RESIGNATION
Nos jours se composent de travaux uniformes, et de soins opiniâtres, ou de mollesse et d'inaction. Ces vicissitudes inquiétantes par elles-mêmes, et d'ailleurs mal réglées, irritent notre humeur, ou détruisent nos forces. Il est aussi question d'un éclair de plaisir : apparemment c'est pour l'enfance du cœur. La paix jointe aux lumières sera le partage d'un hopme dans toute une province. Quant au contentement, on le cherche , on l'espère même ; peut-être
robtiendrait-on , si la mort ou la décrépitude ne survenaient auparavant.
La vie était bonne ^ et on lui trouve encore des douceurs que la raison ne saurait méconnaître. Biais ' il importe que l'imagination , renonçant aux écarts^ et servant elle-même d'asile contre les peines, anime seulement le repos que Tame peut conserver quand elle est restée pure.
On s'eflfraie de ne plus attendre une prospérité imposante ; on se demande quel usage on fera de ses facultés. Cest souvent une enreur; souvent il s*agit moins d'occuper au dehors ce génie débile et superbe qui retomberait toujours dans une nouvelle impatience que de parvenir a le distraire sans l'égarer. Quand le prestige n'est plus, il reste le sentiment de J'ordre, quelques habitudes, un peu de curiosité: ce doit être assez pour arriver au dernier moment , et c'est ainsi que la loi impénétrable s'accomplira.
Quand les plaisirs vagues que l'inexpérience multipliait, commencent a s'éloigner, c'est a peine si des chants romantiques , ou des sites d'un aspect imposant y peuvent rappeler du moins ce que nous aimions avant les longs jours de notre servitude. Ne prétendez plus qu'aune admiration nouvelle dissipe vos regretà(W). Les rapports des objets visibles seront moins bien sentis de jour en jour : ce
tact si précieux sujppose une harmonie intellectuelle rarement troublée.
Cependant y que vous manque-t*il pour recevoir de vives impressions? Votre ame n'est pas refroidie, mais la vîie des ^choses humaines l'a remplie d'une secrèto^ inquiétude. Au pied des Alpes y près de ^Clarens ^ vous entendez les vagues, ou plutôt vous en cherchez le souvenir : c'est là que vous étiez lorsqu'un espqi> vous restait. Commeat reconnaltriez-vous avec joie l'indice de plusieurs mouvemens qu'il a fallu réprimer^ le charme att^^cbé k de^désiits ^ue Y0U8 ne conservez pas y et les heuieux sign^ ^ <l*iine parfiiite convenance si difficile durant -vos journées asservies ?
A la vue de Claeens, deyant les premiers rochevs du Valais y auprès de Villeneuve, Ghillon s'avance dans le lac , et tient pourtant au rivage. Cet ancien manoir, presque a l'extrémité d'une plaine d'eaui^ qui-, dix lieues plus loin, finit sous les nuées légères du couchant équinoxial; ce château helvétique eut ses cachots d'état , sous les lois de Berne. La le prisonnier, au dessous du niveau des ondes, n'avaèt pas même Tespoir 4^ s'évader en perçant ie roc. C'est ainsi que maintenant vt)us voyez Chilien. Jadis, lorsque vous admiriez la position de ces tourelles, ^us ne saviea pas qu'elles eussent été un
sa
moaument des. souffrances et des immitîës des hommes. Cherchez au- delà du vaste Océan quelqu'aùtre nve,t qudque asile où des. frètes ne soient pas ks ennemis de leurs frères . un lieu dont nul na sAche bien Thistoire, une lie que n'ait aperçue aucun vo;pgeur /quelque Formose, quelque Ternie , demi*imaginaite. Vous y conduirez quatre ou six cents familles. Vous leur proposerez une véritable union, une pensée morale, désabusée^ profondément religieuse, une loi siocère^ desT coutumes libres, simples et dnraUes peut-être. La vérité devan^I]|ie|l, la «etenue par respect pour Thomme, prolongeront du moins, pendant plusieurs générations , le dif&-; cile oubli des faux biens. La, on aura une pa> tite. Les autres hommes en ont-ils, et, sans patrie réelle , ne végète-t-on psis toujours privé d'une des plus douces harmonies de4'existence? Vous resterez au milieu de ces insulaires. Quand votre vie s'éteindra, ils ne diront pas ; le sage est mort. Us sauront que le sage n'existe pas, et ils diront mieux; ils répéteront avec regret : notre ami n'est plus ici. — Non,. quittez ce songe inutile et peu sensé. La nature n'apas voulu qu'il y eût un port dans 1^ perpétuel naufrage \ les navigateurs européens ont \% missionde tout ranger sous le niveau de la mitraille ou des terifs. Laissez Formiose et Ternatft ; même au
loin tout ce qui existe aujourd'hui gémit sous le se* leil. Portez vos regards plus loia encore : ce qu ou ne peut plus connaitre fut heureux sans doute. Interrogez les vieux jours , les jours incertains de FImaiis et de la haute Afrique. Cependant pourquoi d^autres âges auraient-ils été sans excès, sans haine « sans larmes? Croyez que l'ordre et le bonheur apparurent toujours dans un grand éloignement. C'est a nous de comprendre que notre vie sur la terre n'est qu'un laborieux mouvement d'espérance. — Mais le froid du soir devient incommode. Sortez , pour la vingtième fois, de votre songe chéri. Levez-vous; il faut rentrer dans Villeneuve : on va fermer les portes.
MELODO: 6KNERALE.
n est une langue que les hommes ne connaissent pas tous y et qui derient presque étrangère dans plusieurs contrées! on en perd l'intelligence quand on néglige d'en écouter les accens. Subjugués par la société, vousne recevez plus ces impressionstrop éloignéesde vos habitudes; apeine êtes^vousdansFàgede la force qu'une sorte de dâ>ilité morale semble vous âter pour jamais cette acuité de pressentir l'inconnu, et d'entrevoir l'invisible.
C'est a la fois une fiiiblesse et un malheur, de
n^aimer, de n'admirer que Tœuvre humaine, et de se croire, lors même qu'on pense observer le monde, le centre ou le but de tout ce qu'il renferme. Plus heureux celui qui, se sentant subordonné dans l'univers, s'attache a ce qui nous apprend , a ce qui nous redit que l'ordre réel subsiste. Ce langage invariable, cette mélodie élevée prolonge en nous, cortme une dernière impulsion de la jeunesse , des dispositions flexibles , et qui, en paraissant illimitées, font mieux sentir le prix de l'existence.
Les pensées romanesques séduisent entièrement des esprits faibles , ou des caractères inconsidérés ; elles plaisent beaucoup lorsque l'imagination est vive sans étendue. L'expression simple sera mieux saisie par la véritable sensibilité. Entraîné dans l'espace, avec quelque témérité peut-être, mais sans trop se hasarder sur les confins d'un monde chimérique, l'homme de génie s'arrêtera aux convenances qui pourront offrir quelque idée des lois premières.
Dans la marche générale, le pénible mouvemenl de nos sociétés n'est sans doute qu'un écart , et ces futilités , ces étroites conceptions, ne doivent prévaloir que pour un temps. Nos disputes proviennent surtout de cette irrégularité fondamentale. Mais si quelques-uns d'entre nous rejettent les passions, et conservent l'indépendance de Famé, Us s'entendront
dans un langage que la foule ne devine pas. Ils se reconnaissent quand le soleil d'automne écarte les brouillards y ou bien quand la vaine gaité des cban^ sons au milieu des murs d'une graiide ville , en ro»trace les misères un peu au loin , sous le soleil de l'été, vers la fin du jour.
Quelque tristesse se mêle' généralement à l'impression que peuvent faire des voix placées. à une grande distance, et variables comme le mouvement de l'air. Cet éloiguement rappelle celui des heures, et il semble que ces voix aussi nous laissent pour jamais : en s'afTaiblissant elles renouvellent le sentiment confus de nos perteâ. Si, au contraire, pen*^ dant l'ardeur du jour, il arrive qu'on s'assoupisse, a l'extrémité d'un parc, devant des champs et des prairies dont quelques travaux interrompent le silence , ce ne sont plus les choses qui s'éloignent : nous-^mêmes nous les abandonnons. En les oubliant doucemem , nous les quittons pour un plus sûr repos, et il restera de cette minute si courte un soi^ venir qui de temps a autre se présentera dans toute sa puissance durant la saison féconde. Quelquefois, a l'entrée d'un sommeil plus profond, à l'instant même du passage, il est pour nous un trait de lumière , une trace de bonheur , un aperçu dont la rapidité fugitive borne seule l'immensité. Cela sem-
bl« étranger a tout ce que nous saTons, étranger a tout ce qui passionne; cela tient de la connaissance absolue , et de rafEèction illimitée. En serait*-il ainsi du détachement de la vie aetuelle au dernier moment de notre fatigue sur la terre?
Pour les hommes, et sans doute pour toute espèce d'une organisation a peu près semblable sur les planètes , la nature a deux principales expressions , parce qu il est deux pensées en nous, celle de Tétre actif, ou très-circonscrit, et celle de l'être intelligent, ou participant de l'infini. Enrironnés des signes de la mort , nous accueillons a la hâte quelques amusemens dont rien ne restera. Mais aussi nous nous voyons soutenus durant un jour par la vie génénale; nous croyons dès lors qu'elle pourrait devenir plus féconde pour nous, et que le monde pourrait nous être ouvert de degrés en degrés. Ces deux considérations nous paraissent d'accord l'une et l'autre avec tout ce que nous voyons. Nos désirs ou nos sollicitudes interprètent ainsi le mot solennel, le seul mot vrai, et pourtant toujours obscur, que répétera sans internipnon le phénomène res*plendissant et caché.
Là violence des vents, la pesanteur des nuées orageuses, le murmure des feux souterrains^ ou même les pas pressés du mulet qui gravit les col-
Unes en traînant des fardeaux , et la plainte du cerf arrêté dans sa fuite ^ et la longue plainte de Thomme passionné , ne sont que le* bruits de ce qui est maintenant. Mais le léger souffle de l'air avant l'aurore, mais le vol d'une mouche industrieuse y et le chant du bouvreuil sur l'épine fleurie , et la marche confiante d'un homme qui a plus de candeur que d'expérience, ce sont des indices de ce qui devrait être ; ce sont des traceij^'un premier dessein , des témoignages de la volonté majestueuse qui soutient toute chose, des mouvemens de la vie céleste que nulle catastrophe n'a pu éteindre. Cette parole habituellement sévère, qui n'apporte de l'abîme que des consolations secrètes , cette notion peut-être séduisante , et indéfinissable peut-être, semble annoncer l'acoidentelle imperfection des globes , de grandes difficultés dans une harmonie plus vaste , un monde agité , image passagère de l'ordre indestructible, un monde dérangé, troublé, affligé, mais conservant encore, sous le voile des temps, quelque beauté primitive.
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