FINALE
Ce sont là des moments particuliers et rares, Fugitives beautés dont les cieux sont avares. Comme le bûcheron qui, jeune, coupe un bois, Peut le voir tout au plus repousser quatre fois, Je ne reverrai pas dans le cours de ma vie Sans limite et sans fin ces heures que j'envie, Et la nuit du tombeau viendra clore mes yeux Avant qu'ils soient lassés de la beauté des cieux,
Les Rêves 83
Mais enfin, las ou non, rassasié peut-être,
J'aurai vu bien des fois le soleil reparaitre,
J'aurai goûté l'aspect si différent des jours,
Leur suite variée et nouvelle toujours,
J'aurai dans les printemps, les hivers, les automnes,
Trouvé des jeux subtils et jamais monotones,
J'aurai dormi souvent avec cet intérêt
De m'éveiller pour voir ce que demain serait,
J'aurai très longuement contemplé les nuages,
Vu monter dans le ciel et crouler leurs images,
J'aurai surtout, ému d'ivresse au bruit des vents,
Jeté mon âme éparse à leurs souffles vivants,
Avidement cueilli ce que l'air diaphane
Fait naitre de beauté qui charme et puis se fane,
Et je pourrai mourir, croyant qu'il n'est pas vain
D'avoir, dans l'infini du spectacle divin,
Vu l'instant dont jouit la brève créature!
Voilà de quelle ardeur nous t'aimons, ô nature!
Et, pleins de cet amour, nous ne comprenons pas
Comment l'homme, obsédé de ses propres appas,
Put laisser écouler des siècles sans entendre
Au-dessus de son front ta voix magique et tendre,
Et comment ta beauté garda voilé pour lui
Ton charme aussi réel autrefois qu'aujourd'hui. Si nous ne mettons pas d'exacte borne au culte Que nous te consacrons, c'est pour laver l'insulte Que te fit des aïeux l'esprit indifférent, C'est pour te célébrer par un zèle plus grand, Afin que prés de toi l'excès d'honneur balance Par un juste retour l'excès de leur silence!
Les Rêves