PLAISIRS DE BOTANISTE
à M. le docteur Bras, de la Société Botanique de France.
Végétal ignoré de la plupart des hommes,
Toi qui te plais pourtant au pays où nous sommes,
Toi dont les rameaux verts ont un lait savoureux
Qu'aime, on ne sait pourquoi, l'enfant aventureux,
Belle plante flexible et dont la tige glabre
Élève des fleurs d'or au bout d'un candélabre,
Du temps de mon enfance encore il me souvient
Qu'un suc frais et sucré dans ta sève contient
Et que nous te cherchions en mai dans les prairies
Où flottaient des essaims de corolles fleuries,
Où le rouge, le blanc, le vert, le rose et l'or
Étalaient de leurs feux l'éblouissant trésor.
En ce temps-là mon front n'atteignait pas les herbes
Qui le roulaient mêlé dans leurs ondes superbes,
Et j'étais, douce plante, alors plus prés de toi;
Plus simple était mon cœur, plus naïf mon émoi ;
T'aimer alors, c'était bien assez te connaître.
Plus savant aujourd'hui, moins sensible peut-être,
J'ai voulu sur ta race en apprendre plus long,
Et je viens de trouver àgrand'peine ton nom.
Un nom ! pour notre esprit de connaissance avide
Ce n'est rien que l'espoir d'emplir un cadre vide!
Mais je ne puis nier pourtant qu'un vif plaisir,
Quand j'ai pu te nommer, est venu me saisir.
C'est qu'un être complet tient dans le son qui nomme,
Et c'est un fort lien tressé de l'homme à l'homme :
D'un bout du monde à l'autre on peut par lui s'unir,
Eveiller de son ombre un commun souvenir,
Et par lui, douce plante, à ceux qui te connaissent
Je puis parler de toi, leur dire où tes fleurs naissent,
Et dérider le front de ces gens sérieux
En leur contant les jeux des enfants curieux,
Et comme dans les prés, sans souci des couleuvres,
Nous faisions au printemps de subtiles manoeuvres
Pour boire ton suc blanc où peut-être, qui sait?
Le tendre goût du sein maternel nous plaisait.
Les Rêves 49