de fraîcheur et de douces promesses. Le
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cœur où l'on pénètre pour la première fois est comme une région inconnue où à chaque moment on fait une heureuse découverte. La voix qui nous module un nouvel accent d'affection me semble la plus délicieuse musique, et, s'il nous est possible de reconquérir quelques instants notre paradis en ce monde, je m'imagine que c'est lorsque nous savourons tout d'un coup en même temps le bonheur d'aimer et de nous sentir aimé.
Un écrivain allemand a dit : « J'aime mieux la fin que le commencement de l'année. En portant alors nos regards en arrière, nous pouvons apprécier ce que nous avons fait, ce que nous avons souffert, et la brièveté du temps est un de nos moyens de consolation. »
Il se psut que cette réflexion soit très sensée et très philosophique; mais pour moi je ne puis l'admettre, et j'aime mieux le commencement que la fin de l'année. Le commencement de Tannée, c'est la perspective de la route que nous voyons se dérouler dans une vapeur loinlaine et dont nous ne pouvons distinguer les aspérités. La fin do l'année, c'est la connaissance de celte même route où nous avons cheminé par les intempéries des diverses saisons, où plus d'une fois nous avons eu les pieds meurtris par les cailloux, les mains déchirée- i)ar les épines.
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Le rommcnccmcnl de l'année, c'est l'inconnu, c'est l'illusion ; la fin do l'année, c'est l'expérience et la réalilé. Que ne pouvons-nous garder constamment le trésor de nos illusions ! L'enl'ant est heureux par son ignorance.
Les morts ne sont pas morts pour ceux qui sincèrement les aiment; ils pensent à nous dans leur demeure silencieuse; ils nous voient sans que nous les voyions; ils nous suivent d'un regard inquiet sur le chemin de la vie, et sous leur couche de gazon ils se réjouissent de nos joies et s'affligent de nos douleurs. Quelle touchante histoire j'ai lue d'un enfiint enlevé tout jeune à l'amour de sa mère! Longtemps après l'avoir perdu, cette mère allait s'agenouiller et pleurait sur sa lonihe, et l'enfant lui dit un jour : « Ma chère mère, je t'en prie, ne t'afflige pas ainsi, car lorsque tu pleures, mon linceul est tout mouillé, et, lorsque tu souris, mon cercueil se remplit de roses! »
Je suis très porté ;i croire que nous sommes soumis h une loi du talion; que si l'on manque à l'amitié, on sera
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trahi par l'aniitié; que si Ton se rend coupable d'un acte d'ingratitude, on subira aussi quelque amère ingratitude; j'ajoute que nous n'aurions plus le moindre doute sur le perpétuel et universel accomplissement de cette loi, si nous pouvions pénétrer au fond des diverses existences humaines. Combien no voit-on pas d'hommes notoirement mauvais et qui semljlent cependant jouir fort tranquillement de l'emploi auquel ils se sont élevés jiar d'indignes manœuvres, de la fortune qu'ils ont acquise ]iar le mensonge et limprobité! Mais qui sait ce qu'ils souffrent en secret sous leur apparence de bonheur, ce qu'il y a de trouble dans leur esprit et d'aiguillons cachés dans l'éclat de leui' richesse, comme les vers rongeurs dans les fruits vermeils? D'un autre côté, on remarque des gens très fidèles à leurs devoirs, très méritants de toute foçon, et qui sans cesse échouent dans leurs entreprises, et l'on s'écrie que la Providence les abandonne, et l'on ne songe pas aux grâces mystérieuses que la Providence leur garde, aux quiétudes de conscience, aux tendresses de famille qui les consolent dans leurs revers, aux trésors de cœur qui les réjouissent dans leur pauvreté.
Étonnante orgaiiis.iliun de la femme ! Tant de grâce et de mansuétude unies îi tant de force morale ! L'esprit
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souvent le plus juste, le jugement le plus fin et les pins sérieuses intuitions sous les apparences les plus frivoles; souvent aussi la raison la plus ferme, les résolutions les plus iiiél)ranlal)les avec la plus vive mobilité d'impressions! Quels singuliers contrastes! Et quel admirable assemblage! L'homme n'acquiert toute sa valeur que par l'éducation, et dans son orgueil n'aspire qu'à faire voir, le plus tôt possible, jusqu'où vont ses facultés. Mais il y a dans l'àme de la fennne des qualités exquises qu'elle ne doit à aucun instituteur, que Dieu même lui a données. 11 y a, dans cette àme harmonieuse, des cordes délicates qui ne vibrent point à tout moment, et de mystérieux trésors d'intelligence qui ne se révèlent que dans les grandes circonstances. Alors la femme la plus ignorante trouve tout à coup, pour exprimer ses émotions, un langage poétique, imagé, saisissant, que nul professeur de rhétorique n'a pu lui enseigner; la femme la plus soumise commande à ceux à qui elle obéissait humblement la veille; la femme la plus modeste se lève avec le regard enflammé et la parole entraînante d'une prophétesse
C'est un bonheur d'avoir connu jeune des âmes simples et vraies; car on en garde une salutaire impression. En de douloureuses circonstances, en d'amères déceptions,
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l;i pensée se rnltache nu souvenir de fidèles dévouements, et l'on éprouve un soulagement de cœur en songeant que, s'il est des êtres d'une nature sèche et aride, comme le sable du désert que vainement on essayerait d'arroser et de féconder, il en est d'autres où s'enracine et se développe la bonne semence des sentiments de gratitude et d'affection.
Le printemps est revenu, la terre est reverdie, et cette terre m'appaïaît comme une image de la destinée humaine. A sa surface, le frais gazon, les fleurs épanouies, les plantes fructueuses; au fond, la pierre. Ainsi, dans la vie de l'homme, sous le prestige de ses heures de joie et de ses espérances, tout est pierre : la pierre du fover, la pierre de l'autel, la pierre Tarpéienne qui touche au Capitole; la pierre merveilleuse de la Youivre, qui éblouit et fascine les regards cupides; la pierre sur laquelle trébuchent, en leur marche rapide, le présomptueux et l'ambitieux; la pierre milliaire des grandes routes; la pierre sévère qui divise les héritages et limite les champs: la pierre sur laquelle s'asseoit le mendiant, à la porte de la maison où il attend une aumône; la pierre de l'escalier d'autrui, si rude à monter, a dit Dante; tout, jusqu'à cette dernière pierre qu'on appelle la pierre du tombeau.
Evidemment 1(> trav;iil e.-;t une des conditions de la vie humaine : Homo nains de muUcre, brevi vivens tempore, repletitr miillis miscriis. Dans le paradis terrestre, riioinme ne travaillait pas. 11 donnait seulement un nom aux oiseaux du ciel et aux animaux de la terre, ce qui était une agréable distraction. C'est lorsqu'il eut touché au fruit défendu, au fruit fatal de l'arbre de la science du ])ien et du mal, c'est lorsqu'il fut lianiii de sa délicieuse demeure que Dieu lui imposa le travail comme un châtiment. Telle est la rigueur de cette loi, que personne ne peut l'enfreindre impunément. D'une façon ou de l'autre, tout homme, quelle que soit sa situation sociale, riche ou pauvre, instruit ou ignorant, doit travailler. A l'un, le labeur manuel; à l'autre, le labeur de la pensée, souvent plus incertain et plus pénible que celui de l'ouvrier. Quiconque veut se soustraire à cette obligation, tôt ou tard s'en repentira.
« Oui, me disait un jour un paysan catholique du canton de Soleure, on prétend que nous négligeons la
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culture de nos terres parce que nous avons trop de fêtes. Mais les fêtes nous édifient et nous réjouissent. Elles ravivent par le souvenir nos vieux parents, elles charment nos enfants. Les animaux qui nous servent sont contents de ces fêtes pendant lesquelles ils se reposent. La terre aussi s'en réjouit ; elle ne peut toujours être fatiguée par la charrue et la herse, par la faucille et le râteau. Il faut qu'à certains jours elle s'épanouisse en toute Uberté, qu'elle voie l'homme rire, qu'elle l'entende chanter. Si après cela, quand nous arrivons à la fin de l'année, nos rigides voisins les protestants ont quelques écus de plus que nous, grand bien leur fasse ! Avec ces écus ils ne pourraient acheter le bonheur que nous avons goùîé. » C'est vrai. L'homme ne vit pas seulement de pain, a dit l'Évangile. Les intérêts matériels ne peuvent pas faire la nourriture de l'àme. Nul gain pécuniaire ne peut lui donner une douce et pieuse émotion, comme celle qu'on éprouve en une Fête-Dieu dans la procession solennelle d'une grande ville, en une fête des Rogations dans les champs fleuris, en une fête patronale de village au milieu d'une naivc cl franche saicté.
La plupart des fleurs et des arbustes ont leur légende cmblémutique. L'homme n'a pu les voir grandir près de
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lui s:ins los associer, selon leur diverse n;ilure, à ses joies ou à ses douleurs. Le lis a sa j;loire biblique et sa iiubl!' ^doire de France; le lotus, son caractère sacré dans la reliijioii des Hindous; la rose, ses symboles d'amour (liantes [lar Anacréon et par les poètes persans; la jacinthe cl l'anémone, lem*s traditions mythologiques; le cyprès, le romarin, le mélèze, leurs images de deuil; la giroflée et le narcisse, leur gaieté rustique ; la tulipe, ses histoires linancières de hausse et de baisse dans le commercial pays de Hollande.
Les Finlandais célèbrent à tout iusUint, dans kurs poésies naïves, le bouleau, et si les (îuaranis des bords (le rOrénoque ont une poésie, que ne doivent-ils pas dire de l'arbre providentiel qui est ii peu près leur unique moyen d'existence?
Le myosotis a aussi sa légende, une tendre et mélancolique légende d'Allemagne. On raconte qu'une jeune tille, qui se trouva tout à coup saisie et emportée par un torrent, jeta cette fleur à son fiancé, en lui criant : Souviens-toi de moi! ils ont bien raison, ceux qui croient à cette légende. Depuis les rives de nos l'uisseaux jusque sur les pentes de l'Altaï, jusque dans les froids ravins du cap >'ord, partout la jolie fleur regarde le voyageur avec ses doux yeux bleus; partout elle semble lui dire : « Souviens-toi..., souviens-toi de la terre natale et des trésors d'amour que tu y as laissés. » Un naturaliste rapporte qu'on a vu, après la bataille de Waterloo, une quantité de myosotis germer tout a coup sur ce sol arrosé de tant
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de sang. Tamlis que les diplomates et les généraux disentaient alors leurs questions de finance et de politique, la fleur SYmpathique paraît de ses boutons d'or, de sa collerette d'azur, la tombe des soldats, et disait à ceux qui visitaient cette terre sinistre, comme une mélodie de Thomas Moore, comme une Messénienne de Delavigne : (( Sou venez- vous, souvenez-vous de ceux qui sont morts dans cette mêlée des peuples, sous le drapeau de leur nation ! »
Aussi est-elle aimée, la jolie plante, aimée partout et à tous les âges! Les botanistes seuls persistent à la désigner, dans leur sèche nomenclature, par le nom grossier qu'ils lui ont infligé'. La jeune fille d'Allemagne ne la connaît que sous le nom de Wergissmeinnicht, et les Français et les Anglais, et les Suédois et les Russes- traduisent, dans leur idiome, celte même dénomination.
Ils sont heureux, ceux que le démon de la cupidité