‹ Rêves et penséesChapitre 36 sur 78 · INVOCATION · texte numérisé non relu

INVOCATION

Pure langue du cœur, Musique, oh! je t'envie, Toi que le sens trop lourd ne tient pas asservie, Toi qui prêtes ta grâce aux mouvements légers De notre âme où le flot suit les flots passagers, Toi qui surtout, sans être obligée à te taire, Sais garder en parlant le charme du mystère ! Tu caches la pensée indiscrète ou qui ment, Et tu laisses vibrer le chaste sentiment, Trésor ouvert à tous, mais sans trahir personne, Où chacun peut, tandis que ta voix chante et sonne. Accorder ton extase au rêve de son cœur. Sans rien livrer de toi pour le rire moqueur,

Tu te répands au loin, tu parles, tu t'exprimes, Et toujours il demeure au fond de tes abîmes Un secret ignoré du vulgaire jaloux.

Le motif qui t'inspire est inconnu de tous : Ils n'en ont que l'écho, la part extérieure Surprise sans dommage à ton âme meilleure, Jamais nul ne saura quelle cause a donné Ce libre flot d'amour dont il est étonné, Jamais nul ne remonte à la source du fleuve. Ton beau génie obscur t'épargne cette épreuve D'entendre répéter par la foule le nom Que l'ami fie à peine au plus cher compagnon, Et quand, versé de haut sur l'àme frémissante, Le chant a propagé ton ivresse innocente, Lorsque, éveillé par toi, le rêve a pris l'essor, Toi, tu n'as rien perdu de l'intime trésor. O Muse, prends-moi donc à l'ombre de ton voile ! Dérobe dans ses plis surtout la blanche étoile Qui doit y scintiller comme un lointain rayon Dont l'œil devine et perd la pâle vision !

Les Sentiments 97

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