‹ Rêves et penséesChapitre 31 sur 78 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Que la beauté des ciels est chose passagère ! Qu'elle est prompte à mourir, leur essence légère ! Aussi, riants d'azur, ou formés d'air épais, J'aime à me retracer quelques-uns des aspects Qui ravirent mes yeux et m'enchantèrent l'âme. Ciel peuplé de vapeurs ou vaste mer de flamme, Pour les voir je n'eus pas besoin, pâle songeur, De prendre le bâton de l'actif voyageur.

Les Rêves 77

Le ciel toujours fécond change sans que l'on marche

Et suit son propre cours comme l'onde sous l'arche.

Le ciel qui de si haut semble nous dédaigner

Est toujours accessible aux yeux, le prisonnier

Peut le voir librement passer dans sa fenêtre :

Et même il n'est pas bon, si l'on veut le connaître,

De visiter l'aspect différent des pays,

Car par le sol nouveau les yeux sont envahis.

Voyez donc comme autour de la même demeure

Le ciel varie au gré des saisons ou de l'heure.

Seize mars Ce matin l'arc céleste était pur,

Le soleil s'est levé dans un limpide azur. Mais un signe annonçait les tristesses futures, Car un fort vent du nord agitait les verdures. Bientôt, là-bas, au loin, des flocons ont paru, Des nuages légers, tout seuls dans le bleu cru, Hâtifs et tourmentés, pareils à l'avant-garde Qu'un troupeau voyageur dans l'inconnu hasarde,

Pauvres moutons chassés dans l'espace mouvant Pour qui le froid destin mesure mal le vent, Et l'on voit leur toison qui dans l'air se hérisse. Comme le présageait leur troupe accusatrice, Voici la sombre armée en marche sur nos fronts, Les nuages pressés s'assemblent gras et ronds, Et la voûte d'azur, par leur masse obscurcie, Laisse bleuir à peine une pâle éclaircie.

Cinq avril Une nappe étrange, d'un beau blanc

De perle comme en ont certains oiseaux au flanc,

Dans le ciel étendu tisse sa trame unie.

Sur ce fond de douceur monotone, infinie,

Des nuages plus bas, brillantes par les bords,

Portant les mêmes tons, mais plus lourds et plus forts,

Seuls rehaussent ce vide en qui rien ne tressaille.

Le ciel paisible a l'air d'une vaste grisaille.

Les Rêves 79

Vingt-quatre août Il fait sec depuis tantôt des mois.

Le vent du midi passe aujourd'hui sur les bois.

Par son souffle, qui vole en brûlantes traînées,

Les feuilles que verdit avril sont retournées

Et, montrant leur dessous plus blanc que leur dessus,

Rendent plus gai l'aspect des vieux chênes moussus.

Et tout, l'azur, les bois, la terre nourricière,

Semble comme voilé d'une fine poussière.

Le bleu terne du ciel s'unit avec le vert

Des feuilles qu'on dirait d'une gaze couvert :

On voit les deux couleurs se fondre en une teinte

Moins vive qu'elles deux, plus douce, plus éteinte,

Et trouver dans le gris leur joint harmonieux,

Nuance délicate et qui permet aux yeux,

Dans la variété qu'ont les métamorphoses,

De sourire en voyant cette union des choses.

8o Rêves et Pensées

Par une nuit d'hiver bien avant le matin,

Des taches de lueurs sur le sol incertain

Figuraient les reflets qu'on voit aux marécages.

Mais ces lueurs marchaient en d'étranges voyages

Et faisaient ressortir des ombres de la nuit,

Suscités tour à tour dans un cercle qui luit,

Les arbres, les coteaux,. les champs, vague royaume,

Comme si, se cachant dans la nue, un fantôme

Eût promené sur eux l'éclair de son falot.

Les nuages, passant sur la lune à grand flot,

Faisaient ainsi courir au loin sa lueur blême.

Souvent pendant le jour le soleil fait de même,

Et c'est pour tous les yeux de nature enchantés

Un fin tableau de voir à terre ces clartés

Glisser et fuir devant la poursuite des ombres :

Mais plus étrange encore au temps des heures sombres,

Les Rêves 8r

Quand les vagues clartés semblent les pâles sœurs De ces ombres qui font d'indécises noirceurs, Et que ce vol furtif de substances légères, Rêves, formes du songe à nos sens étrangères, Meute de l'air chassant la brume qu'elle suit, Passe dans le silence étouffé de la nuit!

L'hiver, le siroco né dans l'Afrique vaste Apporte à mon pays, comme un tiède reflet, Un ciel céruléen teinté de violet Au-dessus des coteaux que la saison dévaste.

L'espoir avec le deuil lutte dans ce contraste Entre la terre nue et sans fleurs, le sol laid, Les bois décolorés, les champs où rien ne plaît, Et l'air illuminé déjà du plus beau faste.

Ce firmament d'été fait du terrestre hiver

Un purgatoire doux plutôt qu'un sombre enfer,

D'où le cœur vers le ciel attiré croit entendre

Des anges revêtus d'amples robes d'azur, Accompagnant leurs voix sur des harpes d'or tendre, Dans le bleu paradis chanter un chant très pur.

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