ACTE II, SCÈNE VI
Que, sans votre oncle... je n’aurais ni celte maison, ni rien au monde!
MELFORT
Et comment cela se fait-il?
DALIBON.
Comment?., c’est que quand un pauvre jeune homme commence... le premier orage qu’il éprouve, le jette à la côte, le coule bas, comme vous dites, vous autres marins! et personne ne tendait la main au naufragé!., et, faute d’une vingtaine de mille francs, c’en était fait de tout mon avenir. Votre ondeseul eut confiance en moi... en mon intelligence, en ma probité... il eut l’audace... la générosité de m’avancer vingt billets de banque qui m’ont sauvé... vingt mille francs que jo lui ai rendus dès la première année; maison n’est pas quitte pour ça... et je me suis toujours regardé comme débiteur envers lui... ou envers les siens, si j’en rencontrais jamais! J’ai donc raison de vous dire, louchez là, Monsieur, vous êtes chez vous.
MELFORT
Je ne sais, Monsieur, comment reconnaître un pareil accueil...
DALIBON.
En me parlant franchement!.. Les jeunes gens, môme les marins... peuvent se trouver dans la position... où j’étais... Je ne vous ferai pas de phrase... mais je suis riche maintenant! il ne tient qu’à vous que je vous doive là... (ponant ta main à son cœur.) un contentement dont je vous serai reconnaissant toute ma vie.
MELFORT, vivement, et tut saisissant ta main.
Ah! vous ôtes un brave homme! Merci, Monsieur.... merci... je n'ai besoin de rien... mon oncle m’a laissé toute sa fortune.
DALIBON.
Tant pis!
MELKOBT.
Qui est très-considérable pour un jeune homme... Quarante à cinquante mille livres de rente à-peu près.
DALIBON.
Ah! je n’ai pas de chance I
MELFOBT.
Mais vous pouvez faire bien plus encore pour moi.
DA ü II 0 N.
A la bonne heure... parlez... parlez donc...
MELFORT
Vous me pcrmetlez de tout vous raconter.
DALI BON
Comme à un ami, comme à un frère... nous sommes ici en famille.
M F.LFORT.
Eh bien! Monsieur... nous étions deux enfants, ma sœur et moi... orphelins de bonne heure, et tous deux à la charge de mon oncle. Il plaça ma sœur dans un couvent... le couvent où votre femme fut élevée. Quant à moi, ma carrière était toute tracée. 11 fit de moi un marin. J’entrai à Brest au vaisseau école, j’en sortis aspirant, je fis trois campagnes... la dernière sous les ordres de mon oncle, sur la frégate l’Èrigone, et dans une expédition autour du monde quidura près dequatre années. Pendant noire absence, une révolution avait éclaté. Mon oncle, qui devait tout au souverain exilé, le suivit sur la terre étrangère, et moi, tout en regrettant ma jeunesse désormais inutile et ma carrière brisée... je ne pus séparer mon sort de celui de mon bienfaiteur. J’étais donc près de lui au fond de l’Angleterre... lorsque... Mais pardonnez-moi tous ces détails...
DAI. IBON.
Je les veux tous! n’en passez pas un seul! le véritable ami est celui qui sait écouter.
MF.LFORT.
Ma jeune sœur était restée en France, près d’Arras. Atteinte d’une maladie qui ne pardonne pas., elle désirait me voir! A l’instant même où je reçus sa lettre je partis... je voyageai jour et nuit, mais en vain... j’arrivai trop tard. Alors seulement je m’aperçus que, dans la précipitation du départ, je n’avais pris ni permission, ni passe-port. Je me hâtai de sortir de France, et sous le premier nom venu, monsieur Denneberg, négociant, je me dirigeai vers la Belgique, dans l’intention de m’embarquer à Ostende; et, pour gagner la ligne de chemin de fer qui y conduisait directement. .. je pris place dans une mauvaise diligence où se trouvaient quatre dames et un monsieur. Le monsieur était un médecin des armées; quant aux dames , l’une, vieille, était fort aimable, les deux autres étaient jolies, la dernière était charmante; elles se rendaient aux environs de Lille, au château d'Annccourt.