‹ RêveriesChapitre 36 sur 37 · SST · texte numérisé non relu

SST

iBijua utriusque cantiftio, Si^t moritur fiomo , siéetflla moriuntur. Similiter spirantomnia^ et ^ihiihak^tJiomo jumetilo ampUus : cuncta subjacm^ yanitatL C'est 'en ces termes que l'Ëcclésiaste même a osécecoukiaître les ^ ayantages si clairs de l'espèce qui a seule le privilège de^ se forger des.terreurs , et de se couvrir de haillons.

Nota T. (p. 267)

« Gomme je skis, dit Montaigne , par une trop^ertaine expérience , il n'est aucune si douce consolation eu la perle Ae nos amis » que celle que omis apporte la science de n'avoir rien oublié à leur dire, et d'avoir eu avec eux une parfaite et entière communication. » ■ * '

NoTitU. (p. 270)

■ Le sentiment de l'ordre résulte de I9 pe^eption d^ji'apports étendus. Ce sentiment serait une base suffisante , "^ si l'édifice de la législation était élevé par le génie.

Mns des institutions fortes réprimerait l'activité eupide qu^ peuvent susciter écs ra|l||orts typop nombreux , trop variéi^ pour laisser du calme .aux esprits ordinaires.

,L*ardent amonir des richesses excité par 'une industrie immodérée contrastera dftns - l'hij^toif c avec les sow^enir.s

de l'esprit de chevalerie. Des uetioQi seront cbaDgées «n •troupes d« miirchapds qui disant de la liberté politique une ^éculation , et de la patrie un riche comptoir, apprécieront les bulletins des lois de la mêrae manière que 'des billets de banque.^Toute Famé des fauteurs de cette imitation aveugle paraîtra conoentrée dans leur portefeuille ,; c'est ainsi que Queyedo disait des gens qui sont marchands i^r indinatien ; qu'ils ont leurs cinq sens dans les ongles de la niaiu droite.

Note V. ( p. 270 )

L'homme a dit : tordre gfoérftl ne me suftt pas ; je commencerai une industrie qui ne sera qu'à moi, et je me ferai une science nouvelle ^ mal et d<i bien. Mais aussit6t il s'est ^ouTé loin de la paix , surchargé de besoins , et plus fatigué de son impatience que ranimé pgv ses désirs. Les rides de son front prpTieunept de ce labew opiniâtre^ et on ne verra pas sur ses lèvres ingénieuses la c^indeur d'un anci«i repos, q| la wîine$é du contentement. De ligno au-temsçientiœ boni et mali ne comedas (ait^Deus); in qoouimque er^im die' concède ris ex ea , morte mori^ris... El aperti $unt &€fili,i.. Maledicta ferra in opère tuo , {jdixît Deus); imlaboPibus cotnedes.^.* donec ref^ertaris. Quel homme parmi nous a fait attention à ces derniers mois , à cette trace d'une sagesse qu'on peut attribuer a|ix plus aaacien^ours ?^

Note W. ( p. 3o4 )

Il est cependant quelquestioinmes dont la manière de sentir subit peu de changemens , et qui , sons ce rapport n'éprouvent pas même les effets ordinaires delà 'vieillesse.

NotteX." ( p. 3i7 ) ,

Ou ne présente pas comme un modèle b manière d'étro^ de ces montagnards , et on ne donne pas pour des monumens de sagesse les nombreux ex-voto dt leur chapelles * disséminées dans tous les ravins oh chemine le bétaiL Mais - ^- du moii)s la plufAirt de ces vallées sont presq[ué exemptes de misère; il fantles fâiciter de ce que les coutumes n'ont pu cesser d^ être simples.

N#TE Y. ( p. 327 )

On assure que l¥1éphant aime le parfum des (leurs. C'est l'animal dont Tintelligence paraît avoir le ^us d'a« nalogie avec celle de l'homme.

Note Z. ( p, SSg )

Et Fragment sur Fart d'écrire dans lés différens âges^ êur les genres appelés de nos jonrs classique et romantique , sur le ëix-septlème et le dix-buitième siè*des , ,sur les lirres inspirés par l'esprit théologique ou par la sagesse profane.

' ce Un ouvrage sérieux , s'il n'est favorisé par aucune circonstance particulière , ne peut attirer que faiblement ^attention publique.... Il faut que l'esprit de parti vienne k l'appui.... pour fixer l'opinion.... Ce n'eit que par une communication lente et presque insensible^ que l'opinion des bons esprits devient celle du public. » Su4.kd.

Pour êtrè promptement apprécié, il faudra resler dana les voies battues, parce qu'alors les lieux cojnmuns suf£- TÔnU Quelque fautives que soient ces règles g^érales appliquées aux faits particuliers , le vulgaire ne peut se défendre de se servir d'elles , parce qu'autrement il n'en aurait plus aucune ; or, le -vulgaire est aussi impatient que paresseux, et il lui convient de prononcer sans examiner. Toutefois un écrivain aurait tort de désirer vivement des apccès lorsq'i 1 lui reste d'autres moyens probables d'être quelque jour écouté, lorsqu'il n'a pas réellement besoin d'une célébrité moins tardive.

Celui à qiii seraient accordés douze siècles de force et

de jeunesse, formerait des projets différens et peut-être moins -vastes en un sens. Se voyant certain de finir plusieurs choses, il aimerait h prévoir le terme de chacune, et il s'abstiendrait d'en ébaucher h la fois un grand uombre. Mais dans la vie ordinaire l'espace manque à tel point qu'on est, pour ainsi dire, obligé d'en méconnaître les bornes. Nous embrassons dftns nos desseins une durée-, indéfinie, et nous regardons comme des suites hei\reuses jde notre existence, tous les souvenirs qu'on pourra conserver de nos moyens intellectuels. Ce brait que feront peut-être nos pensées participe en quelque chose 00 la pensée même qui semble impérissable. En s'àrrangeant })our que ce retentissement se prolonge, un homme qu.e sa passion abuse croit se ménager quelque bien futur. Il est vrai du moins que la partie la plus durable de l'hifitpire des peuples est celle de leurs conceptions. Elles donnent des fruits plus lents , mais plus féconds , des résultats moins éclatans , mais moins passagers que ceux de^ • grandes actions. Lorsque le temps commence à ruiner les annales d'une foule de générations éteintes , la trace de leurs idées ns: s'efTace pas encore : les principaux traits de leur génie seront entrevus par de nouveaux peuples.

Que de potions utiles nous réuniriops si les Hindous «t les Ghâldéens , si d'autres peuples antérieurs avaient pu nous laisser généralement des esquisses de leurs travaux , de leurs premières tentatives , de l'enchaînement de leurs croyances ou de leurs opinions. L'Orient avait rassemblé de grandes lumières; il en reste des lueurs dont quelques moéKemes se flattent trop légèrement de déterminer Vo-

rigine. La Haute-Egypte paraît avoir obtenu de beaux siècles, mais peut-être celte forte doctrine lui avait- elle

été fcranwiiise {*)» La Grèce fd désui^e a ffttt pourtant des efforts remarquables ptir la pénétraiioD, la grâce ou Tindé» pendancé.

Quelques peuple» descendus des hordes qui ont divisé rOccident romain , semblent jaloux de remplacer à leur manière cette grandeur détruite par leurs ancêtres. Dans ^jb France, dont la langue susceptible de justesse acquiert de f étendue , Tesprit humain se livrera sans doute aux progrès qui paraissent naturels lorsque de fortes ca* tastrophes ne viennent pas les interrompre , et lorsqu'il exiâe de faciles moyens de communication.

L'éloquence passionnée , le premier dkarme del'ëxpres-* sion,les idées ingénieuses, mais inexactes, préparent seulement l'impulsion quereceYm la pensée des générations instruites. L'impartialité dans les recherches, et l'étude des vrais besoins du cœur , voilà ce qui seul perfectionne les institutions , ce qui pourra contribuer un jour k la vraie prospérité des peuples. Par cette marche" laborieuse peutêtre se replacent-ils au point, déjà tardif alors, oii ils étaient arrivés avant le dernier bouleversement qui les replongea dans l'ignorance, et qui les livrant à des folies stupides ,

(1) ((Le« raines merveilleuscA de Merdë révèlent la somptueuse architecture d'un peuple dont les idées nous sont inconnues, mais qui a écrit sa pensée religieuse et sublime en pierres de soixante coudées..... et dont les dieux de granit semblent murmurer r Nous somme» vieux , pkis qoe les vieux dieux de l'Egypte, » Ces trois lignes sont tirées d^un fra^^ent, plein derecherchesfpar MvFerd. Denis) , et si bien placé dans le Manuel du Pwirt" fre, etc., par M. Arseîino.

ne laissa que des tracc&. secrètes dHine docitine trop pure pour les âges de barbarie.

Ua lien naturel rapproche les diverses facultés de Tes-^ prit. Elles peuvent se montrer successivement dans leur force inégale ; mais sous de nombreux rappoits elles s'ac-

I . , croissent de concert. Le d^eloppement visible de toutes

les parties d'un^ plante est successif, mais elles ont été

nourries fimoltanémeot. La littérature change de carac-

* tère k plusieurs égards, d'après les changemens que subisr

I sent nos inclinations ', nos habitudes , nos lois et nos

scieuces. Ce n'est pas seulement parce que d'autres mœurib •ou d'autres règles prescrivent en quelque sorte, d'antres idées , et proposent à nos différeas travaux un autre but ;

, mais parce que nos fëcultés formant un ensemble , nulle

partie ne peut rester semblable dans le tout qui ne subsiste pas invariablement.

K, Ainsi que la pensée des individus, ee^e des peuples est

^ une succession toujours active. Dans l'ordre ordinaire le

> * règne de la pensée doit suivre œlui de l'imagination , et

peut sttbsjdtuer une langue plus régulière ou plus savante • à une langue plus pittoresque et tantôt poétique , tantât

naïve. Les idées étaient vagues ou obscures , et les sensations impétueuses; aujourd'hui la sensation présente a moins d'empire. Une énergie long-temps indomptée cédant k vme force réfléchie ; et des clartés suffisantes pour "' . " tous les besoins dédommageant de la lueur incertaine qui animait fortement quelques désirs , l'éloquence de la sagesse remplacerait celle des passions , si la langue pouvait

i cesser d^étre aussi à l'usage de cette partie du peuple*qui

' n'avance presque jam*ais.

Chez toutes les nations instruites et ingénieuses on doit

distinguer deux littéraHires. L'im^ e$t fugitrre ou Usinsir toire ; agréable domaine d'une multitude d'Eomn)e$ de

^ lettres , elle reste conforme au mouvement extérieur et accidentel de la société. Mais la littérature essentielle où normale^ généreux attribut des véritables écrivains, la " liaute littérature est inspirée ou guidée par une raison in^dépendante des temps et des lieux, par- le génie de l'espèce humaine. Elle devance la société des capitale les plus florissantes; dans tous les siècles, dans tous les âges, elle fut ou elle sera ^expression d'une civilisation plus parfaite,

.et nécessairement idéale en partie (*)• .

Lors inéme qu'une langue paraît ne plus se perfection-

- ner , elle peut encore beaucoup acquérir; elle a seulement cessé de. faire dtes progrès relativement au peuple qui la parle, c'eat-à-dire d'avancer plus que lui-même. S'il ne corrige plus , .s'il ne réforme plus cet instrument , du moins il peut s'en servir chaque jour avec plus d'aptitude*. La langue n'est jamais axée à tous égards puisque l'esprit n'est jamais ep. repos. Ce. n'est pas une nécessité que lu .langue se corrompe promptement : les vicissitudes poL-^ tiques qui changent les mœurs et le goût des nations peuvent être plus ou moins lentes selon les différent âges du monde social.

Daçs la décadence , au lieu de prendre pour modèle ce qui renaît toujours , on imite des copies , simples ouvrages de l'art , et au lieu de créer de libres ébauches , oH; ne sait plus que parodier lè génie. Souvent des intentions trop

(*) X!eUe importante rectification de Tidée de M. de Bônald, api^articnt a M. Jay.

multipliées afTùblisseiit le trait principal , ou bien des habitudes trop attentiTes nuiront k la chaleur , et s'il arrive qu'on ait peu de difficultés à vaincre , on deviendra bizarre pour paraître capable d'en surmonter en s'ouTrant des voies nouvdles.

Si la perfection d'une langue consistait uniquement dans l'étendue des moyens, dans l'abondance, l'exactitude la Tariété,la propriété des mots , la langue s'enrichirait tant que l'ordre subsisterait , tant que le peuple conserve^ rait ses habitudes civiles , ou sa prépondérance parmi les nations. Si notre esprit, en réunissant un plus grand nombre dHdées, restait capad>le d'en déterminer exactement les rapports , s'il voyait toujours bien , si rien ne le fatiguait, toute acquisition serait un accroissement réel. Mais sans cesse les choses humaines -s'affaiblissent de quelque oété: En obtenant des avaiitages nouveaux , on s'expose à négliger ceux dont on jouissait, et en devenant subtil on doit cesser d'être énergique. Souvent en sera des beautés de la langue comme des ouvrages du pinceau. Une correction trop soignée , trop méthodique en diminue le mérite ; à force d'être minutieuse eUe peut paraître vulgaire et décolorée.

' Dans les grandes compositions , il convient de laisser certains traits indéfinis, pour que les masses conservent une harmonie plus imposante. Alors l'imagination occupée surtout des grands effets , sera e&ccre excitée par cette partie vague et inconnue où il reste , comme dans la nature , des beautés possibles , afin que chacun suppose celle qu'il aime davantage,' et puisse découvrir dans les jouissances de tous une jouissance qui lui soit personnelle. Cependant lorsque la critique s'est exercée long-temps , le

Style ne peut plus être négligé avec une liberté que beau* coup de lecteurs appelleraient du désordre.

La langue se modifie avec Tétat moral et intellectuel du peuple dont eUe exprime plus ou moins fidèlement le ca* ractère. Les mœurs ne peuvent changer sans exiger un nouveau langage , et de même le style dont nous prenons l'habitude influera sur nos conceptions. Cependant les vicissitudes qui ont été subies par des langues plus anciennes que Tart typographique ne se reproduiront pas de nos jtmrs sans de grandes différences. Mais d'autres chatigemens résultent de l'étendue des idées, de l'activité des études , et surtout de la connaissance des traditions d'un grand nombre de peuples* Leurs inspirations littéraires se réunissent dans la pensée même de celui qui ne les a pas précisément étudiées. De cette notion générale doit naître le besoin de donner à l'idiome du pays plus de souplesse ou de hardiesse, afin de le rapprocher d'une langue, pour ainsi dire illimitée, qui serait celle du genre humain.

Il est difficile que cette nuance nouvelle et forte ne soit pas incorrecte dans les premiers temps, et même fausse , ou du moins exagérée. Elle tombe d'abord en partage à la jeunesse qui a souvent le bonheur de se soustraire au jour de l'habitude , mais dont aussi le discernement est peu sûr , et dont le goût n'est pas entièrement formé. Ainsi apparut parmi nous , avec de nom- , breux écarts, mais avec des moyens naturels de séduction, ce genre qualifié de romantique dont les bornes seraient difficiles à déterminer (i).

{i ^ La plupart de ceux dont les écrits offrent au premier degré Uf avantages du {;enre romantique, se gardent dVn tolérer chea

Si nous jugeons de cette école p9r ses disciples les plus ardens , une semblable fantaisie nous semblera nécessairement passagère et peu digne d'un peuple éclairé. Une composition , moins originale que grotesque , passait pour éminemment, romantique, si le meryeillenx en était analogue à la faiblesse de quelques esprits qui pensent admirer lorsqu'ils sont seulement curieux , ou qni prennent leur trouble pour un effet de l'imagination. Il fallait aussi que le style provoquât l'attention avec un certain fracas dénué de justesse et d'harmonie. Il suffisait d'une dérair. ' son abondante en un sens , et d'un talent informe , pour être reçu parmi les adeptes (i). Mais comment perpétuer l'avantage apparent de cette manière plus inconsidérée qu'audacieuse ? Elle captivait quelquefois parce qu'étant inaccoutumée, eUe occasionait une sorte de surprise, moyen dont la durée serait contradictoire. Ce qu'ai^ourd'hui on se plait à vanter comme neuf ne le sera plus demain. Si le désordre romantique devenait ordinaire, vous en seriez par cela même désabusés ou fatigués. Dans tous les genres les caprices dont on est témoin peuvent amuser d'abord; mais on en sent bientôt les inconvéniens, et on ne tarde pas à se reprocher cet oubli des convenances , ces distractions du goût. Avec un peu d'esprit , quelque invention , des momens heureux , et des jours de déHre , on

eux l'abus. Averti 4>ar d'aussi heureux exemples, bientôt Ton renoncera au projet de changer en jargon notre langue , aimée d^une grande partie de FEurope.

(4) « On écrit d'un style extraordinaire, parce qu'on n'a que des choses ordinaires a dire. » Gondorcet.

obtiendrait peUt-étre une suite assez rapide de succès iUégitiroes ; mais il faudra plus pour conserver un nom honorable chez des générations habituées à l'examen en toute chose. Ce sera du moins une nécessité de n'être jamais tririai sous prétexte de naÏTeté , ou burlesque avec emphase , c'est-à-dire de n'être jamais ridicule, La raison subsistera , et ce qu'elle pourra justifier dans ces innovations sera seul approuvé d'un peuple instruit.

Le goût dans toute composition est le sentiment des convenances.Les écrivains que leur méthode ou leur tact font désigner sous le nom de classiques demandent qu'on écrive avec goût , c'est-à-dire qu'on sente les convenances et qu'on les observe. Leurs adversaires permettent ou exigent qu'on se joue d'elles ; ils ne songent qu'à frapper une sorte d'imagination étroite , mais vive ou déréglée , dont ^e vante la multitude, et qui est, chez tant de gens ingénieux sans justesse, la folle du logis. Ecrire précisément à Ja manière romantique , user tout-à^Êiit de cette liberté , c'est ^rire déraisonnablement ; c'est ne pas choisir ce qui serait mesuré, ce qui serait pur et grand , simple et délicat. Cest trop préférer ce qui parait facile ; c'est s'exprimer en écolier qui , venant de finir ses classes , met soft plaisir, et plus mal à propos encore sa gloire, à ne plus connaître de règles* La véritable règle , cette perpétuelle^ convenance n'est pas arbitraire , du moins en général , et dans ce qui la rend obligatoire. La convenance qu'il faut respecter est celle qui sera toujours justifiée positivement , si on cherche à s'en rendre raison , et si l'examen est assez scrupuleux :. ou le discernement assez prompt. Que manque-t-il surtout à ceux qui ne veulent être que romanâiques ? l'attention. Aussi voit-on constamment les^bons

écrivains s'éloigner un pea de ce genre dés que leur esprit,exercé avec plus de suite, dispose de toutes les forces dont il était susceptible. On a été exclusivement romantique par indocilité ou par étourderie ; on cesse de l'être quand on devient moins paresseux pu moins maladroit, quand on songe à la postérité dont les jugemens à notre égard seront exempts deprécipitation.

Après avoir visité les demeures élégantes, les riches domaines , les larges et fertiles vallées de laLombardîe, peutêtre avez-vous franchi les Alpes^, et parcouru, sous un ciel moins doux, au bruit des torrens, les vallons presque ignorés de Claris et de l'Engadine. La nature peut chan- 'ger d^apect sans cesser d'être belle. G)mparez entre eux ces souvenirs ; ce sont des différences analogues qui caractérisent le genre classique lorsqu'il est exempt de froideur, et le genre romantique quand on se décide à en bannir l'extravagance ► Un morceau est romantique sans devenir condamnable , si l'auteur y a cherché des efTets, et s'il y a laissé des négligences que nous ne puissions pas attribuer au mépris de toutes les règles. L'ordre est-il vraiment rétabli , mais non pas avec un soin trop scrupuleux , le même morceau rentre dans le domaine classique. Des pages de Pascal, des passages de Bossuet, et même quelques vers de Racine pourraient être réclamés de f)art et d'autre. Si les deux méthodes n'étaient suivies que par des esprits supérieurs , on serait plus près de les confondre , et la lutte cesserait.

Quelqu'un a dit que le goût romantique était un expédient afin de se passer de sentimens et d'idées. Mais des inversions étrangères, des mouvemens forcés, des mots choisis pour se heurter brusquement , toute cette affecta-

tion n'èsr que l'abus du genre. S'il a paru généralemeBC défectueux c'était par incohérence , bieii plus que par inanité. SouTcnt même ces sortes d'ouTrages abondent en idées , et les sentimens y surabondent quelquefois. Lors* qu'en parlant d'un homme qui sait vivre à la ville et à la cour , et qui ne sait rien de plus ,, Werther, dit : Je prends mon voisin par sa main de bois , il n'y a pas absence d'idées. Dans Faust, Marguerite éprouve les affections qui peuvent conduire au désespoir lorsqu'elles sont réprimées amèrement et sans retour. Un auteur classique ferait usage des mêmes sentimens ; la différence consisterait à les exciter par des moyens plus naturels.

D'autres ont préféré définir la littérature romantique une littérature nationale. Mais elle différera beaucoup chez les Ecossais ou les Saxons , chez les Finlandais ou les Dalmates. Si on forme de ces différentes littératures nationales un ensemble opposé à la littérature d'imitation, à celle qu'on peut accuser d'être renouvelée des Romains et des Grecs , on sentira que l'alliance entre les deux genres devient inévitable.. L'Europe , dont presque toutes les parties se communiquent avec tant d'activité , ne connaîtra plus qu'un même art d'écrire; les nuances entre les différens pays ne seront pas marquées beaucoup plus qu'entre les différens auteurs. On ne distinguera sur le globe que deux grandes divisions , notre littérature ocddentale doi^t s'écarteront peu les deux Amériques, et la littérature asiatique à laquelle se^ rattacheront quelques ébauches africaines.

' Dès aujourd'hui les deux genres sur lesquels on dispute encore se concilient très-bien aux yeux d'un véritable critique : tous deux demandent du géme et tous cfeux cmt

besoin âes conseils du goût. Le pfus parfëit des écrivains ne serait regardé ni comme clisissique , ni comme romantique, parce qu'il serait Tun etTautre. Mais^dira-t-on, si on obtenait par cette doublé reforme- une pureté féconde , et une vigueur irréprochable , cela même serait éminemment classique. Sans doute , ce serait la manière classique devenue , selon lés convenances actuelles , plus originale et plus bardie. Et toutefois ce serait aussi la manière romantique plus raisonnable > plus cbâtiée ; mais assez libre encore , et même plus constamment naturelle. Le naturel n'est pas ce qui , par singularité , se présente d'abord à l'imagination , ce que dictent même , ou ce qu'inspirent des habitudes ou des inclinations particu* lières ; mais ce que tous les esprits auxquels on ne pourra contester de la justesse tt de l'étendue croiront d'accord avec l'ordre universel , ou conforme k nos pencbans les moins variables , les plus secrets , et pourtant les. moins douteux.

Si nos principaux écrivains cessaient de paraître exclusivement classiques, ils ne deviendraient pas pour cela exclusivement romantiques. C'est ainsi qa« plusieurs mor demes se sont rapprochés des poètes sans abandonner la prose , mais en crojrant qu'elle ne devait pas rester toujours aussi familière et aussi simple. Elle peut avoir aujourd'hui plus de chaleur , de force et d'élévation ; mais elle laisse aux vers de certains avantages réels , ainsi que d'autres prérogatives dont se montre peu jalouse une utile et mâle sévérité. La Httérature française sera donc plus variée, ou même moins égale et moins timorée , sans s'écarter entièrement de ce qu'elle a été dans les deux derniers siècles , et sans renoncer à ce qui l'illustrait.

En France nul sentiment patriotique ne demande l'exact maintien d'un mode qu'on avait bien fait de s'approprier , mais dont l'origine était étrangère. De la langue de Rome, enrichie elle-même par l'étude des lettres grecques , s'est formé autrefois le roman qu'on retrouve encore dans quelques retraites des Alpes. Avant les effets littéraires de la prise de Conslanlinople , on n'avait étudié qu'en grec ou en latin les anciens modèles, et on ne les avait imité que très faiblen^ent. Plus tard , lorsqu'ils furent traduits , ce qui rappela d'une manière plus directe ces études , fut désigpié sous le nom de classique ; mais ce qui avait appartenu au langage mixte formé en partie du celtique , ce qui s'était écarté davantage du siècle d'Auguste , fut appelé romantique , ou romain à Is^ manière des barbares. Rien de littéraire n'est indigène parmi nous ; il faudrait que nous eussions ou les inspirations des bardes , les hymnes que les druides défendaient d'écrire , ou les chants guergiers de ces vieux Francs dont l'idiome même est devenu un sujet de contestation.

L'origine barbare, ou peu sayante du genre romantique ne force pas à le condamner. On ne trouve guère d'autre principe aux diverses parties de notre civilisation , lorsqu'on remonte avec plus ou moins d'incertitude vers les premiers temps de l'histoire. Les contemporains des Héraclides ressemblèrent beaucoup à des barbares , et ensuite les vainqueurs. des Samnites ont été des barbares selon les Athéniens et les Corinthiens. Les descendans d'une multitude de peuplades qui se souciaient peu des couronnes olympiques , ou de la tribune de Rome , conservent encore en beaucoup de lieux et l'espèce d'imagination , qui tient à l'indépendance de l'esprit , et ce pen-

chant pour les yieilies traditions , pour les vieux prestiges, pour les illusions sauvages qui doit entretenir le patriotisme sous un ciel sévère.

Les institutions et les maximes chevaleresques ne man*quèrent ni d'originalité romantique, ni de dignité calculée ou d'élégance. Elles ont formé une sorte de lien entre le merveilleux des Sarmates ou des Scandinaves, et celui de l'Hellénie ou de l'Ausonie., entre Ossian et Virgile , entre Sophocle etlaHuerta. L'amour modem?, l'amour chevaleresque s'est facilement introduit dans le genre classique. Quant aux émotions qui naissent de la crédulité , jpartout elles fournissent aux poètes ou aux romanciers des moyens inépuisables ; mais la superstition des hommes du nord parait moins puérile , et plus puissante sUr rame>, que celle qui av^it été transmise aux Girecs. Quand la cheva^ lerie tomba en désuétude , la féodalité se voyait repoussée par Topinion , et l'affranchissement des communes commençait à 6ter h la littérature une sorte, de grâce seigneuriale : il fallut y substituer une raison plus exacte, ou plus analogue aux intérêts de famille.

La hiérarchie du servage, dans la féodahté, reproduisait en quelque chose la classification orientale des castes, et de plus c'est de l'Orient que paraissent originaires la superstition opiniâtre, l'invariable habitude, le bonheur de ne pas ouvrir les yeux^ système méritoire continué de nos jours , non sans maladresse , tiaals avec assez de ferveur. Si donc la question devenait tout-à-fait générale , on ne trouverait que deux espèces de civilisation bien connues : les lois inflexibles du Gangeou du Nil , et les lois ingénieuses de l'IJyssus ou de l'Alphée. Cependant on pourrait désigner comme participant des deux modes , le

genre des Persans et des Arabes. Si la chevalerie , en se combinant ayec les effets du climat , a modifié sar une partie du sol étroit de l'Europe des vestiges plus grossiers du génie antique , ce ne fut guère qu'un accident ', et le goût chevaleresque, comme le goût mauresque , n'auront été que des exceptions.

Le getirequi prévaudra désormais participera tellement de toutes les formes dignes d'être admises £ans retour qu'on pourra le regarder comme universel en Occident. On cherchera le plus grand accord possible du tact et d^ l'art , de l'inspiration et de l'étude. Les compositions regardées maint^mant comme romantiques ne seront pas abandonnées: on en retranchera seulement le désordre, la discordance , la bizarrerie. Quel autre nom donner an caprice qui, dans le Songe de Jean Paul , fait prononcer par Jésus même, au milieu des morts sollicitant l'espoir d'une autre Vie, ces mots sinistres : « Non, il n'est point de Dieu. » N'est-ce pas une extrême discordance, un moyen inexcuéable d'exciter quelque émotion imprévue.

En devenant plus correct , plus sage , le style restera vigoureux , et sera dès lors consacré , sans rentrer expressément dans lés formes classiques. Moins romantique dans Manlius ou dans Britannicus que dans Othello, Talma était admirable dans ces deux premiers rôles. Le célèbre monologue d'Hamlet , imité par Ducis , est plus romantique qu'une scène de Racine; mais quel raisonnable partisan du genre classique eût pu rejeter ces vers de l'auteur d' Abufar, et se priver de les voir dits par Talma avec tant de perfection, ou de profondeur ? Nous touchons ainsi à l'époque oùla littérature, n'étant plus exclusivement, tantôt germanique , tantôt grecque et latkie , répondra aux be*

soms des générations les plus instruites et les plus agitées que le globe ait encore nourries.

Si) méiûe alors, les Français conservent quelques scrupules particuliers , ce sera un hommage rendu au dix-septième siècle et au dix-huitième. Quand le jour en sera Tenu , quand on pourra mieux connaître les arrêts de cette postérité que tous enyisagent , quoi qu'une barrière insurmontable nous en sépare tous , la gloire du dix-4iuitième siècle, aussi grande que la renommée du siècle précédent , paraîtra même fondée en partie sur des avantages plus solides.

Au temps de Despréaux le génie iie la langue était formé , mais il n'avait pas reçu tous ses principaux développemens. Elle était plus éloignée de la perfection, et c'est pour cela même qu'on était plus porté à versifier. Les dialectes des peuples ignorans ont produit des poètes renommés et nul prosateur connu peut-^tre. Le véritable langage c'est l'expression simple, énergique et débarrassée des formes quelquefois heureuses, quelquefms arbitraires, que l'esprit admet dans ses jeux , en évitant l'enflure , ou de trop fréquentes licences , mais que la raison désapprouve dans toute occaâon impoirtante , et même dès que le sujet demande tine sérieuse attention.

Si depuis Racine qu Bossuet on ne s'est pas mieux exprimé, on a exprimé plus de choses^ H devenait difficile de rendre la langue beaucoup plus harmonieuse , ou beaucoup plus forte; mais on l'a étendue, et tous les genres sont entrés dans son domaine. L'art de décrire les lieux à fait récemment des progrès remarquables; on les doit surtout à Bernardin,^ et j^ans* doute le dîx-neuvième siècle peut y ajouter encore. Des morceaux d'éloquence , et des

succès dramatiques n'auraient pas suffi pour faire de la langue française la prenûèi:e langue virante ; il fallait aussi qu'elle piit être celte des sciences , et que la clarté qui lui est propre fût anitoblie par les ressources intarissables que des écriyains plus modernes ont cessé dé méconnaître. Quelques-uns d'eux adièvent de donner U la prose Téléyation dont elle est susceptible dan» tout idiome qui cesse d'être informe. Us introduisent dans le langage usuel, trop long-temps qualifié deTulgaire, cette partie de la poésie* qui appartient moins au talent qa'à la supériorité de la pensée, ou même à la vigueur de l'ame , et qui semblait mal à propos le partage exclusif des grands versificateurs: ce n'est pas une innovation , mais un progrès naturel. '

Boileau, Fénelon, Pascal surmontaient plusieurs difficultés; mais ceUe qui se présente aujottrd'bui est très-grande. Mille écrivains ont fait dix mille volumes estimables dans cette langue , qu'il feut savoir rajeumi" encore sans se montrer téméraire. A peine est-il permis d'imiter; cependant .tout paraît imitation: chez celui qui veiiant après tant d'dutres , ne peut faire que ce qu'Us semblent avoir déjà entrepris..... Le ton de la scène est meilleur suHont dans la coihédie. Les plaisanteries grossières, les expressions basses , souffertes du temps de Molière ou de Corneille , seraient tolérées difficilement. '

Racine arriva dans un mmnent favorable. La tragédie , déjà perfectionnée , n'était nullement épuisée; H n'est pas certain <|ue, sous Louis XY, un second Racine eût su , . comme Yoltaire, ouvrir à la tragédie un monde nouveau. .. Plusieurs ihots de Voltaire dans Mahomet, dan^ le Triumvirât, dans l'Orphelin de la €hin^, sont d'un homme qui comprenait la pensée des maîtres de la terre. Ce n'est

qu'à celui qu'une destiiK^e semblable n'étonnerait pas qu'il appartient de les faire parler. Dans Bome^auvée^ Feiitpe-vue de César et de Gatilina , est vme des plus b^es qui existent en ce genre. Si on préférait en général les hommes d'état dans Corneille & ceux des tragédies de Voltaire , ou bien la scène beaucoup trop vantée de Pompée et' de Sertorius au dialogue de Sylla et d'Eucrate par Montesquieu , il faudndt quitter Racine pour l'Arioste, ou Virgile pour Lucain. A la vérité on a vu des gens dont l'ame était commune, écrire passablement une tragédie. Letalent d'Imiter peut ainsi remplacer jusqu'à un eertain point le véritable talent, celui qui tient du génie. D'ailleurs les rôles forts, ou les rôles héroïques sont rares dans la plupart des drames , et on les remplit de passions triviales parce que le théâtre est destiné surtout à la multitude.

On reproche à Voltaire de laisser trop apercevoir l'auteur sur la scène, et de se mettre à la place du personnage. Généralement on le blâme de parler plus encore à la raison qu'à l'esprit, de s'apercevoir de la tyrannie des abus , de s'élever contre les erreurs , enfin de ne pas éorire uniquement pour amuser , oomme ceux qui ne songent qu'à se procurer un nom ou un revenu. Ces torts sont graves ; mais , si nous nous arrêtons surtout au premier , nous jugerons que l'auteur de Sémiramis ne pouvait pas aussi facilement que celui d'Andromaque éviter cette sorte de défaut» En travaillant pour la scène Racine ne voyait ordinairenent que sa pièce , et il désirait avant tout que la critique f&t presque désarmée. Mais Voltaire arait sentî ^ qu'en obtenant une influence plus sérieuse, il aurait cependant à lutter tous les jours contre l'erreur prêchée tous les jours. Il voulait opposer aux manœuvres de l'intérêt ,

4e l'iniquité , de l'imposture , une raison plus droite , et h la faiblesse des hommes subjugués par leurs préventions ou par leurs habitudes , le besoin qu'ils ont encore d'entendre et de confesser la vérité. On doit toujours regarder comme moins grande dans les travaux de l'esprit une faute connue de celui qui la fait. Tandis qu'il suffisait à Racine de peindre de certaines physionomies , Voltaire voulait que dans chaque personnage on entrevit ce qui appartient généralement à l'homme. Ainsi les couleurs des différens portraits, tout en conservant leur force, devaient être un peu transparentes. Serait-il surprenant que plusieurs nuances eussent eu au iniheu de ces entraves quelque chose de peu fidèle , ou qu'elles eussent manqué pour ainsi dire de naïveté ? L'intention morale se rencontre dans lés pièces de Racine lorsque cela ne le gêne nullement ; elle forme au contraire une partie da mérite caractéristique des tragédies de Voltaire.

Nous entrevoyons tous , selon nos facultés, les voies ouvertes au génie de l'homme. Le premier qui se sent la force d'y entrer doit laisser une trace. Obligés d'y marcher ensuite , beaucoup d'autres semblent conduits par ce premier écrivain, qui n'eût paru lui-même rien inventer en cela , s'il fût né plus tard. Trouver un genre déjà créé , c'est une facilité pour les esprits ordinaires , mais pour les hommes supérieurs c'est un inconvénient. Parce que les modernes surprennent moins le public après tant de fatigues , ou si on veut de jouissances Uttéraires , en déclare qu'ils ont dégénéré, on affirme qu'ils ne sauraient presque rien tirer de leur propre fonds. Autant vaudrait dire k un voyageur qui parcourrait les divers côtes de l'Europe : vous ne savez pas y découvrir de nouvelles terres; avouez

que les Phéniciens ont eu seuls le vrai génie de la navigation.

Les premiers juges des travaux littéraires , ceux que le public interroge avant de commencer & juger par lui-même, n'augmentent qu'avec répugnance le nombre de leurs rivaux. ]Naturelleraent chacun de nous se voit , au milieu de la multitude , comme un être à part , et considère d^abord tous les autres mortels comme a peu près semblables entre eux. Si l'évidence nous fait reconnaître enfin un talent du premier ordre , si sa renommée favorisée au loin par quelque hasard, revient jusqu'à nous, alors nous relèverons avec enthousiasme pour le mettre hors à.t& rangs d'une manière frappante , de peur que ses émules* ne se servent de son nom pour se croire à notre niveau. •

Si même les hommes étaient suffisamment éclairés , si tous étaient d'une entière bonne foi, la gloire confirmée par plusieurs générations serait encore plus étendue que la gloire à laquelle le temps aurait manqué; le partage serait encore inégal entre des mérites également rares. Le bruit le plus rapide de tous, celui des victoires, n'a-t-ilpas aussi besoin du temps pour s'accroître, pour que les villes le transmettent aux campagnes, et les navigateurs aux plages étrangères ? De trois siècles mémorables le premier sera d'abord le plus vanté ; mais quand ils seront vieux tous trois., la différence des âges s'effaçant pour ainsidire, le plus utile sera seul le grand siècle.

Nous qui devons prononcer avec indépendance, approuvons dans Toccasion les temps récens comme les temps anciens. Et d'ailleurs ces générations n'ont-elles pas déjà disparu? Qu'importe pour nous l'époque des traces de lumière laissées par les hommes qui vécurent ? Mais sou-

vent on s'irrite de cette lumière même ; on préférerait une obscurité lucrative dans laquelle on saurait présenter com-

me surnaturelles des lueurs équivoques* Des deux derniers siècles on s'attache à préconiser celui qui s'éloignait le moins dePancienne docilité. Cependant, malgré les écarts d'une doctrine quelquefois aride , le second a fait mieux connaître et mieux aimer la raison exacte, désabusée, im> partiale, que prend toujours pour guide un véritable écrivain, celui qui exerce eaa. quelque sorte de nobles fonctions^ et dont les vues sont généreuses.

- Ou pourrait partager les auteurs en trois classes. Ce qui les distingner^ait surtout ce serait l'intentioD ; les diflféi*ence&seraient plus dans le caractère de l'homme que dans ses lumières , et dans l'emploi de ses moyens que dans leur étendue. L'homme de lettres n'envisage que le produit , ou n'ambitiocine que les applaudissement : î\, fait un métier. Si enfin ses idées s'épurent, si les études qui le mettent en rapport àTCc des esprits élevés lui inspirant des pensées moins vaines , si l'argent ou les louanges jour-^ nahères cessent d'être le principal but de ses travaux, il se rapproche de l'écrivain; mais ne pouvant retrooiver entière cette dignité de l'ame dont on ne s'écarte pas impunément, il reste dans une situation moyenne , et le nom de httéra- , teur paraît convenir à l'ensemble de ses goÂts^ de ses ha-> bitudcs, de sa faiblesse , de sa tardive honnêteté.

Quelquefois aussi le véritable écrivain, l'homme né pour l'être sera déconcerté par des événemens imprévus. Us ne l'aviUront point , parce que cela ne dépend pas de . la fortune ; mais , négtigeant à regret ses premiers desseins , peut-être ne sera-t-il momentanément qu'un littérateur. Le littérateur ne fait rien de grand , et ne fait rien

de méprisable. On ne le paie pas ; cependant on peut Findemniser. Il n'écrit jamais contre ses opinions ; seulement il travaille qnelquefoi| ^yec on autre motif que celui d'exprimer sa pensée. Il peut avoir de la raison , de l'impartialité , de la droiture ; mais le génie et même la profondeur n'apartiennent peut-être qu'à l'écrivain indépendant.

Le goût , c'est-à-dire un goût vulgaire , la flexibilité de Fesprit , et ce tact qui nous rend agréable à' nos contemporains, deviennent surtout le partage de l'homme de lettres, n se fait recevoir dans les sociétés littéraires du nord et du midi , les directeurs de théâtres ou les libraires lui commandent des ouvrages , les journalistes les plus accrédités lui donnent des audiences , les jolies femmes en attendent de jolis vers , dans les maisons opulentes on lui permet des lectures , et ses vœux seront remplis s'il parvient à disposer d'un cabriolet pour rendre des visites , ou d'une salle à manger pour se méoagerde nouveaux succès chaque jour plus honorables.

Dans la littérature , comme dans plusieurs professions , la marche ordinaire des choses peut inspirer à des âmes droites d'insurmontables dégoûts. L'homme de lettres se livre à ces manœuvres , soit parce qu'il sait que pour le succès il faut faire comme les autres , soit parce qu'il ignore que le succès n'est pas nécessaire. Le littérateur évite d'inexcusables menées, parce que les avantages qu4l cherche doivent être exempts de honte. L'écrivain se retire au loin, parce qu'à ses yeux de certains raouvemens, quoique permis , ne diffèrent pas assez de Fintriguè.

Les auteurs dont la seule prétention est d'obtenir promptement quelque vogue s'adressent à l'esprit , et non pas à la raison. L'esprit devient très-commun lorsque la dvîli-

sadon est ancienne. Dans les moindres villes d'une partie de l'Europe on voit peu de familles que Fesprit n'ait pas atteintes V et <|ans les capitales, i^AioqUe jusqu'auprès des greniers. Semblable aux autres commodités de la vie , dès qu'il a cessé d'être rare , il devient très-vulgaire. C'est dans cette petite littérature qu'on cite sans relâcbe Boileau, Catule ou Horace , et qu'on fait des allusions aussi insipides maintenant que les Flore et les Hébé dont s'enricbissent encore , après tant de siècles , les rimes des simples versificateurs.

Il faut plus de temps pour que la raison soit dominante. On peut la considérer aussi comme un produit de la civilisation; mais la raison n'obtient assez d'ascendant qu'après avoir réprimé les passions basses, afin de régler même les affections légitimes. Pour acquérir de l'esprit il suffit de n'être pas présisément un sot; mais pour se mettre en état de suivre habituellement la raison il faut joindre aux qualités intellectuelles une sorte de courage , et ce n'est qu'après des réflexions mûres qu'on sait a quel point ce courage serait utile dans l'ordre social. Un auteur qui ne parle qu'à la raison doit donc ne compter que sur un petit nombre d'approbateurs. Cependant si une sorte d'autorité paraît nécessaire dans la plupart des actes de la vie , elle est surtout indispensable pour l'écrivain. Que pourrait-il sans la considération publique ? Pour féconder les choses louables ou importantes, il faut un peu de gloire. Ce serait également un écart de ne jamais la désirer , ou de ne désirer qu'elle, d'en négliger les secours, ou de l'avoir seule pour objet en regardant comme le but même les moyens qu'elle procure. Si par ces raisons ou par un reste de faiblesse, des écrivains aspirent à la réputation, du

moins c'est de la postérité qu'ils doivent attendre principalement cette justice. Qu'ils sachent même , quand il I9. faut, arriver jusqu'au dernier jour sans apprendre si l'ouvrage auquel ils s'attachèrent doit leur survivre , malgré la difficile épreuve que lui réserve peut-être une génération subjuguée par des intérêts frivoles, par les cris de l'intrigue , par l'Qpiniâtreté des partis. C'est assez que cette disposition du siècle influe puissamment sur 1^ artistes littéraires qui avant tout veulent recevoir des louanges , et que ce désir immodéré contribue à prolonger la funeste disposition du siècle.

Constamment occupés de l'amélioration du sort des honmies , les vrais écrivains choisiront des sujets sérieux*. Ils écriront sur la morale, sur f hygiène et la politique, sur les usages et les cultes des vieux peuples. Il^conviendra dès-lors de ne pas ignorer l'astronomie , la géologie , les sciences exactes , d'observer souvent les phénomènes . qui peuvent déterminer nos affections, et surtout de pénétrer dansles profondeursmétaphysiques oii se trouve le fondement des notions humaines, depuis les simples règles des beaux-arts jusqu'aux plus hautes conceptions religieuses.

Est-il une aussi grande différence qu'on l'assure entre la sagesse regardée comme profane , et une doctrine expressément relative aux choses divines ? Les disciples sincères de l'une et de l'autre ont le même but. Les torts , les attentats reprochés à la philosophie sont-ils bien d'elle ?

Si vous dites aux soutiens ardens et rarement désintéressés d'un parti qui jamais n'ignora le pouvoir de l'or , si vous leur objectez que l'œuvre du christianisme se reconnaît aux exoès fanatiques qu'il n'a pas été possible de déguiser dans l'histoire, on vous répondra que les pontifes

et leurs disciples avaient des faiblesses ou des passions comme les autres hommes, que le vice seul abuse des maximes adoptées par le sacerdoce , ou des indications laissées par les évangélistes , et qu'il ne faut pas reprocher ces désordres à FEglise , bien que durant des siècles de puissance elle ait paru s'occuper moins souvent de les arrêter que d'en tirer quelques avantages. Et pourtant les discoureurs ne craignent pas de redire, dans une des villes ies plus éclairées , que les crimes de la révolution française ont été l'ouvrage de la philosophie ? Il est d'une fausseté palpable que des hommes auxquels on puisse donner le nom de philosophes aient alors obtenu assez d'ascendant pour exécuter leurs desseins , et que dans cette tourmente on ait fait l'expérience de ce que produirait en faveur des peuples la paisible prépondérance de la raison. Il n'est pas vrai non plus que la révolution ait montré à la terre un mal nouveau. Dès les premiers temps peut- être tout mal cessa d'être inoui. Dès les premiers temps connus les nations se livrèrent à cet aveugle enthousiasme qu'on voudrait ranimer aujourd'hui , et cette ignorance les protégea long-temps contre l'indiscret amour du bien.

Il est difficile de changer les institutions d''uh ^rand état sans que ce trouble amène des désastres. La droite raison aurait pu se faire entendre parnii nous ; l'étranger eut soin que la discorde n'en laissât pas le temps. Lorsque les commotions politiquesseprolongent, nul homme juste ne saurait se maintenir au milieu de ces violences : la passion , ou la perfidie ont seules assez de souplesse et de promptiuide. La bonne foi ne suffit-elle pas pour sentir que les malheurs de la révolution n'eurent pas de cause parliculière à cette catastrophe ; qu'ils paraissent avoir été

moiat sanglans , et qu'ils furent moins durables que ceux de Rome au temps d'Odawe ou de Sylla ; que jamais, daps des jours de lioeoce , la rivalité ou la haine n'ont manqué de prétextes ; que tout est bon pour remuer des bras disposés a porter indiiSéremaieut au carnage un ciliée ou le livre des droite de Thomme; que durant deux ou trois années des tyrans subalternes ont pu abuser de certains mots en France , comme k trois cents lieues d*ici on avait abusé de certaines phrases durant plusieurs siècles ; que s'il existait une contrée où la philosophie eut eu part avec quelque liberté au gouvernement d'un état moderne , ce serait derrière l'Atlantique , die? des esprits rébelles saDs doute j mais dont les mœurs valent peut-être les anciennes coutumes du Bas«Empire , et dont l'administration le cède peu II celle de l'ItaHe centrale.

Quelques auteurs qui se disaient attachés à la philosophie parurent, il est vrai, n'écrire que pour égarer de nouveau l'opinion, en substituant à des pr^ugés funestes une licence , une légèreté aussi déraisonnables. Mais fautil accuser la sagesse , parce que des insensés » pi ofanant son nom , parodièrent les généreuses lois de cette ^lorale que la philosophie interprète pour le repos de la terre? Parce qu'on abusa du talent qui pourrait joindre aux beautés de l'expression la force des pensées, drât-on proscrire l'éloquence dès qu'elle s'élève au-dessus die l'art frivole des rhéteurs ? Sans doute , l'arrangement des mots exige de la patience et du goût; mais enfin ce n'est pas de la difficulté que dépendront principalement notre mérite et la valeur de notre œuvre. Si des poètes agréables ou^d'élé* gans prosateurs ne disent rien de sérieux, ne les félicitons de leurs succès qu'avec beaucoup de réserve. Gardons-

nous de mettre au niveau d'Epaminondas ou de Phodon ; Anacréon ou même Pindare , et d'appeler Jean-Baptiste le grand Rousseau. Quel serait Tétat de la société, si on n'avait jamais écrit que des sonnets ou des ballades ? Si nous supprimons les grands hommes, les vrais législateurs, les écrivains utiles , vainement nous donnerons à chaque métropole une Sapho , un Ausone , et même un Racine ; les deux tiers de la population resteront dans le plus dur esclavage. Les villes emportées d'assaut seront encore brûlées, les femmes seront livrées aux soldats, les lieutenans des khalifs trancheront des têtes pour essayer leur cimeterre, et tout un peu]^le à genoux suppliera le dragon de ne pas dévorer la lune.

S'il est un écrivaiii condamnable , c'est celui qui usurpe l'autorité de la raison , et qui , venant annoncer qu'il cherche le vrai, ne le cherche pas avec sincérité. S'il est un être absurde, c'est celui qui, se cro^rant un philosophe , ne s'efîorce pas d'être un sage. Il reconnaît des principes, et il ne les suit pas. Est ce faiblesse ou hypocrisie ? Reste-t-il au-dessous du vulgaire, excusé du moins par son ignorance, ou bien se place-t-il plus bas , en un sens , que le faux dévot qui peut-^tre a redouté la persécution. Il n'est pas permis à un homme de parler solennellement aux hommes , de les entretenir de leurs devoirs , s'il n'est plein lui-même du sentiment de l'ordre , s'il ne désire avant tout la féUcité publique. Quiconque , ne soumettant pas à cette idée toutes ses affections , peut en secret chercher de préférence les honneurs ou les biens , l'amour et la gloire, n'est pas né pour cette magistrature modeste, durable et auguste d'instituteur^ des générations.

Triste inimitié entre la reli^po^ et la philosophie? Toutes

deux n*oiit eu qu*unmérae principe. La philosophie s'égara lorsqu'après avoir renversé de monstrueuses superstitions,, elle voulut aussi proscrire les sentimens religieux qui n'offriraient pas à Técrivain des ressources inépuisables, s'ils ne donnaient pas généralement à l'ame plus de repos , à la persévérance plus de faciUté , au génie même plus d'espérance. Les religions se discréditent quand elles défendent de raisonner, quand elles se déclarent maladroitement inconciliables avec l'étude de la sagesse , quand il faut n'être plus un homme pour n'être pas rejeté comme un impie.

Dans leur acception primitive, la religion serait un vœu de la sagesse , et la philosophie serait la recherche des principes que consacrerait néc-essairement une religion divine. Toute loi essentielle ne peut-être que l'apphcation faite à l'homme des rapports moraux établis à jamais entre tous les êtres sensibles et inteUigens. La philosophie observe plus particulièrement ces rapports dans l'intérêt perpétuel de l'homme qui doit les suivre ; la religion s'y conforme afin de rendre hommage au législateur suprême. Tandis que nous sommes entrsdués par un sentiment d'analogie reculée avec le mode inimitable dont nous adorerons les grandeurs , la simple raison découvre dans les effets de notre organisation des moyens d'ordre et de , contentement. C'est le même résultat promis au nom du ciel , ou obtenu par l'intelligence que le ciel aussi nous a donnée. Les mêmes abus , les mêmes faiblesses peuvent altérer la morale dégiÉsée sous les formules du dogme , ou livrée aux illusions de l'esprit , aux inimitiés même des sectes , à renlraînement des disputes. Mais on s'occupera cffîcacement de la rendre à la lumière , si on réunit la pé-

nétration et la sineénté : purcroeot religieuse alors, et profondément philosophique, la morale sera pour tous uàe révélation de Tordre général. Si nous évitions la manie des systèmes et les préventions des écoles la morale serait toujours vénérée pa^'mi nous. Sans doute il suffit au sage qu'elle soit simple, non moins cpi'évidente , et que renoDçanf aux prestiges , ou ne dictant que des lois rigoureusement eitacies , elle ne laisse aucun prétexte de les méconnaître et de les éluder ; mais il peut l'aimer encore lorsque , plus favorable à ceux d'entre nous qui cèdent à leurs affections , au lieu de s'attacher à en distinguer l'origine , elle prend vers !e sanctuaire un caractère plus imposant à leurs yeux. Ecrivains généreux ! vous n'avez tous qu'une même fonction ; c'est à vous de soutenir les forces morales , et \t pouvoir de la pensée , contre l'impulsion des sens et la témérité de l'instinct. L'ordre présent se compose et des lois physiques et des lois intellectuelles. Si vous niaintenez ces relations , cette harmonie aussi convenable pour les jouissances de l'homme que pour la vraie félicité, votre influence triomphera de l'oppression des temps.

Pourquoi cette opposition systématique , ces doctrines captieuses , ces rivalités qui affaiblissent l'empire de la raison? Comment excuser de vaines imputations , des ar-^ tifices, des haines si contraires à l'esprit d'une loi sainte P Organes du vrai exphqué par nos besoins naturels , ou du vrai interprété par les décrets d'une Providence , exercez plus paisiblement votre miulstèrCi* Soyez unis pour éclai ~ rer, pour trauquilUser les coeurs affligés , et les esprits incertains. Répandez dans toutes les classes cette aversion pour le mensonge ,. cette impartialité que redoutent égale-

ment la sottise et la ruse , la froide injustice et la passion opiniâtre. Nulle imposture ne ramènera les erreurs entièrement déyoilées , les iniquités bien connues , les excès détestéssgénéralement. L'a'venir n'a pas de moyen pour rendre la fécondité aux germes simstres qu'aura brisés la vraie force. Les siècles/le barbarie ne renaîtront pas dans l'Âge actuel du monde : l'imprimerie existe. L'opinion , cette puissance de l'homme tranquille , arrêterait les fureurs d'un pouvoir aveugle soutenu par les armes. Interprètes et guides de l'opinion « vous posez une barrière que les ennemis de la vérité ne passeront plus. Un peuple renverse les monumens d'un autre peuple ; mais quelle duplicité ou quelle audace, quelle violence^ quelle, perversité renversera les grands monumens de la pensée humaine ?

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