‹ Rêves et penséesChapitre 77 sur 78 · ADORATION · texte numérisé non relu

ADORATION

Confiant au soleil les champs qu'il fertilise, Le peuple à flots pressés pénètre dans l'église Où, les travaux quittés, Dieu l'appelle à son tour. Je n'ai garde de suivre et prenant un détour Je vais me perdre au sein désert de la campagne. Un fidèle animal, un chien seul m'accompagne ; Bondissant de plaisir et faisant tout son bien

Les Pensées 203

De l'air et de l'espace, il ne lui manque rien. Pourquoi donc moi, son maître, ayant choisi de faire Cette course au grand air qu'avec lui je préfère Aux saints hymnes du temple élancés vers l'autel, Pourquoi suis-je envahi par un trouble mortel? Pourquoi ces chants pieux, ces vêpres étouffées Que la brise du ciel m'apporte par bouffées, Viennent-ils sur mon cœur qui tremble retentir Et dans mon âme en deuil évoquer un soupir?

* * C'est que mon âme est saisie D'une amère jalousie Pour ceux qui savent prier, C'est que ma tristesse envie Ce noble élan de la vie Et ce bonheur d'adorer.

C'est que j'admire l'extase, La passion dont s'embrase Cet amour saint et béni, Qui jamais ne peut s'éteindre, Car l'objet qu'il veut atteindre Est l'éternel infini.

C'est que ce flot de tendresse Qui verse une douce ivresse Et qui lave le péché Ne vient pas baigner ma lèvre Et laisse en proie à la fièvre Mon cœur toujours desséché.

C'est que pareil à la bête, Comme elle courbant la tête, Vivant sans connaître Dieu, Je ne suis pas de la fête Qui vers l'essence parfaite Élève un culte en tout lieu.

* * Je veux aussi, je veux adorer quelque chose. Ce Dieu pur que je cherche, ô nature, est-ce toi? Es-tu digne vraiment de cette apothéose, Et puis-je t' engager mon amour et ma foi ?

Par rapides éclairs tu m'as paru si belle, J'ai trouvé sur ta face un reflet si divin Que mon cœur a frémi, mais mon esprit rebelle A bientôt reconnu ce songe comme vain.

Les Pensées 205

Et l'esprit a raison : ne serais-tu pas bonne, N'aurais-tu pas pitié, si ton être était Dieu ? Et nous voyons toujours que ta force abandonne Les faibles écrasés sous ton sanglant essieu.

D'ailleurs cette beauté qui n'est pas adorable Puisque ta loi sans cœur nous y cache un venin, Froide nature, au moins est-elle véritable ? Non, même tes splendeurs ne sont qu'un rêve humain.

Pour que ta beauté soit, il faut que je la sente, Sur ta face il me faut moi-même m'épancher. Et je ne te crois plus belle ou compatissante, Et je ne vois en toi qu'un monceau de rocher.

Quelle lueur m'éclaire! ainsi tout est dans l'homme!

Des biens que nous aimons il joint l'entière somme,

Ces trésors que je cherche il les a tous les deux,

Puisque toute beauté dans son esprit se tisse,

Et qu'il a fait briller l'aube de la justice

Au monde fourmillant de noirs combats hideux.

Quelle est dans l'univers l'existence réelle

Qui, la nature étant si vaine et si cruelle,

Pour le Bien et le Beau vaille l'Humanité ?

Où puis-je trouver mieux que ces humains génies,

Dont les uns m'ont versé toutes les harmonies,

Dont les autres me font bénir leur charité ?

Chaque religion à son tour fut ingrate,

Elle oublia, rivée au songe qui la flatte,

La plupart des héros dans le culte des saints :

Mieux instruite à présent, que l'histoire édifie

Une liste plus longue, ample hagiographie

Où tous nos bienfaiteurs entreront par essaims !

Rendons, ne pouvant mieux, des honneurs anonymes Aux lointains inventeurs par qui jadis nous fîmes Les plus rudes efforts vers le but immortel, Dressons un panthéon plus large que l'antique, Où les artistes grecs, les saints du temps gothique Et les hardis penseurs trouveront un autel!

Nous devons un vrai culte à ce double cortège Dont l'un charme nos sens et l'autre nous protège,

Les Pensées 207

Mais où l'homme tout seul a formé tous les rangs, Ici nous ravissant par l'art et la cadence, Là par son industrie, utile Providence, Arrachant leur victime aux cieux indifférents.

Si cette foi parait de l'homme trop voisine, N'assemble-t-elle point tout ce qui nous fascine? Le Dieu même vers qui d'autres tendent les mains, Ne l' ont-ils pas aussi formé de leur image, A ce qu'on ne sent pas ne pouvant rendre hommage, L'ont-ils pas tout entier pétri de traits humains ?

Mais l'âme, malgré tout, soupire; Elle sent, arrachée au pire, Le mieux seul par elle adoré; La borne de l'essence humaine Vers un Dieu plus pur la ramène :

Elle veut monter d'un degré.

Du suc des arts, comme des roses,

Des charités, réelles choses,

Elle rassemble l'Idéal

Qui sur l'homme, il est vrai, se moule,

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Mais domine ensuite la foule Avec l'éclat d'un front royal.

C'est l'homme toujours, mais immense.

Que rien ne borne et ne commence :

Un seul trait, la Perfection, Est venu sacrer ses mérites Et rien qu'en ôtant ses limites Le voue à l'adoration.

Il joint au culte du génie

Une perspective infinie ;

Et le choix individuel

Qui nous tient par l'intime fibre

Avec l'Idéal est plus libre

Qu'avec un Dieu fixe et réel.

Et le rêve pur des mystiques Qui fuit leurs âmes ascétiques, Aimer Dieu sans nul intérêt, Est la vérité de ce culte Qui d'aucun vœu propre n'insulte La pureté du ciel abstrait.

Les Pensées 209

Oui, voilà le divin modèle Auquel je veux être fidèle, Dont je veux rapprocher mon cœur, Le priant, si le mal me tente, D'appuyer mon âme hésitante, D'être ma force et mon vainqueur;

Ou s'il arrive à son image Par mon péché quelque dommage, La douleur viendra m'avertir Que lés souillures de ses charmes Doivent se laver dans les larmes Que verse un juste repentir.

L'hymne sans fin des litanies

A dire ses vertus bénies

Ne pourra jamais se lasser;

Je l'appellerai l'Adorable,

Le Bon, le Saint, le Désirable,

Le Pur, le Beau, sans l'épuiser.

Si, malgré cet amour, le doute M'alanguit parfois sur la route,

Je me souviendrai que les saints Dans les heures de sécheresse Voyaient se faner la tendresse Qu'arrosait la grâce en leurs seins.

On vit toujours, dirai-je encore, Un jeune culte à son aurore S'élever d'un pas incertain, Mais parmi la race future Il grandit, il rayonne, il dure, Vainqueur des combats du matin !

JlA*

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