‹ Rêves et penséesChapitre 28 sur 78 · LE RUISSEAU · texte numérisé non relu

LE RUISSEAU

Le sauvage ruisseau coule une lieue à peine

Et termine sa vie au fleuve de la plaine.

Mais il a son histoire aussi, l'humble cours d'eau.

Il commence à suinter presque sur le plateau, Où dans les premiers plis verdissent des pacages ; Informe et paresseux, il fait des marécages,

Perd sa route parmi les minces fûts des joncs,

Et baigne d'une eau rouge un saule aux blancs bourgeons .

C'est le lieu vague encore et naïf de la source.

Mais le sol se dérobe et l'onde prend sa course. Les pentes se croisant d'un angle plus aigu Resserrent le ruisseau dans un lit exigu. Il s'irrite, mugit et le lieu fruste approche Où, la terre enlevée, il va mordre la roche. Il lave les parois et dans ses bonds hardis, Il y creuse en tombant des bassins arrondis Qu'unit un fil de moire et dont on voit la suite, Du ruisseau maintenu ralentissant la fuite, Se succéder pareille aux perles d'un collier, Ou former des degrés humides d'escalier, Ainsi qu'une fontaine épanchée en ses vasques. Un obstacle léger calme ses bonds fantasques : Car le voilà perdu sous le couvert des bois, Il s'écoule à leur ombre et l'automne parfois Lui bâtit une digue avec des feuilles mortes.

Le rocher cependant monte en masses plus fortes. L'onde victorieuse y perce un défilé

Les Rêves

Qui, tournant sur lui-même, apparaît isolé Et laisse entre ses bords une mince retraite, D'accès caché, rendue encore plus secrète Par une chute d'eau qui la barre en dessous.

L'idéal préféré de mon cœur est dissous Devant ce lit d'amour solitaire et sauvage ! Tous les désirs païens naissent sur ce rivage ! Le vent se tait, on sent les douceurs de l'abri, Mais le flot qui revient jeune, jamais tari, Emplit ce lieu désert d'une voix qui m'enivre, Et la nature seule en mon être veut vivre. Cette onde est capiteuse aux sens plus que le vin, Et le rêve hérité de l'antique Sylvain, S'éveillant dans le bruit de cette eau qui s'épanche, Y caresse l'espoir de quelque forme blanche! Oh! je veux remonter là-haut où le grand ciel Rend plus présent au cœur l'être immatériel, Où la source naïve a sa candeur première, Où rit à découvert l'innocente lumière !

Page 1