MELFORT, JEANNE
MF.LFORT.
Depuis ce malin, Mademoiselle, il m’a été impossible de vous voir, de vous parler, de me trouver seul avec vous... Je sais quelle est votre opinion à mon égard, je connais l’arrêt qui me condamne, je n’en appellerai point .. je m’y soumets... Mais comme je tiens sur toutes choses à l'estime de mon juge... je demande avant de m’éloigner qu’il me soit permis de lui présenler ma défense, et je le prie de vouloir bien l’entendre sans m'interrompre!
J EA NNE
Je vous le promets, Monsieur... il est juste que la défense
Soit libre... (Melforl pose son chapeau sur la cheminée au fund ; Jeanne passe
i droite.) Quoi que vous puissiez dire... j’écouterai jusqu’au bout.
(Elle s’assied.)
MF.LFORT.
Lorsqu’un accident bien heureux, et que j’ai souvent béni, me donna l’occasion de vous rencontrer... au château de madame d’Anneeourt, votre tante... j’étais proscrit et forcé de cacher mon nom. Mais pendant ce peu de jours passés auprès de vous, non-seulement je vous avais voué par reconnaissance et mon cœur et ce bras que je vous devais presque. . mais je m’étais promis... je le disais ce matin à votre frère... que je n’aurais jamais d’autre femme que vous... ou que je mourrais garçon. Oui, je vous le dis bien franchement, vous êtes la première, la seule femme que j’aie jamais aimée.
JEANNE, avec colère.
Monsieur!.. (Elle se lève, puisse rassied.)
M El. FORT, réclamant avec douceur.
Ah ! vous m’avez promis de ne pas m’interrompre! Mesillusions n’ont pas été de langue durée... vous avez juré, votre trère me l’a dit, de ne pas vous marier! Il y avait en moi assez de tendresse et de dévouement peut-être, mais non pas assez de mérite pour vous rendre parjure... je le reconnais, je sais me rendre justice; mais parmi les qualités qu’autrefoi j’admirais en vous, une surtout brillait au premier rang, c’était la fran-
84 RÊVES D’AMOUR
chise! je ne l’ai plus retrouvée aujourd’hui. 11 fallait me dire simplement et loyalement à moi- même les motifs qui vous faisaient rejeter ma demande. Cet amour, dont vous ne vouliez pas, ne méritait ni l’ironie, ni le dédain avec lequel vous l’avez accueilli. On doit quelques égards aux vaincus, et renoncer à vous, Mademoiselle, était déjà une douleur assez grande pour qu’on essayât de l'adoucir par quelques mots d’estime... ou d’amitié... Eh bien! cette amitié, dont je crois ne pas être indigne, laissez-moi, en parlant, l’espérance de l’obtenir un jour. Voilà, Mademoiselle, ce que j’avais à vous demander.
JEANNE, froi iemenl.
Monsieur, j’ai écouté. . et je vous demanderai à mon tour : pourquoi vous vous croyez obligé de me dire tout cela?
MF. LF O CT, étonné.
Comment... Mademoiselle?..
JEANNE
Attendu que nous sommes seuls... et que toute feinte est parfaitement inutile.
MELFORT
Moi, feindre?... moi, tromper?... Comment, Mademoiselle, vous pouvez avoir une pareille idée... et dans quel but?., pour quel motif?
JEANNE
Ah! c’est trop fort!.. (Avec ironie.) Oser me dire à moi. Monsieur... que vous m’aimez?.. "
MELFORT
Je le dis à vous, à votre frère... au monde entier.
JEANNE, Je même.
Et vous veniez ici... pour m’épouser?
M ELFORT.
Probablement, Mademoiselle... car je ne pense pas que personne puisse nie supposer un autre motif.
JEANNE, de même.
Et c’est pour cela... que vous vous êtes adressé à mon frère?
MELFOBT.
Oui, Mademoiselle...
■ JEANNE, Je même.
C’est ainsi que vous avez conquis son amitié?
MELFORT
Oui, Mademoiselle.