‹ Rêves et penséesChapitre 67 sur 78 · LES MALADES · texte numérisé non relu

LES MALADES

J'éprouve une pitié pour les tristes malades, Je les plains au-dessus des autres malheureux; Mélancolique proie à des chagrins maussades, Il n'est pas de douleur grande et noble pour eux.

Ils n'ont pas de ces maux qui s'enchantent eux-même,

Qui remplissent le cœur et font bénir le jour

Où la vie a posé sur nous ce diadème;

Ils disent en souffrant : oh ! les peines d'amour !

Les Pensées 167

Leur misère que rien n'élève leur fait honte, Ils n'osent confier la faiblesse du corps, Il faut qu'en lui chacun la supporte ou la dompte, Souffrance solitaire à l'égal du remords.

Ils endurent surtout un mal contradictoire Qui fait s'entrechoquer leur pensée et leurs vœux, Où les deux combattants s'épuisent sans victoire Dans l'incessant retour d'intimes désaveux;

Car ils ont vu le corps dans la nature entière ; En maudissant le leur qui jamais ne sourit, Ils pensent savamment : Tout est dans la matière, Et soupirent : Pourquoi tout n'est-il pas esprit !

Si, las d'un mal vulgaire, ils commettent des fautes, De celles où paraît reluire une beauté, Où les tentations semblent du moins plus hautes, Adoucissez pour eux votre blâme irrité.

Le corps a tant de" fois imprimé sa souillure Aux élans de leur cœur si souvent abattu, Qu'un péché gracieux leur semble une parure : Plaignez un mal qui prend tout jusqu'à la vertu.

Moi, malgré le dédain cher à la poésie, J'ai voulu, puisqu'elle est pourtant l'ange des pleurs, Verser sur leur blessure un peu de l'ambroisie Que sa coupe réserve aux brillantes douleurs.

Les Pensées 169

Page 1