MONTAGNES
Sur les pentes méridionales de monts élevés, près de la dent de Miilhacen, vous êtes vers le soir au pied des rocs où s'arrêtent les nuages. Déjà la lumière abandonne les vallons , et Tobscurité s'étend sur la mer qui vous sépare du sol des Africains. En parvenant jusqu'à vous , entre les faibles tiges de l'yeuse , les clartés du couchant colorent plusieurs sommets inaccessibles, au-dessus des précipices dont le fond ne se distingue plus. Vous vous rapprochez ensuite du rivage , autant qu6 le permet dans la nuit l'aspérité des lieux. Mille pieds plus
bas les ondes roulent et se brisent sur la grève inégale. Ainsi que les familles des hommes , les vagues expirent sans cesse , et sans cesse ce mouvement change pour renaître : c'est a jamais un vain bruit.
Dans les terres basses où toute communication parait aisée y le premier aspect sera gracieux peut-être; mais y par un contraste invariable , tout y paraîtra faible ou monotone. La charrue qui soumet ces dociles contrées semble y ouvrir un sillon de larmes , et' la plaine se couvre de la misère de celui qui laboure en gémissant. On s'y agite avec effort dans une atmosphère surchargée' d'exhalaisons impures ; on y éprouve une sorte de vertige k cause des soupirs de l'espoir trompé. Mais* au milieu des monts incultes un accord plus sévère ^ un solennel repos font oublier le temps ^ etaggrandissent la paisée. La vue pénètre dans un monde plus sombre -et plus vaste y dans l'immensité des cieux. Quelquefois tout reste muet auprès de nous , et il semble qu'une voix tranquile , venue des profondeurs de l'espace , révèle un ordre plus grand , une puissance plus généreuse, une beauté plus constante.
Les hauts sommets furent vénérés omime les pre* miers asiles de l'homme au temps des désastres. Les eaux se sont abaissées depuis , et beaucoup de vol* cans sont éteints ; mais l'homme trop multiplié dans
les plaines, est incommode a Thomme. Cettesujé- ,tion nouvelle y et des zones plus froides conseillent aujourd'hui des retraites plus cachées. S^il est quelqu'un dont la paix , dont la force soit le caractère , ^'il'est quelqu'un que la vérité soutienne , et qui sans prétendre qu'on l'applaudisse /ait choisi de ne rien souffrir ; et de vivre durant toutes ses heures , qu'il s'avance dansdehautes vallées, qu'il s'arrête pour jamais dans des gorges oubliées. Il en est même au milieu de l'Europe : il en est dans les Alpes , et jusque daVis les monts Ibériens, comme dans l'Atlas.
Pasteurs' de G)|ris , et du Blimlis et du Brenner , vos fils seront long-temps semblables a vous , ainsi que vous Fêtes k vos ancêtres , dans votre patrie silencieuse. Vous êtes 'restés comme un monument des anciennes mœurs, des penchans naturels , et de plusieurs vérités obscurcies par une science dont les é^rts fatiguent l'esprit au lieu de le féconder (X).
lÀ , tout est simple, tout est durable. Heureux montagnards,. vous n'avez d'empire que pour vos besoins ! Va, il n'est rien que la vanité des mortels ait fait. Le cours du temps a seul abattu et renouvelé les bois. Les torrens paraissent sortir des nuages, H fuir au bazard. Entourées de ces glaciers qui se feQdent , de ces rocs qui s'écroulent , de ces neiges que virent d'autres générations , quelques val-
lées fertiles nourrissent des hommes a qui suffisent leurs vieilles habitudes : ils naissent / ils meurent dans la même retraite^ a côté de ces ruines sauvages amoncelées par un perpétuel hiver.
Hommes libres ! vivez ainsi. Hâtez-vous ; le jour se prépare où cette nature robuste s'affaiblira. Tout sol sera façonné , tout homme sera énervé par Tindustrie humaine. Le Madécasse connaitra les arts de ritalien , et le Kirguisé aura les mœurs du Siamois. On retrouvera sur les rives de l'Irtich les palais du Tage ou de la Seine ^ et ensuite les pâturages du Méchassebé deviendront arides c^me les sables de Barca.
Le feu sans cesse reproduit par nos mains, en dénaturant > en subdivisant les corps y en consumant les germes y peut altérer l'organisation végétale, et troubler sans retour les espèces animées. D'autres causes plus décisives , effets des lois premières , indiquent déjà le moment où l'harmonie sera interrompue , où la fermentation s'éteindra. Immobile , sèche et froide , la surface de la terre sera toute minérale. Les stériles débris du monde de l'homme circuleront dans l'espace, jusqu'au siècle tardif qui en dissipera la poussière pour former des globes nouveaux , sur lesquels l'ordre inconnu établira des plaintes nouvelles et de nouvelles espérances.