EN MARCHE
Elle est communément paresseuse, ses pieds Toujours à contre-cœur sur le sol appuyés Lui servent aussi peu que ceux des hirondelles. Pourquoi donc ce matin, à leur mode infidèles, Alertes et pressés comme le cours des eaux, Se mettent-ils à fuir le long des clairs ruisseaux, Se dérobant aux yeux quand l'obstacle embarrasse, Luttant avec le flot de vitesse et de grâce,
Et faisant parmi l'herbe un bruit frais comme lui ? Quel nouveau songe est né dans son âme aujourd'hui ? Bientôt sentant qu'il monte une flamme à sa joue, Son cœur pur n'aimant pas le secret, elle avoue.
La veille on a causé des rudes voyageurs, Héros de notre temps, philosophes marcheurs, Qui, joignant au savoir les actes énergiques, S'enfoncent dans l'horreur des continents tragiques Et conquièrent un monde à force de bonté. D'enthousiasme saint son cœur est agité. Et c'est pourquoi, perdant sa maison d'une lieue, Elle croit s'avancer vers l'immensité bleue ; Par ce premier effort, grand pour elle et nouveau, On dirait qu'elle pense atteindre le niveau Des grands hommes loués par un si bel hommage. Et moi qu'elle ravit, j'admire en cette image L'enfance continue et le beau don des jeux Que flétrissent souvent les étés orageux, J'admire son printemps, source que rien ne sèche, Et son âme, jardin de naïveté fraîche.
Les Sentiments 123